DECRYPTAGE – Les adresses IP, essentielles pour connecter les appareils à Internet, sont devenues une denrée rare. Face à la pénurie d’adresses IPv4, un marché secondaire s’est développé, générant des centaines de millions de dollars. Décryptage en vidéo de ce business improbable.
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00:00Regardez autour de vous.
00:01Votre téléphone, votre ordinateur, votre montre et peut-être même votre ampoule.
00:07Si elle est connectée, tous ces objets ont un point commun,
00:11ils ont besoin d'une adresse IP pour exister sur Internet.
00:14Le problème, c'est que ces adresses IP, elles commencent à manquer.
00:17Et quand une ressource essentielle devient rare, elle devient aussi très rentable.
00:22Un véritable marché secondaire s'est créé et des entreprises comme Amazon
00:26louent à leurs clients des adresses IP et en tirent des centaines de millions de dollars chaque année.
00:32C'est un marché qui n'est pas encadré et on a l'impression que certains ont cherché à gagner
00:38de l'argent dans de la spéculation.
00:40Et surtout, une solution existe depuis des années sans jamais vraiment devenir la norme.
00:46M'appelle Eva Talma, je suis journaliste vidéo aux Echos, bienvenue dans ce nouveau décryptage.
00:55Une adresse IP, c'est l'identité numérique d'un appareil connecté à Internet.
00:59Et pour en savoir un peu plus sur le sujet, j'ai discuté avec Vivien Guéant, qui est chargée de
01:04mission à l'ARCEP.
01:05Comme pour un courrier, une adresse postale, ça permet d'identifier le destinataire et également la source.
01:11C'est pour ça que l'adresse IP est l'une des premières choses dont a besoin la police quand
01:15elle traque quelqu'un.
01:16Même si c'est un peu plus complexe que ce qu'on voit dans les séries.
01:18La majorité des adresses IP fonctionnent avec le même protocole, l'IPv4 Internet Protocol version 4.
01:26En gros, c'est un ensemble de règles, une convention qui permet à tous les appareils du monde de communiquer
01:31entre eux.
01:31Au tout début d'Internet, c'était un autre protocole, NCP.
01:35On a décidé de basculer brutalement en IPv4 le 1er janvier 1983.
01:41À cette époque, on ne pensait pas qu'on pourrait avoir une pénurie d'adresses IPv4, parce que l'Internet
01:47était très limité, surtout sur la recherche.
01:49Si Vivien Guéant parle de pénurie, c'est parce qu'une adresse IPv4, ça ressemble à ça.
01:55Une adresse IPv4, c'est quatre nombres séparés par des points allant de 0 à 255.
02:01Et avec ce format, le nombre de combinaisons est limité.
02:05Je vous épargne la calculette, ça représente environ 4,3 milliards d'adresses.
02:09En 1983, ça paraissait énorme.
02:12Sauf qu'on n'avait pas prévu les smartphones, ni le cloud, ou les frigos connectés.
02:16Et donc on distribuait très largement des blocs, milliers de millions d'adresses IPv4 à des entreprises.
02:22Ce « on », il fait référence à Liana, l'Internet Assign Numbers Authority.
02:27Au tout début d'Internet, il a fallu organiser la distribution de ces nouvelles adresses IPv4.
02:32Et c'est Liana qui a été chargée de distribuer de grands blocs, gratuitement, en fonction des besoins.
02:37À l'époque, Internet, c'est surtout un projet gouvernemental, académique et centré sur quelques grandes entreprises technologiques américaines.
02:45Résultat, beaucoup d'adresses leur sont attribuées directement, avant qu'une partie ne soit ensuite confiée à des organismes régionaux.
02:50Ces organismes, les registres Internet régionaux, sont chargés de gérer et de redistribuer les adresses dans les différentes zones du
02:56monde.
02:57En Europe, c'est le Ripe qui attribue les adresses pour les opérateurs, et ils doivent justifier de leur utilisation
03:03pour avoir ces IPv4.
