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Avec la parution d'"Une histoire d'amour et de violence" chez Gallimard, Olivier Bourdeaut explore la part sombre de son passé. L'écrivain témoigne de son enfance et de la relation complexe entretenue avec son père, au cœur de ce nouveau récit. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-portrait/le-grand-portrait-du-jeudi-30-avril-2026-3900491
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00:00Il y a dix ans, il nous apparaît sur le plateau de télévision de la grande librairie, allure de gendre
00:06idéale,
00:07auteur d'un premier roman fantasque et pétillant paraît-il.
00:11Les lecteurs sont au rendez-vous, plus d'800 000 exemplaires, un million aujourd'hui,
00:15édition poche comprise, une ribambelle de prix littéraires et un storytelling qu'il sert aux journalistes,
00:21c'est le raté qui a tiré la carte chance.
00:24Avant son succès, il enchaînait les petits boulots quand il en avait,
00:27ouvreur de robinet à l'hôpital, agent immobilier incapable de décrocher une commission,
00:32squatteur là où il peut, passant du RMI au RSA, et sinon la famille, RAS, pas d'histoire.
00:39Son livre phénomène en attendant Boothjungles est bien une fiction
00:42et trouve bientôt sa version BD, théâtre et même cinéma avec Romain Duris et Virginie Ephira.
00:47Mais ce succès a une boîte noire, on croit l'entreouvrir quand il évoque les difficultés de son passé d
00:52'enfant dyslexique
00:53et bagarreur dans son précédent roman.
00:55Ce n'est rien à côté de la matière beaucoup plus sombre qu'il livre pour la première fois dans
01:00Une histoire d'amour
01:01et de violences qui sort chez Gallimard, portrait périlleux d'un père en assassin de joie.
01:07Est-ce qu'on peut reprendre ensemble le storytelling maintenant ?
01:10Olivier Bourdeau et notre grand portrait numéro 133.
01:16Bonjour Olivier Bourdeau.
01:18Bonjour Mathilde, merci de me recevoir.
01:19C'est un plaisir et puisque on est dans un portrait, j'aimerais que vous nous parliez des photos qui
01:25sont sur la couverture de votre livre.
01:26Des photos d'identité de vous à quoi 12-13 ans, barrés à chaque fois d'une croix rouge.
01:32Oui, c'est une idée du marketing de Gallimard.
01:38Mais qu'est-ce que c'est ? C'est vous cet enfant ?
01:40Oui, c'est une photo de moi et c'est une photo dont je parlais dans le livre avant qu
01:44'on enlève ce passage.
01:45En fait, j'ai l'air parfaitement innocent, assez heureux.
01:48J'ai un sourire avec la bouche ouverte et je trouve que ça résumait très bien mon enfance
01:54puisqu'elle était pénible, mais il m'arrivait quand même de sourire.
01:59Ils étaient plutôt souriants.
02:00Oui, vous étiez souriants.
02:02On va voir ce qu'il y a derrière ce sourire.
02:03Il y a un malentendu aussi dans votre histoire et j'en parlais tout au début.
02:07C'est au moment de la sortie de votre premier roman en attendant Boojungles, il y a 10 ans.
02:11Un succès foudroyant, comme on dit.
02:14C'est fou, hein ? Foudroyant.
02:15Ça faisait aussi un peu du mal en tout cas.
02:18Dans le livre, vous en parlez.
02:20Alors je me permets de le faire ce matin.
02:21Vous êtes invité à ce moment-là sur le plateau de la grande librairie qui est présentée alors par François
02:26Bunel.
02:27C'est la grande émission littéraire de France Télévisions.
02:30Et Fabrice Luquigny s'empare de votre livre pour une lecture improvisée.
02:33On l'écoute.
02:34Je ne vois pas pourquoi il n'aurait pas aussi sa page.
02:38Aucune raison.
02:39C'est ça être de gauche.
02:40C'est qu'il y aura du partage.
02:41Mon père m'avait dit qu'avant ma naissance, son métier c'était de chasser les mouches avec un harpon.
02:49Il m'avait montré le harpon et une mouche écrasée.
02:52J'ai arrêté car c'était très difficile et très mal payé.
