00:00Benjamin Duhamel, votre invité est acteur.
00:03Le 16 octobre 2020, la France entière découvrait bouleverser le visage d'un professeur d'histoire-géographie,
00:08Samuel Paty, assassiné par un terroriste islamiste.
00:12Depuis la justice est passée, une pièce de théâtre, des livres ont été écrits.
00:16Et pour la première fois, c'est au tour du cinéma de raconter la mécanique infernale du mensonge et de
00:21la lâcheté.
00:21Bonjour Antoine Reinhardt.
00:22Bonjour.
00:23Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:25C'est vous qui incarnez Samuel Paty dans l'abandon réalisé par Vincent Garanc.
00:30Événement du Festival de Cannes, projeté le 13 mai, le jour de sa sortie en salle.
00:34On a littéralement le souffle coupé du début à la fin du film.
00:38On est ému, on est aussi en colère.
00:42L'histoire est encore à vif.
00:44Au moment du tournage, le procès en appel n'était pas achevé.
00:47Est-ce que vous avez hésité à accepter ce rôle Antoine Reinhardt ?
00:50Ou est-ce que ça relevait d'une forme d'évidence ?
00:52C'était une évidence, mais en fait bizarrement quand j'ai reçu le scénario,
00:55souvent quand je reçois des scénarios, même si je ne sais pas où ça va,
00:57au bout de quelques pages où on se dit « bon, on voit tout ce qui va arriver, etc. »
01:01Et là bizarrement j'étais censé tout savoir et en fait je ne connaissais rien.
01:04J'ai vraiment été bluffé.
01:05Quand j'ai lu, je me suis dit « mais c'est dément ».
01:07Je savais évidemment qu'il y avait ce cours qui avait été en partie contesté.
01:12Donc j'étais quand même très influencé par le mensonge de cette jeune fille
01:16et par toute la rumeur qu'il y avait eu autour.
01:19Je savais la fin tragique, mais je ne connaissais rien.
01:21Qu'est-ce que vous avez découvert ? Qu'est-ce que vous ne saviez pas ?
01:23L'implication des enfants, je la connaissais mal.
01:26Il y a eu trois procès, un procès des enfants, deux autres procès,
01:28pourtant je connaissais mal l'implication des enfants.
01:30Le fait que Samuel, il y a eu une cabale contre lui pendant 11 jours,
01:35qu'il se baladait seul avec son marteau pour se défendre,
01:38alors même qu'il appelait à l'aide, donc dans une immense solitude.
01:42Le fait qu'Anzorov, le terroriste, ait appelé le père de la gamine,
01:49qu'il y ait un faux imam, un faux représentant des imams de France qui soit intervenu.
01:53Tout ça, en fait toute cette histoire qui a pourtant impacté notre imaginaire,
01:57qui a créé de la peur, qui a créé des stigmatisations,
02:00tout ça je n'y connaissais rien.
02:01Et donc je me suis dit, c'est dément, je veux le faire.
02:06D'ailleurs je l'ai reçu le soir, je l'ai lu la nuit.
02:08Je savais qu'ils hésitaient entre plusieurs acteurs.
02:10Et dès le lendemain vous avez dit ?
02:11J'ai appelé le matin pour griller la priorité, pour qu'il n'ait pas le temps d'appeler les
02:15autres.
02:15Qu'est-ce qu'il représente pour vous Samuel Paty ?
02:17On a beaucoup entendu cette expression, c'était un héros ordinaire.
02:23Oui, c'est-à-dire que c'est même pas, lui ne se voit pas un héros,
02:27c'est-à-dire qu'il fait son métier, c'est un super professeur,
02:29quelqu'un qui est pas dans...
02:32C'est-à-dire que oui, il crée de la sympathie avec ses élèves, avec ses livres de blagues.
02:37Oui, et ça on le découvre, moi je ne le savais pas,
02:39à la fin de chaque cours, il y a un élève qui lui dit
02:42« Est-ce que vous avez une blague ? » et il ouvre son carnet de blagues.
02:44Ça c'est vrai ?
02:45Oui, tout est vrai.
02:45De toute façon, dans le film, tout est vrai.
02:48Vraiment, il y a quelques trucs qui ont été écrits par mail,
02:50qui sont dits à l'oral, c'est la seule falsification de la réalité.
02:56Donc c'est quelqu'un qui est dans ce genre de professeur qui est à la fois très très sympathique,
03:01un peu ringard et en même temps pour lesquels on se découvre une passion.
03:05Je sais que moi j'ai eu une passion pour l'allemand à un moment de ma vie
03:07parce que j'ai une professeur à qui je voulais plaire, à qui je voulais être à la hauteur.
03:13Donc c'est ce genre de professeur très droit, très préparé.
03:16Et que ses élèves aiment, qui fait aimer l'histoire-géographie,
03:21les cours sur la liberté d'expression.
