- il y a 11 heures
L'explosion de 1986 à la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, a été la pire catastrophe nucléaire civile de l'histoire. Le bilan humain est débattu. En septembre 2005, un rapport controversé de l'ONU évalue à 4.000 le nombre des morts avérées ou à venir dans les trois pays les plus touchés
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00:00Ce matin, retour sur la plus grande catastrophe de l'histoire du nucléaire civil.
00:05C'était le 26 avril 1986, à Tchernobyl, en Ukraine, l'explosion d'un réacteur de la centrale irradie.
00:13Toute une région immobilise des centaines de milliers d'hommes.
00:16La gestion de l'accident par les autorités soviétiques de l'époque reste un cas d'école,
00:22emblématique du mensonge, de la dissimulation.
00:2440 ans plus tard, il n'y a toujours pas de bilan de cette catastrophe
00:28et Tchernobyl continue d'être une menace dans une Ukraine en guerre,
00:32sous le feu de la Russie de Vladimir Poutine, qui n'a pas rompu avec les méthodes soviétiques.
00:37Deux invités pour nous éclairer sur cette histoire qui n'est pas terminée, Benjamin.
00:42Bonjour Laurent Coumel.
00:44Bonjour.
00:44Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:46Vous êtes maître de conférence en histoire contemporaine de la Russie à l'Inalco
00:49et conseiller historique de cette série documentaire captivante, glaçante,
00:53que l'on vous recommande, chers auditeurs.
00:55Tchernobyl, une tragédie sans fin, s'est diffusée demain soir à 21h sur France 2.
00:59À côté de vous, Galia Ackermann, bonjour.
01:01Bonjour.
01:02Merci d'être avec nous.
01:03Vous êtes la grande spécialiste de Tchernobyl, chercheuse associée à l'université de Caen.
01:08Et vous venez de publier le KGB à Tchernobyl aux éditions Premier Parallèle.
01:13Et appelez-nous, chers auditeurs.
01:1401-45-24-7000 est l'application Radio France pour vos questions et vos réactions.
01:19On va commencer avec cette même question à tous les deux.
01:23Cette histoire qui a saisi le monde entier il y a 40 ans, pourquoi est-ce qu'elle est toujours
01:28d'actualité ?
01:29Pourquoi est-ce que les plaies de Tchernobyl ne sont pas refermées ?
01:33Galia Ackermann.
01:36Je crois que c'est une catastrophe unique par rapport aux catastrophes ordinaires, si j'ose dire.
01:45Parce que quand une catastrophe se produit, les conséquences sont immédiates, généralement.
01:51Il y a tant de tués, tant de choses endommagées, tant de destructions, etc.
01:56Et ensuite, on répare et on continue.
01:59Avec Tchernobyl, c'était très différent.
02:01Quand la catastrophe s'est produite, il y a eu dans l'immédiat 31 morts, probablement plus.
02:08Mais justement, dans mon livre, j'explique qu'il y avait beaucoup de cas dissimulés
02:13qui n'ont même pas été diagnostiqués avec la maladie aiguë des rayons.
02:18Mais surtout, les conséquences s'étalent sur des dizaines d'années, des centaines d'années et des milliers d'années.
02:26Je m'explique. La durée de vie de différents isotopes radioactifs est très différente.
02:33Si le iode radioactif a fait le tour de la planète, a provoqué un surnombre très important de cas de
02:42cancer de la thyroïde
02:44et d'autres maladies de la thyroïde, l'isotope du plutonium qui a contaminé les abords de la centrale et
02:55la ville de Pripyat.
02:56La durée de vie de différents isotopes est entre 24 000 ans et des millions d'années.
03:03Donc, si vous voulez, quand vous avez un territoire de millions de kilomètres carrés sur lequel vivent 8 à 9
03:11millions de personnes,
03:13plus les résultats du passage du nuage ailleurs,
03:17les conséquences sont incalculables et les débris de ce réacteur ne sont toujours pas en sécurité.
03:29Laurent Goumel.
03:29Oui, et pour prolonger ça, je dirais aussi, c'est le titre de notre livre avec Tatiana Kaspersky,
03:34qui a aussi été conseillère de la série TV, c'est pour ça que je tiens à la citer,
03:37la mémoire atomisée, c'est-à-dire qu'en fait, on a cette impossibilité,
03:42alors à cause de l'impossibilité de dresser un bilan complet,
03:46à cause aussi de l'éclatement de l'URSS, en fait,
03:49en trois principaux pays, Ukraine, Belarus et un peu aussi la Russie,
03:55de faire un travail de mémoire, de faire un travail de deuil, tout simplement, par rapport à cette catastrophe.
04:00Mais comment est-ce qu'on explique que 40 ans plus tard, alors que l'Union soviétique est tombée il
04:05y a 30 ans,
04:06on n'est toujours pas de bilan, d'estimation, à la fois du nombre de morts, mais du nombre de
04:11malades.