02:56M'avait-il affirmé.
02:58Maintenant, j'ouvre des garages.
03:01Il faut beaucoup travailler, mais c'est bien payé.
03:04À la rentrée des classes, lorsqu'aux premières heures, on fait les présentations, j'avais parlé, non sans fierté, de
03:09ces métiers.
03:10Mais je m'étais fait gentiment gourmander et copieusement moquer.
03:13La vérité est mal payée.
03:15Pour une fois qu'elle était drôle, comme un mensonge, avais-je déploré.
03:19En réalité, mon père était un homme de loi.
03:238 mars 2016.
03:25Vous avez 36 ans, Olivier Bourdeau.
03:26Cette scène, elle revient 10 ans plus tard dans votre livre.
03:29Qu'est-ce qui se passe à ce moment-là pour vous ?
03:30Pourquoi est-ce qu'on a le sentiment qu'elle vous hante ?
03:33Tout simplement parce que quand on écrit un livre, on pense qu'il nous appartient.
03:39Et quand il sort, il appartient à tous les lecteurs.
03:42Je n'imaginais pas la réception qu'il aurait, c'est-à-dire le présenter en fable pétillante.
03:48Ce qu'il est un peu, effectivement.
03:49Pour moi, il était essentiellement mélancolique.
03:52Mais je pense que je me suis trompé sur mon propre livre,
03:55puisque 80% des gens pensaient que c'était une fable pétillante.
03:59Et à la limite, tant mieux.
04:01Ce n'est pas à moi de décider ce que les gens doivent penser.
04:04Et j'ai été très étonné.
04:06Déjà, Fabrice Lucchini, comment dire, bégait un peu en lisant,
04:11puisque ce sont des phrases absurdes.
04:12Et c'était absolument ce que je me suis dit quand j'ai commencé à écrire ce livre,
04:17que cette première phrase qui fondait mon livre était très étrange.
04:22Mais elle se terminait surtout par mon père.
04:24Et ça...
04:26Un homme de loi.
04:28Exactement, un homme de loi.
04:29Et tout le livre que j'ai écrit là se retrouvait dans cette phrase et dans ce passage chez Lucchini.
04:36En somme, j'ai été téléporté dix ans après avec cette scène avec Lucchini.
04:42Donc ce livre, une histoire d'amour et de violence.
04:45Il va enfin mettre la lumière sur cet astre noir qui plane derrière, en attendant Bujangles.
04:53Vous êtes enferré dans un récit de famille, à ce moment-là, un récit de famille officiel.
04:57J'en parlais, puis vous en parlez à nouveau dans ce livre.
05:00Vous ne parlez pas de ce que vous avez vécu enfant.
05:03D'ailleurs, vous nous dites que si on vous téléportait pour le coup dans votre chambre de petit garçon à
05:08huit ans aujourd'hui,
05:09vous vous jetteriez par la fenêtre.
05:10Oui, c'était très pénible.
05:14Mais lorsqu'on est enfant, on n'a pas conscience que les gens vivent des choses différentes.
05:20Et par conséquent, je trouvais ça normal.
05:23C'était ma réalité, c'était pénible.
05:26C'était l'enfer à la maison, l'enfer à l'école.
05:30Et effectivement, il m'a fallu atteindre l'adolescence pour me rendre compte, en allant chez les gens,
05:36qu'ils n'avaient pas la même vie que moi.
05:40Et donc, pendant toute la première partie de ma vie, c'était normal, les traitements que je subissais.
05:46Puis, c'était mérité parce que j'ai commencé à devenir un enfant très insolent.
05:50Et donc, toutes les gifles que je prenais me semblaient justifiées.
05:54Et quand à 16 ans, j'ai commencé à en parler autour de moi,
05:57j'ai constaté que les gens avaient des regards un peu dubitatifs,
06:01ou effrayés, ou les deux en même temps.
06:04Et là, je me suis dit que je n'avais pas du tout eu la jeunesse de tout le monde.
06:08Je pense que c'est le cas de tous les enfants.
06:10Vous allez aussi, il y a un moment avec votre mère, chez le psy,
06:14vous racontez vos journées, votre vie quotidienne.
06:18Et vous l'entendez sangloter derrière.