03:23Comment est-ce qu'on se prépare à jouer Samuel Paty ?
03:25Les auditeurs vous connaissent sans doute.
03:28Vous avez joué dans 120 battements par minute à un militant d'Actobre.
03:30Vous avez joué l'avocat général dans « Anatomie d'une chute ».
03:33On vous a vu aussi dans la série formidable de Jean-Xavier de l'Estrade,
03:36« Des vivants » sur les rescapés du Bataclan.
03:38Comment est-ce qu'on se prépare à jouer Samuel Paty ?
03:41Est-ce qu'il n'y a pas quelque chose de vertigineux ?
03:43C'est vertigineux. Après, personne ne connaît sa voix, à part ses proches.
03:49Donc il n'y a pas un travail de...
03:50Alors il y a un travail physique, parce qu'on a tous cette photo en tête,
03:53mais il n'y a pas un travail de mimétisme, de comment il parle, etc.
03:56Ça, on l'enlève à...
03:58Là où c'est très difficile, c'est qu'il y a un manque de liberté,
04:01dans le sens où souvent quand on s'approprie les rôles,
04:03on se dit « Bon, ça, ok, c'est écrit comme ça, c'est moyennement écrit,
04:06je le reformule un peu, je le réécris, machin. »
04:08Là, on ne peut rien toucher. Il y a un carcan qui est...
04:12Il y a la vérité judiciaire, il y a ce qui a été dit,
04:14et le but, c'est de montrer au plus près du réel.
04:18Donc je n'ai pas de liberté.
04:19Donc c'est comment je m'approprie ça, avec ce carcan très très grand,
04:23et je le fais moi, et j'ai rencontré Mickaël Paty, sa sœur, un peu avant son âge.
04:28Oui, vous avez dîné ensemble, c'est ça ?
04:30Racontez-nous comment ça s'est passé, cette rencontre avec la sœur de Samuel Paty.
04:34On a parlé d'elle, moi j'étais hyper stressé, on a parlé d'elle de Samuel pendant deux heures,
04:39de lui, et au bout de deux heures, elle m'a dit « Ok, super, ne change rien,
04:42c'est mimique, là, tu fais avec les bras, c'est bien. »
04:45C'est juste ma façon de parler, donc super.
04:47« Souris moins, parce qu'effectivement, il est moins dans la séduction qu'un acteur
04:50qui est dans l'hyperséduction permanente. »
04:51De toute façon, je ne jouais pas, juste j'étais moi-même, je parlais avec elle,
04:54et elle m'a dit « Ok, je vois ça. »
04:55Donc elle a vu en vous, son père Samuel ?
04:56Elle a vu en moi, elle a validé, donc à partir de là, j'étais...
04:59Libéré.
05:00J'étais validé, en tout cas, libéré, pas encore, mais il y avait tout le tournage à faire.
05:05Qu'est-ce qu'elle a pensé du film ?
05:06Comment est-ce qu'elle a réagi, Mickaël Paty, quand elle a vu le film pour la première fois ?
05:09Parce qu'elle m'a dit qu'elle avait vraiment vu Samuel,
05:13que je m'étais effacé derrière Samuel,
05:16donc je sais que toute la famille soutient le film, ça c'était très important.
05:23Elle connaît tout, elle a beaucoup porté,
05:25c'est un film qui est très dur à regarder pour elle, évidemment.
05:28Et je tiens à souligner le fait que, parce que beaucoup de gens ont peur
05:33de ce film par rapport à ce moment tragique qui est arrivé à Samuel,
05:37de décapitation.
05:38Évidemment, le film traite tout ça avec beaucoup de pudeur et de respect,
05:42de dignité, donc il n'y a pas de...
05:44C'est un film qui est fait aussi pour que, même les collégiens,
05:47qui sont les premiers concernés par ce qui est arrivé,
05:49qui étaient impliqués dans ce meurtre,
05:52puissent le voir.
05:53Enfin, je veux dire, ce n'est pas un film qui...
05:54Et vous avez raison de le dire, c'est un film qu'il faut voir,
05:56c'est un film pudique qui, en même temps,
05:58dit tout de cette mécanique infernale.
06:01Pour vous dire, moi j'ai eu la chance de le voir,
06:03ces 11 jours, on est stupéfaits pendant l'intégralité du film,
06:08on est en colère.
06:10À la fin du film, on est dans une colère
06:11quand on voit l'abandon, la solitude,
06:14la réaction qu'on connaît,
06:15qui a été documentée de certains des collègues de Samuel Paty,
06:19qui, pour certains, considérait qu'il n'aurait pas dû montrer
06:21ses caricatures de Mahomet,
06:22ses caricatures de Charlie Hebdo,
06:24de ce référent laïcité du ministère de l'Éducation nationale
06:27qui lui reproche, au fond, d'avoir mal maîtrisé les notions.