04:13Combien sont les malades aujourd'hui ?
04:15Mais vous savez, je vous donne l'exemple du pic de chaleur de la canicule de 2003.
04:21On sait qu'il y a un surnombre de morts de 15 000 personnes,
04:25mais on ne sait pas qui, concrètement, est mort à cause de la canicule et qui d'autre à cause
04:32de son âge.
04:33C'est pareil pour Tchernobyl.
04:36Vous avez un surnombre très important de malades.
04:39Rien que pour la France, il y a 15 000 à 20 000, on évalue des cas de surnombre de
04:47la thyroïde
04:48dans les régions où le nuage est passé.
04:51C'est-à-dire dans l'Alsace et le sud de la France.
04:54Donc on a une évaluation en France, mais on n'en a pas sur place.
04:58Dans les régions qui ont été directement irradiées.
05:01Mais même là, vous avez un surnombre.
05:03Mais les associations qui se sont constituées par des civils n'ont pas pu avoir rien de cause
05:09parce que pour chaque cas concret, il est impossible de mettre le lien de cause à effet.
05:15Laurent Coumel, on va dans ce grand entretien tracer des parallèles entre la situation que l'on vit aujourd'hui,
05:21ce qui s'est passé il y a 40 ans.
05:22Mais juste vous qui êtes allé plusieurs fois sur place, il faut raconter, expliquer à nos auditeurs
05:28à quoi ressemble aujourd'hui la zone d'exclusion autour de la centrale de Tchernobyl.
05:35On voit des images saisissantes dans le documentaire de cette forêt notamment qui s'appelle la forêt rousse.
05:41Expliquez-nous et racontez-nous à quoi ressemble cette zone aujourd'hui.
05:44Alors il y a le bâtiment de la centrale elle-même qui, il faut le rappeler aussi,
05:49a continué à fonctionner comme centrale nucléaire jusqu'à l'an 2000 pour le réacteur numéro 3.
05:55C'est-à-dire qu'après l'accident de 1986, les autorités avaient aussi comme objectif
05:58de relancer les trois réacteurs qu'ils avaient mis à l'arrêt provisoirement
06:02pour pouvoir continuer à produire de l'électricité pour la République d'Ukraine, de l'URSS.
06:07Et ça, c'est un bâtiment qui nécessite une présence humaine, une présence de personnel qualifié,
06:16toujours actif et qui fait des relais sur place pour ne pas être complètement non plus irradié en restant trop
06:25longtemps.
06:26Et autour de ça, vous avez plusieurs zones qui sont très contaminées dont la fameuse forêt rousse.
06:31Vous avez aussi des zones qui ont servi de, on appelle ça les tranchées,
06:36dans lesquelles on a enterré les matériels très contaminés qu'on avait utilisés pour la liquidation de la catastrophe.
06:41La ville de Pripyat qui est une ville fantôme.
06:43La ville de Pripyat qui était une ville de 50 000 habitants,
06:45qui est vidée complètement de ses habitants deux jours après déjà la catastrophe.
06:49Ce qui veut dire aussi que les autorités soviétiques ont quand même pris des mesures,
06:51même si elles ont fonctionné dans le mensonge et le secret.
06:54Elles ont aussi eu, on peut dire, des réflexes rapides pour évacuer une population de 50 000 habitants,
07:00ce qui n'est pas rien par rapport à une société moderne.
07:03Ce qu'il faut dire aujourd'hui, c'est que Tchernobyl, c'est l'Ukraine.
07:07L'Ukraine, c'est un pays en guerre.
07:08On a ce sur-sarcophage qui a été placé sur le réacteur numéro 4 de la centrale,
07:16qui fait l'objet de menaces, qui a même été percuté par un drone russe l'an dernier.
07:21Donc, c'est toujours une menace, Tchernobyl, aujourd'hui.
07:24Tchernobyl est une menace.
07:26Les écologistes ukrainiens sont très inquiets parce que la coque de cette arche,
07:35ça s'appelle l'abri pour le sarcophage, a été percée et ça a déstabilisé les structures intérieures.
07:44Je vous rappelle que le sarcophage a été bâti en toute rapidité, en partie par des humains,
07:53mais en partie par des robots extrêmement peu perfectionnés à l'époque.
07:59Donc, il y a des trous, tout simplement.
08:02Et il a été bâti pour 20 ans, en fait.
08:05Et même l'abri actuel, l'arche, est bâti seulement pour 100 ans.
08:13A l'intérieur, il reste toujours des matières fissiles.
08:16Et on a peur maintenant, en Ukraine, que ce sarcophage s'écroule à la suite de cette frappe.
08:23Et en l'état, est-ce qu'il y a toujours des émissions ?
08:26Est-ce qu'il y a eu un retour des émissions radioactives depuis l'an dernier, depuis ce trou dans
08:32la coque ?
