00:00Et l'archive Sud Radio ce matin qui a des airs de confession, tiens, en ce dimanche, une de ces
00:05confessions que le nom fait,
00:07qu'à deux minots, presque par mégarde, devant un micro qu'on avait peut-être oublié.
00:32Nous sommes en 1972 et la France danse, la France consomme, la France découvre la résidence secondaire, le week-end
00:38prolongé, la semaine de 40 heures.
00:40Elle respire après 1968 et commence sans encore le savoir réellement à entrer dans ce qu'on va appeler plus
00:46tard le crépuscule des Trente Glorieuses.
00:49Au micro de France Roche, ce jour-là, un petit homme, à peine d'un mètre soixante, gueule cabossée, nez
00:54romain, regard sombre,
00:55celui qu'on avait surnommé à ses débuts le Nabot, est dans les coulisses du Music Hall.
00:58Charles Aznavour, dont on célébrait l'anniversaire cette semaine.
01:02Cette époque, dans l'archive, il a 48 ans, déjà une légende, déjà 100 chansons écrites pour les autres, avant
01:07d'oser enfin les chanter lui-même.
01:09Déjà cette voix éraillée, méprisée par les critiques, refusée par les producteurs, et qui désormais émeut le monde entier.
01:14Et puis cette phrase, lâchée, presque sans y penser.
01:17Vous voyez, quand je ne travaille pas, il me manque toujours quelque chose.
01:19Je ne me sens pas tout à fait, tout à fait à l'aise.
01:22Et tout est là, l'aveu d'un homme dont le moteur n'est ni le succès, ni l'argent,
01:26ni la gloire.
01:26Mais il travaille, le travail comme refuge, le travail comme oxygène, le travail comme cette chose, vitale, intérieure, têtu, qui
01:32empêche de tomber.
01:33Comment ne pas y entendre l'enfant d'immigré arménien dont les parents avaient fui le génocide,
01:37et qui avait appris, dès la première heure, que survivre s'était précisément travaillé.
01:42Comment ne pas y reconnaître celui que Piaf avait recueilli, employé comme homme à tout faire,
01:46et qui pendant des années n'avait jamais cessé d'écrire la nuit pour les autres.
01:49Des chansons pour Piaf, des chansons pour Gréco, des chansons pour Béco, des chansons même pour Sylvie Vartan.
01:54Comment ne pas deviner, dans ce demi-aveu, l'angoisse de celui qui sait que tout peut s'arrêter demain,
02:00et que la scène est un sursis, que le silence est une menace.
02:03Charles Aznavour ne se reposait pas, il écrivait, il composait, il enregistrait en neuf langues,
02:07il chantera jusqu'à 94 ans, le bras dans une attelle, parce qu'il finira par le dire près d
02:11'un demi-siècle au plus tard,
02:13je ne peux pas ne pas vivre, et je vis sur scène.
02:15Le travail comme angoisse donc, mais l'angoisse, on l'aura compris, comme seul antidote à une angoisse encore plus
02:21grande,
02:21celle de ne plus exister.
02:23France Roche écoute, le micro tourne, l'archive est là, et elle vous attend, ami auditeur Charles Aznavour, 1972.
02:29En vérité, je hais écrire.
02:31J'ai une haine de l'écriture, parce qu'à chaque fois que je prends un stylo, je trouve ça
02:34très difficile.
02:36Et puis, c'est à croire que les stylos fuient.
02:39Alors il me fuit dans les mains, et ça fait des phrases, des phrases que j'ai emmagasinées,
02:44comme ça, pendant que je pensais toute l'année, parce que je pensais à des chansons toute l'année.
02:48Et puis quand la chanson est terminée, j'ai bien souffert, mais vraiment très bien souffert,
02:53et tout d'un coup, je suis merveilleusement délivré comme une femme enceinte qui vient d'avoir son enfant.
02:57Votre vie privée influence votre production de chansons ?
03:01Du tout. Ce sont deux choses totalement séparées, parce que moi je vis une vie parfaitement heureuse,
03:08et j'écris des chansons affreusement tristes.
03:10Vous venez de tourner plusieurs films.
03:13Moi je crois que j'en ai fait trois ou quatre d'un seul coup, enfin à la suite.
03:17Vous avez même écrit l'adaptation et les dialogues du dernier.
03:20Oui, je me suis comme mis aussi là-dedans.
03:22Les films sont dans des casiers.
03:24Alors il y a le casier cinéma, qui revient une fois de temps en temps dans l'année.
03:28Mais la chanson c'est une ligne continue, parce que je suis beaucoup plus mêlé à la chanson qu'au
03:33cinéma.
03:34Vous êtes un inquiet en somme.
03:35Quand vous ne travaillez pas, vous vous sentez coupable.
03:38Je me sens mal à l'aise en tout cas.
03:40C'est un peu comme le matin quand on se lève et qu'on met une heure de pluie pour
03:43prendre son bain.
03:44Vous savez, on ne se sent pas tout à fait à l'aise.
03:46C'est la même chose.
03:47Quand je ne travaille pas, il me manque quelque chose.
03:55Charles Aznavour, donc en 1972, idéal pour un dimanche matin, non ?
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