03:06Le problème, c'est qu'on a été un peu trop généreux au départ.
03:09Résultat, le 3 février 2011, Liana attribue ses derniers blocs d'adresses IPv4.
03:14Attention, ça ne veut pas dire qu'il n'y a plus aucune adresse disponible à ce moment-là.
03:18Les Rires disposaient encore de réserves à distribuer dans leurs régions respectives.
03:22Mais depuis 2019, c'est le drame.
03:24Il n'y a plus de nouvelles adresses IPv4 à distribuer.
03:30Donc si je résume, les stocks sont épuisés, il n'y a plus d'IPv4 disponible,
03:35et pourtant, Internet ne s'est pas arrêté en 2019, non ?
03:39Eh bien, c'est parce qu'on a un peu triché.
03:41On a trouvé une rustine, le NAT, le Network Address Translation, ou Traduction d'Adresse Réseau en français.
03:48Au lieu de donner une adresse IP publique à chaque appareil, on en attribue une seule à une box Internet,
03:53et tous les appareils connectés dessus partagent cette adresse.
03:56Et certains fournisseurs d'accès à Internet ont poussé le concept encore plus loin,
04:01avec ce qu'on appelle le CGN, le Career Grade NAT.
04:04Là, ce n'est plus une box qui partage une adresse,
04:07c'est carrément l'opérateur qui fait partager la même adresse IPv4 publique entre plusieurs abonnés différents.
04:14Et ça peut causer des petites confusions.
04:15En 2018, la police judiciaire arrête un niçois pour pédopornographie,
04:20avant de découvrir que le vrai coupable, c'était en fait son voisin.
04:24Et la raison, je vous la donne en mille,
04:26leur fournisseur d'accès à Internet faisait partager la même adresse IP à 4 abonnés.
04:31Ces petites assises techniques, ça prolonge la durée de vie de l'IPv4.
04:35Mais il y a une raison beaucoup plus mercantile,
04:37qui maintient l'IPv4 sous perfusion au marché secondaire des adresses IP.
04:42Des entreprises spécialisées comme Ilco Streambank se sont positionnées sur l'achat
04:46et la revente de ces blocs d'adresses IPv4.
04:49En 2019, un bloc de 256 adresses se négociait autour de 5-6 000 dollars.
04:54Aujourd'hui, le même bloc peut atteindre plus de 10 000 dollars.
04:58Une seule adresse IPv4 se négocie aujourd'hui entre 18 et 35 dollars.
05:03C'est un marché qui n'est pas encadré.
05:05Ries varient en fonction de l'offre et de la demande.
05:07Et on a l'impression que certains ont cherché à gagner de l'argent sur ces IPv4
05:13en faisant de la spéculation.
05:15Ils ont vu que ça ne marchait pas.
05:17Ils revendent des adresses IPv4.
05:19Et des acteurs qui avaient beaucoup d'adresses IPv4
05:21se sont mis à vendre une partie de leur IP qu'ils n'utilisaient pas.
05:26L'exemple le plus parlant, c'est celui du MIT, l'immense labo de recherche américain.
05:31Dans les années 80, il a reçu un bloc gigantesque.
05:34Un peu plus de 16 millions d'adresses IPv4.
05:37Sauf que la plupart de ces adresses, ils n'en ont rien fait.
05:40En 2017, le MIT estime que près de 14 millions d'adresses étaient inutilisées
05:45et décide donc de revendre une partie de ce stock.
05:49Amazon, via sa filiale cloud AWS, rachète 10 millions d'adresses IPv4
05:53entreprise sur le marché par l'université.
05:55Si AWS a besoin d'autant d'adresses IPv4, c'est parce qu'ils ont plein de serveurs
06:00et que chaque serveur a besoin d'une adresse IP pour communiquer sur Internet.
06:04On ne sait pas combien AWS a payé et ce n'est pas une exception.