06:20Oui.
06:21Parce que tout le monde réalise qu'on est en train de se voiler la face.
06:26Exactement.
06:26Mon père détestait les psys.
06:28Mais bon, il y a eu un épisode à l'école où je me suis présenté avec un tatouage
06:33qui était en fait la marque de la main de mon père sur le visage
06:37qui restait une bonne semaine.
06:39Et donc, effectivement, on m'a suggéré d'aller voir une infirmière.
06:43Cette infirmière m'a recommandé d'aller voir un psy.
06:46Mais étant donné que j'entendais beaucoup de mal des gens qui rentraient dans la tête des autres,
06:51j'ai pris ça pour une punition.
06:53Et cette punition a été confirmée puisque le psy posait des questions innocentes
06:58auxquelles je répondais avec beaucoup de candeur.
07:00Mais derrière, ma mère reconstituait tout avec ce qui sortait de ma bouche.
07:06Elle le vivait effectivement.
07:07Mais l'entendre comme ça énoncé, froidement, ça l'a détruite et bouleversée.
07:15Donc nous nous sommes retrouvés dans cette cage d'escalier à nous faire un câlin.
07:20Et le paradoxe, c'est que je suis sorti de ce rendez-vous chez le psy en me disant
07:23« ces gens sont cinglés ».
07:29Évidemment, les psy sont cinglés puisque je passe une heure à raconter ma vie
07:33et ça détruit ma mère qui est sur une chaise derrière moi.
07:37En tout cas, cette histoire, vous allez la retenir.
07:39Ce n'est pas un passé que vous allez vouloir livrer.
07:41Je le disais au moment où vous allez présenter en attendant « bout de jungle ».
07:45Vous aviez honte de cette part ?
07:47Pas du tout honte parce que j'en ai parlé pendant des années mais plutôt en essayant
07:54de faire rire les gens.
07:55Non, non, c'est que j'ai été surpris, ne connaissant pas le monde médiatique, qu'on
08:00me pose autant de questions sur ma vie.
08:02J'avais l'idée qu'on n'allait parler que de mon livre et effectivement, dès les
08:06premières interviews, d'où vous venez, qui êtes-vous ?
08:09Et donc là, j'avais une réserve incroyable.
08:12D'autant plus que, déjà, je n'avais pas envie d'en parler.
08:14Et puis mon père écoutait la radio, etc.
08:18Le masque et la plume notamment, vous en parlez dans votre livre.
08:20Le masque et la plume qu'il détestait.
08:24Cette émission nous a pourri tous nos dimanche soir, c'était infernal.
08:27Vous n'avez pas le droit de faire un bruit ?
08:29Pas le droit de faire un bruit, il fallait se taire.
08:30Et surtout, pour écouter des gens parler de livres qu'il ne lirait jamais, que mon
08:35père ne lirait jamais, de films qu'il n'irait jamais voir.
08:38Donc c'était un peu une émission inutile pour nous parce que ça le mettait de très
08:42mauvaise humeur et nous, ça nous pourrissait la vie.
08:45Donc quand, en 2016, il a écouté les gens du masque et la plume, pas tous, mais certains
08:50dirent beaucoup de bien de mon livre.
08:52Il était au fond de son lit malade et je crois que ça lui a fait très plaisir.
08:57C'est un autre événement intime qu'on ne connaît pas de ce moment du succès il y a
09:01dix ans puisqu'on s'est téléporté.
09:03Ça y est, Olivier Bordeaux, c'est votre père qui est mourant.
09:06Et à chaque fois qu'il vous arrive un truc bien, vous êtes rappelé en fait à son
09:09chevet.
09:11Cette émission de la grande librairie où le masque et la plume, elle vous valide en
09:16tant qu'auteur.
09:16Et six mois avant sa mort, ce père vous concède des phrases admiratives pour la première
09:22fois de toute votre vie.
09:23Est-ce que vous vivez à ce moment-là cette autorité tyrannique de l'enfance où tous
09:27les moments de joie finissent en drame puisque vous êtes à son chevet dès qu'il vous arrive
09:31un truc bien ? Et puis c'est aussi lui seul qui décide du plaisir et qui dit c'est
09:37bien.