06:30Est-ce que cette colère-là, quand vous jouez Samuel Paty,
06:32vous l'avez aussi au fond du ventre ?
06:35Oui, je l'ai.
06:36Effectivement, se dire qu'il a été aussi seul
06:38et qu'il y a une cabale contre lui,
06:40donc forcément, certains s'écartent.
06:43Alors, il a eu des soutiens, mais quand même...
06:45Oui, notamment l'approviseur du collège
06:47qui est joué par Emmanuel Bercot,
06:48qui est formidable dans le film.
06:50Après, j'ai l'impression...
06:51Enfin, cette colère, elle est normale
06:53parce que ce qui lui arrive est horrible et insupportable.
06:55Après, j'espère que ce film, il permet aussi de...
06:59En fait, c'est un sujet qui a tellement cristallisé
07:01de peur, de stigmatisation
07:02que je trouve que c'est important de revenir au fait.
07:06Et j'espère que ce film,
07:08même s'il ne fait pas que nourrir cette colère,
07:10qu'il fait aussi...
07:11qu'il donne des outils de compréhension
07:13de qu'est-ce qui s'est passé,
07:14pourquoi ça s'est passé comme ça,
07:15où sont l'ensemble des défaillances,
07:17comment on aurait pu agir autrement
07:18et comment se fait-il que ça arrive
07:21et que ça soit réarrivé.
07:22Donc, j'espère que ce film,
07:24au-delà de la colère qui est légitime
07:26et qui m'habitait, moi, pendant ce tournage,
07:28qu'il soit aussi un moyen de communication
07:33et de dialogue et de l'après, quoi.
07:36Le titre de ce film, je rappelle, c'est l'abandon.
07:38Est-ce qu'en le tournant, est-ce qu'en préparant ce film,
07:40vous avez aussi pensé, au-delà de ce qui est arrivé à Samuel Paty,
07:43à tous ces professeurs qui racontent leur difficulté d'enseigner
07:47un certain nombre de sujets,
07:48parfois leur autocensure,
07:50parfois aussi la laïcité qui n'est pas respectée
07:53ou n'est plus respectée.
07:54Est-ce que vous pensiez aussi à ces professeurs-là
07:56qui, en voyant ce qui était arrivé à Samuel Paty,
07:59ça avait créé une émoi générale dans leur profession ?
08:02Est-ce que vous pensiez aussi à cette magnifique profession de l'enseignement ?
08:06Non, non, non.
08:07Après, moi, j'ai une fibre un peu éducation nationale,
08:09donc c'est quelque chose pour lequel j'ai beaucoup de sympathie et d'empathie.
08:12Je suis retourné voir des cours
08:13et je suis d'ailleurs bluffé par le niveau de ce qu'on demande aux élèves,
08:17du fait qu'aujourd'hui, en cours d'histoire géo,
08:19il y a déjà des cours sur la Syrie,
08:21parce que ça fait partie de l'histoire aujourd'hui,
08:22comment on l'enseigne, j'ai trouvé ça dingue.
08:25Et c'est vrai que j'ai rencontré des gens du ministère de l'Éducation nationale il y a peu.
08:30C'était quelque chose qui était impensable.
08:31Et c'est aussi pour ça que certaines choses n'ont pas été faites,
08:34parce que l'école, c'était encore quelque chose de sacré.
08:37Alors oui, il y avait parfois des incidents entre élèves et enseignants,
08:40mais jamais on n'aurait pu imaginer
08:42que quelqu'un de l'extérieur vienne tuer un enseignant parce qu'il enseignait.
08:45Et ça, c'est quelque chose qui a été franchi,
08:47qui a été forcément que je portais en moi.
08:49Un tout dernier mot, Antoine Reinhardt.
08:50Est-ce que vous pensez, je sais que vous êtes acteur comédien,
08:53mais est-ce qu'il faut panthéoniser Samuel Paty après avoir joué ce rôle ?
08:56Quel regard est-ce que vous portez sur cette question ?
08:58Ce que je trouve beau, c'est que ce n'est pas du tout une demande de la famille
09:00qui dit que c'est un héros ou quoi que ce soit.
09:02Non, c'est une demande vraiment des professeurs d'histoire-géographie
09:06qui veulent en faire un symbole de ce que c'est qu'aujourd'hui encore enseigner,
09:10de ce que c'est qu'aujourd'hui encore enseigner,
09:13et ne pas se censurer,
09:15et enseigner malgré ce contexte actuel.
09:18Et donc c'est une bonne idée ?
09:20Oui.
09:21Donc voilà, Antoine Reinhardt qui est favorable à la panthéonisation de Samuel Paty.
09:24Merci infiniment d'être venu,
09:26et je le redis vraiment à nos éditeurs,
09:27ce film est magnifique, essentiel.
09:29Il faut aller le voir,
09:30L'Abandon, c'est réalisé par Vincent Garanc,
09:32et ça sort le 13 mai dans toutes les salles de France.
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