06:08Il y a très peu d'infos sur les gros rachats d'adresses IPv4.
06:12Un des derniers chiffres connus remonte à 2019.
06:14Cette année-là, AWS, encore lui, débourse 108 millions de dollars
06:19pour acheter un bloc de 4,2 millions d'adresses à la société AMPRnet,
06:24une organisation à but non lucratif gérant l'immense sous-réseau
06:28alloué historiquement aux radios amateurs.
06:30Ça fait environ 25 dollars par adresse.
06:33Et tous ces achats, ce sont des coûts qui finissent, inévitablement,
06:36par être répercutés sur les clients.
06:38Résultat, de plus en plus d'entreprises se mettent à facturer l'utilisation des adresses IPv4.
06:43C'est notamment le cas d'AWS depuis février 2024.
06:46Comptez 0,004 dollars hors taxes par adresse et par heure,
06:51soit environ 43 euros par an.
06:53Bon, ça reste relativement faible pour le client,
06:56mais à grande échelle, c'est autre chose.
06:58AWS possède environ 132 millions d'adresses IPv4,
07:02dont 79 millions d'entre elles sont utilisées par des clients.
07:06Selon André Tonk, ingénieur chez Cisco,
07:08leur monétisation pourrait rapporter entre 500 millions et 1 milliard de dollars par an à Amazon.
07:15AWS n'est pas la seule entreprise à faire ça.
07:17Microsoft Azure, la filiale cloud de Microsoft,
07:20et donc le concurrent frontal d'AWS,
07:22fait pareil à 0,004 dollars de l'heure.
07:26Et ils ne sont pas les seuls.
07:27Google Cloud, OVH Cloud ou encore Digital Ocean
07:30proposent eux aussi des adresses IPv4 à leurs clients,
07:33selon le même principe.
07:34C'est juste pour refléter leur coût.
07:36De plus en plus, les IPv4 sont facturés aux clients
07:41un tarif qui est en fonction du prix qu'ils ont à acquérir,
07:46ces adresses IPv4,
07:47parce que ces hébergeurs doivent aujourd'hui acheter régulièrement
07:50des adresses IPv4 quand ils sont en croissance.
07:52AWS justifie la monétisation de ces adresses IPv4
07:55par la rareté de la ressource,
07:57dont le prix d'acquisition a augmenté de plus de 300%
08:00sur les cinq dernières années.
08:01Mais Amazon avance un autre argument,
08:03ce serait une incitation à passer à l'IPv6.
08:06Et l'IPv6, c'est la solution à la pénurie d'IPv4.
08:11Et ça existe depuis 1998.
08:13Ça fait donc presque 30 ans qu'on a la réponse au problème.
08:16Mais alors, pourquoi on est encore ligoté aux IPv4 ?
08:22Une adresse IPv6, ça ressemble à ça.
08:26La différence, c'est qu'IPv4, il y a 4,3 milliards d'adresses IPv4 pour le monde entier.
08:33IPv6, il y a des centaines de millions de milliards par centimètre carré de la Terre.
08:38Donc c'est presque une infinité.
08:39Et vu qu'il y a autant d'adresses, 340 indécillions pour être précises,
08:43et bien elles n'ont aucune valeur marchande.
08:45Bref, passer à l'IPv6, ça réglerait notre problème de pénurie.
08:49Alors, pourquoi on n'est pas encore tous en IPv6 ?
08:51Le premier frein, il est économique.
08:54Une entreprise ne retire rien du passage à l'IPv6.
08:58En fait, le gain, il est global.
09:01Une fois que tout le monde aura passé à l'IPv6, on pourra éteindre l'IPv4.
09:04Et donc, les acteurs sont peu enclins à mettre de l'argent pour une transition
09:09sur laquelle ils ne voient pas de gains financiers immédiats.
09:12Même quand une entreprise décide de migrer, c'est un chantier colossal.
09:16Prenez EDF.
09:17En 2018, leur gestionnaire d'adresses IP tire la sonnette d'alarme.