09:38Bien, non, parce que j'étais arrivé à un stade d'indépendance à l'époque et
09:42donc je me satisfaisais tout seul comme un grand de ce qui m'arrivait.
09:49Néanmoins, c'est vrai quand on reçoit un prix et bon, on est applaudi, c'est sympathique.
09:54Moi, j'ai tout foiré pendant 36 ans, donc ce n'est pas désagréable d'entendre des gens
09:58dire du bien de son travail, etc.
10:01Oui, voilà.
10:02Et puis je sortais de l'émission ou je sortais d'un prix et ma mère me disait, il a
10:08fait
10:08une rechute, il faut absolument que tu viennes.
10:10Et en réalité, même avec tout ce qui s'est passé entre nous, je n'avais pas envie
10:15qu'il meure.
10:16Néanmoins, je le remercie, c'est le plus beau cadeau de ma vie.
10:19Je pense que s'il était mort avant ce succès, je serais quelqu'un d'amoindri maintenant.
10:25Vous vous souvenez de Vincent Lindon qui reçoit un prix et qui dit, j'ai fait tout
10:29ça pour ma mère, elle n'est plus là.
10:31J'ai fait tout ça pour mon père, il n'est plus là.
10:34J'ai fait tout ça pour des gens qui ne sont plus là.
10:37Quand j'ai vu ça, déjà j'ai des frissons en en parlant, j'ai pleuré.
10:42Parce que moi, j'ai eu cette chance-là, il était là et c'était très très important
10:49pour moi.
10:50Ça m'aurait détruit.
10:52Il y a beaucoup d'hommes, enfin beaucoup de femmes aussi, qui ont connu un succès ou
10:57qui ont été reconnus alors que leurs parents étaient morts.
11:00Et je pense que c'est une blessure jusqu'à la fin.
11:03Et donc cette blessure, il ne me l'a pas offerte.
11:05Il m'en a offerte d'autres.
11:06Oui, de nombreuses.
11:08Oui, et je voudrais qu'on parle un petit peu de lui puisqu'il est quand même aussi,
11:12c'est le portrait.
11:13Je le disais, un portrait périlleux puisque c'est aussi une figure littéraire que le
11:17portrait du père.
11:19Et il voudrait qu'on le dessine un petit peu.
11:21Donc c'est un auteur notable nantais.
11:23Il voulait qu'on l'appelle maître.
11:25Il avait la passion de l'autorité, on l'a un petit peu entendu, de se faire obéir.
11:29D'ailleurs, au crépuscule de ses forces, il vous demande de décaler le fauteuil
11:32pour laisser passer la brise.
11:34La brise se lève et Zia, tu vois, même dans cet état, on m'obéit encore.
11:39Vous racontez comment il vous prive de moments de joie, transforme en Noël ou Pâques, en
11:43souvenirs douloureux.
11:44Sa manière de mettre en scène les punitions.
11:46La punition immuable consiste à poser un genou à terre, puis le deuxième, à mettre
11:51les mains derrière le dos, à tendre le visage pour recevoir la foudre.
11:54Et c'est tout ce cérémonial qui me démolit.
11:57Écrivez-vous, autant un aller-retour à la volée.
11:59C'est direct, spontané, ça chauffe les jouets et c'est terminé.
12:02C'est la mise en scène, c'est l'application à le faire qui vous faisait le plus mal ?
12:07Oui, oui, oui, parce qu'il était plus fort dans la violence psychologique, mais il
12:12était assez perfectionniste dans la violence physique aussi.
12:19Néanmoins...
12:19Mais que ce ne soit pas un coup de sang !
12:22Oui, et puis il faut attendre, ça dure quand même 5-10 secondes avant d'accepter de se mettre
12:27à genou, ensuite il faut attendre les coups, et puis quand ils arrivent...
12:31Et je crois, je suis même sûr que ces scènes-là m'ont appris à apprivoiser la violence,
12:38et en quelque sorte à l'aimer.
12:41Je suis devenu, c'est aussi un des sujets du livre, je suis devenu moi-même extrêmement
12:45violent.
12:46Vous étiez aussi accro à sa violence, vous en parlez dans le livre.
12:49Ben oui, en quelque sorte, parce que cette haine m'a rongée, mais il y avait cette
12:57rivalité permanente qui était destructrice, mais on peut aimer ce qui est destructeur,
13:02en tout cas en avoir besoin.
13:05Et donc cette scène d'à genoux, les mains derrière le dos, oui, c'est quand même
13:08quelque chose d'assez marquant dans une enfance.
13:12Et quand est-ce que c'est venu le moment finalement de cesser de contourner cette histoire,
13:17de pouvoir la raconter ? C'est l'arrivée de votre fils, imminente, et en même temps
13:22la mort de votre père, puisque c'est le début du livre, c'est finéraille.
13:25Oui, oui, oui.
13:26Déjà, j'avais fait en sorte que nos relations s'apaisent, parce que ça m'obsédait tellement
13:32et ça me dévorait cette histoire que j'y consacrais l'intégralité de ma vie, et
13:38donc je n'avançais pas.
13:40Même quand je ne vivais pas chez lui, il trouvait le moyen de fermer mon compte en
13:45banque, etc., enfin de me mettre des bâtons dans les roues.
13:48Et je me suis dit que si je n'allais pas présenter mes excuses pour tout un tas de
13:53choses, que c'était le sujet à l'époque, et surtout lui accorder mon pardon, je passerais
13:59ma vie à ruminer et à perdre mon temps.
14:02Donc j'ai eu cette démarche qui peut paraître étonnante.
14:05Je me suis présenté, j'ai mis les mains derrière le dos et j'ai assisté à mon
14:10procès pendant une demi-heure, et ça m'a soulagé, sauf qu'il s'est levé en pleurant,
14:18il m'a serré fort dans ses bras, et j'étais tellement heureux que ça se termine comme
14:22ça que je souriais.
14:24Et il a dit plus tard, Olivier souriait de me voir pleurer, comme si j'avais fait toute
14:31cette démarche de pardon qui demande quand même un effort considérable.
14:35Je n'ai pas beaucoup d'efforts dans ma vie, je ne suis pas quelqu'un de très courageux,
14:39je ne suis pas un homme d'action.
14:41Et donc là, je me suis dit que j'ai quand même fait quelque chose de bien.
14:44Et quelques jours après, quand j'ai appris qu'il pensait que je m'étais réjoui de
14:48ses larmes, je me suis dit merde, c'est quand même mal fait.
14:55Les mots ne sont pas à leur bonne place.
14:57Non, mais je pense qu'il regrettait d'avoir pleuré, d'avoir montré sa sensibilité.
15:04En tout cas, comme vous l'avez dit, vous avez aussi, à votre tour, été très bagarreur.
15:09Vous avez été dans ce courant d'électricité qu'est la violence qui passe d'un homme à
15:15l'autre, d'un père à son fils.
15:17Et donc vous avez essayé d'arrêter ce circuit, de le débrancher, puisque vous
15:21alliez à votre tour devenir père.
15:23Mais pour raconter votre histoire, vous aviez encore un obstacle.
15:26C'est qu'au fond, quelqu'un avait déjà raconté votre histoire.
15:29C'est Sébastien Tellier.
15:31Oui.
15:31On va l'écouter.
15:56Quand vous êtes venu chez nous à France Inter, dans l'émission de Frédéric Pommier
16:01qu'on embrasse, vous n'avez pas abordé la violence de votre père.
16:04Vous avez juste dit à propos de cette chanson que vous aviez choisie.
16:07Ces deux mots sont vraiment les deux maîtres mots de mon enfance et de mon adolescence.
16:12L'amour et la violence.
16:13Aujourd'hui, ça donne le titre de votre livre, puisque c'est une histoire d'amour et de
16:18violence.
16:19Mais vous parlez de cette musique de Sébastien Tellier dans le livre, comme finalement
16:23quelqu'un qui a réussi à trouver des paroles simples pour raconter une jeunesse compliquée,
16:26qui a dit exactement ce que vous aviez ressenti.
16:29Et vous lui en voulez presque d'avoir mieux raconté votre vie que vous auriez pu le faire.
16:34Bah oui, parce que là, il s'agit de trois couplets.
16:37C'est quand même plus simple qu'un livre.