09:21Le stock interne est passé sous le million d'adresses
09:23et une pénurie est prévisible sous un an.
09:26Si EDF a besoin d'adresses IP,
09:27c'est parce qu'une immense partie de ces infrastructures est connectée.
09:30Il y a le réseau interne et les serveurs,
09:32mais il y a aussi les compteurs Linky
09:34qui ont besoin d'une adresse IP pour communiquer votre consommation à Enedis.
09:38EDF lance en urgence un projet de migration vers l'IPv6.
09:41Et là, il se heurte à la réalité.
09:44IPv4 et IPv6 ne sont pas compatibles.
09:47En gros, un appareil en IPv4 ne peut pas communiquer directement
09:50avec un serveur en IPv6.
09:52La solution pour EDF, c'est de faire cohabiter les deux protocoles.
09:56En parallèle, c'est ce qu'on appelle le dual stack.
09:59Et ça, le temps que tout le monde passe en IPv6.
10:02Ça veut dire revoir le cœur de réseau,
10:04les data centers, les firewalls, les proxys, les applications
10:07et même la bureautique.
10:09La conclusion, c'est que la transition vers l'IPv6
10:12va leur prendre six de dix ans.
10:14Alors qu'EDF, c'est quand même l'un des grands groupes français
10:17les plus avancés sur le sujet.
10:18Si même les meilleurs élèves en sont là,
10:20on pourrait se dire que la France est à la traîne sur l'IPv6.
10:24Eh bien non.
10:25Si on se regarde sur le top 100 des pays,
10:27avec le plus d'internautes,
10:29on est maintenant première depuis quelques mois.
10:30Et cette place, on la doit notamment aux efforts
10:32des fournisseurs d'accès grand public ?
10:34Enfin, à leurs efforts et à un peu de contraintes réglementaires.
10:38On va donner un exemple de chose
10:39où l'ARCEP a un peu forcé la main.
10:42C'est dans les autorisations de fréquence pour la 5G.
10:45Eh bien, on a demandé qu'au 31 décembre 2020,
10:48les opérateurs proposent de l'IPv6.
10:50C'est dans les obligations des fréquences.
10:52Et donc, ça a obligé certains opérateurs mobiles
10:54qui ne proposaient pas de l'IPv6
10:55de mettre en place cet IPv6.
10:58Ailleurs en Europe, la transition est plus lente.
11:01Pour accélérer les choses,
11:02certains pays ont donc décidé de fixer des dates limites
11:05pour le passage à l'IPv6.
11:07La République tchèque a par exemple annoncé
11:09qu'à partir du 6 juin 2032,
11:11ces services publics ne seront plus accessibles en IPv4.
11:14Une façon de forcer tous les acteurs à passer en IPv6,
11:17pour payer ces impôts en ligne par exemple,
11:19il n'y aura plus vraiment le choix.
11:21Aujourd'hui, environ 45% du trafic mondial est en IPv6.
11:25Depuis plus de 10 ans, la transition est en cours,
11:27mais elle est lente et inégale.
11:29Et tant qu'elle ne sera pas terminée,
11:31le marché secondaire des IPv4 a de beaux jours devant lui.
11:35D'ailleurs, il y a même une catégorie d'acteurs
11:37qui a tout intérêt à ne pas basculer vers l'IPv6.
11:40Les sites illicites.
11:42En restant en IPv4,
11:43ils rendent leurs clients beaucoup plus difficiles
11:45à identifier, à localiser et donc à interpeller.
11:48C'est d'ailleurs peut-être comme ça que ça finira.
11:50Le jour où il ne restera plus que des sites illégaux en IPv4,
11:53les fournisseurs d'accès couperont tout simplement le protocole.
11:59On espère qu'elle vous a plu.
12:01Vous êtes de plus en plus nombreux à regarder nos vidéos
12:03et on vous remercie.
12:04Vous pouvez retrouver nos sagas et nos décryptages
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