16:40Et si j'avais un talent de musicien.
16:42Oui, oui, oui.
16:43Tout est résumé.
16:45Cette chanson me bouleverse autant Nina Simone pour des raisons que vous comprendrez.
16:51Je l'ai entendue des centaines de fois et donc elle commence à me lasser.
16:54Je pense que celle-ci ne me lassera jamais, car c'est le résumé parfait de ma vie, de
17:00mon enfance.
17:01Et ces deux notions, l'amour et la violence, ont été conjuguées avec un bâton de dynamite
17:08dans une main et un chalumeau dans l'autre.
17:13Mais pourtant, il y avait un amour fou entre mon père et moi et une violence aussi complètement
17:21allurissante.
17:22Jean Dormesson, qui est cité dans votre livre, dit qu'il faut avoir vécu cette violence,
17:29cette enfance malheureuse pour pouvoir produire quelque chose.
17:34Ensuite, vous dites que vous avez bénéficié de ce traitement particulier, Olivier Bordeaux.
17:38Vous validez cette théorie ?
17:40Je n'en sais rien.
17:41Je ne sais pas si c'est une théorie juste.
17:44Lorsque j'ai entendu Jean Dormesson en parler, évidemment, dans la vie, on s'approprie
17:49des théories qui nous arrangent.
17:51Et comme moi, je bénéficiais de ce statut d'enfant malheureux, je me suis dit que
17:59c'était une bonne théorie.
18:01Il y a certainement beaucoup d'écrivains qui n'ont pas eu d'enfance triste et qui
18:06sont très bons.
18:07Je me suis dit que ça m'arrangeait et je me la suis appropriée, cette théorie.
18:12Alors, ce qui est fort aussi, c'est que vous faites de cette poubelle un trésor, comme
18:16vous l'écrivez.
18:17Et là où ça devient littérature, c'est quand on commence à mettre à jour des systèmes
18:20et pas simplement vider les poubelles.
18:23Mais vous allez comprendre un petit peu mieux ce qui vous est arrivé.
18:26Vous faites une comparaison avec une secte dans laquelle est prise votre famille.
18:30Je voudrais que vous me lisiez, pour terminer cet entretien, un passage qui présente un
18:35peu comment la fratrie de 5 vit ce quotidien avec le père.
18:40Parfait.
18:41Erwann, l'aîné, se frotte frénétiquement les cuisses en balançant son torse d'avant
18:45en arrière dès qu'il est assis et se mord la langue toute la journée.
18:50Solène, la deuxième, est souvent cachée sous la table de la salle à manger et passe
18:53des repas entiers, mutiques, avec les cheveux devant le visage.
18:57Olivier, le troisième, tape sur tout, les murs, les gens, les éléments, son petit frère
19:02et sa petite sœur.
19:03Xavier, le quatrième, fait tout bien, il range sa chambre, fait ses devoirs, se peigne
19:09avec une raie impeccable et n'est jamais félicité pour ça.
19:13Ses efforts passent inaperçus.
19:15Zéro bravo, ni merci.
19:18Quant à Anne, la petite dernière, elle se blesse souvent, elle s'électrocute,
19:22traverse des baies vitrées, s'explose le menton, le crâne, les bras, les genoux et,
19:27quand elle a du temps libre, enjambe la rembarque du balcon de l'appartement, au troisième
19:32étage, dans l'intention de procéder au saut définitif, au salto libérateur.
19:39Une fois, Xavier la rattrape de justesse alors que ses mains viennent de lâcher la rambarde.
19:43banale coutume familiale.
19:47Au milieu de tout ce chaos, Isabelle, la mère, surnage, soupire beaucoup et longuement.
19:53Il y a de quoi.
19:55L'ambiance est étouffante.
19:57C'est une maison de fous.
19:59Et c'est un monde inversé puisque, grâce à ci, vous comprenez qu'il y avait un fou,
20:04en fait, dans la maison.
20:06Merci, Olivier Bourdeau.
20:08C'était le portrait de vous et de votre père ce matin.
20:13Une histoire d'amour et de violence.
20:15C'est sorti chez Gallimard.
20:17Merci infiniment.
20:18Merci beaucoup.
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