08:32Absolument. L'AIEA a déclaré que c'était maintenant l'arche de Tchernobyl, comme on appelle ce deuxième sarcophage, n
08:40'est plus hermétique.
08:41Alors, ce n'est pas des émissions aussi fortes que celles au moment de l'accident.
08:45Mais ça reste un danger et ça met en difficulté les opérations qui étaient prévues dans les décennies prochaines pour
08:52mettre fin.
08:53Revenons à ce qui s'est passé il y a 40 ans.
08:55Il faut rappeler que dans la foulée de l'explosion et dans les années qui suivent, il y a entre
08:59600 et 800 000 hommes qui sont mobilisés pendant plusieurs années,
09:03qui sont envoyés, si j'ose dire, à l'irradiation.
09:07C'est le plus gros contingent d'hommes mobilisés depuis la Seconde Guerre mondiale.
09:11Comment est-ce que vous qualifiez la place qu'occupent ces années et cet accident de Tchernobyl dans l'inconscient
09:18collectif russe et ukrainien, Galia Ackerman ?
09:22Vous savez, c'est une question en fait compliquée.
09:27A l'époque, on a envoyé ces gens. La moitié, c'était des militaires.
09:32Donc, ils ont tout simplement obéi aux ordres.
09:35Les autres ont été mobilisés des civils via différents ministères.
09:40Il y a eu 33 ministères qui ont participé aux travaux de liquidation.
09:44Les gens étaient très mal informés.
09:47Ils n'avaient pas de costume de protection.
09:49Vous voyez sur toutes les photos qu'ils portent une sorte de combinaison ordinaire avec...
09:57Avec une charlotte sur la tête, en général ?
09:59Oui, charlotte sur la tête ou un autre couvre-chef.
10:06Mais tout ça ne protège pas des radiations.
10:09Même les troupes chimiques qui étaient censées décontaminer les engins,
10:13On les voit, ils portent des capes longues.
10:17Mais ces capes longues, c'est juste un tissu caoutchouté qui ne protège pas.
10:22Les premiers qui sont allés dans Tchernobyl,
10:26pourquoi il y a souvent l'association du début des travaux de liquidation avec la guerre ?
10:32Parce qu'il y avait beaucoup de véhicules blindés.
10:35En fait, ce blindage, il protégeait un tout petit peu.
10:41Laurent Koumel, ça a été l'équivalent d'une guerre ?
10:44Oui, et pour répondre aussi à la question de la mémoire collective de cette catastrophe,
10:50c'est vrai que les liquidateurs ont un peu fait écran au reste des personnes concernées,
10:57c'est-à-dire à ces 8 millions de personnes dont une partie ont été victimes dans leur corps
11:02par des maladies parfois mortelles des conséquences des radiations.
11:08Et en fait, les liquidateurs sont devenus les seules figures qu'on honore parfois,
11:13en particulier c'est vrai en Russie, au Bélarusse, un peu moins en Ukraine,
11:17mais il y a aussi des monuments par exemple aux liquidateurs qui ressemblent en fait aux monuments morts,
11:21parfois même qui sont conjugués avec des monuments morts.
11:24C'est ce qu'on raconte aussi dans notre petit livre.
11:25Alors ces gens savaient globalement les risques qu'ils prenaient,
11:30de toute façon ils n'avaient pas tellement le choix,
11:31mais ce qui est toujours fascinant dans cette histoire et totalement glaçant,
11:34c'est de voir à quel point les autorités soviétiques au départ ont caché la vérité,
11:40ont menti pendant les premiers jours.
11:42Alors il y a cette ville de Pripyat qu'on voit avec un quotidien absolument normal le lendemain de l
11:48'explosion,
11:48alors c'est vrai qu'ils se sont évacués deux jours plus tard,
11:50mais c'était symptomatique d'une certaine époque, d'une certaine communication,
11:55ou d'une absence de communication des autorités soviétiques ?
11:58C'est ce que je démontre dans mon livre Le KGB à Tchernobyl.
12:04Oui, parce que pour expliquer à nos éditeurs, vous avez eu accès à Galia Ackerman,
12:07à des archives du KGB tout à fait inédites,
12:08où là on a la démonstration non seulement du mensonge des autorités,
12:14mais aussi de la connaissance absolue des dangers qu'il y avait dans la construction,
12:20notamment du réacteur qui a explosé à Tchernobyl.
12:22Absolument, et pour revenir donc à la question qui vient d'être posée,
12:28ce qui s'est passé c'est que dès le premier jour,
12:31le KGB décrète que tout doit rester secret.
12:35Ce n'est pas la décision du KGB, c'est la décision des autorités que le KGB doit assurer.
12:41Et donc, dès le premier jour, il y a un décret du KGB
12:45que tout le réseau du KGB, des agents, doit reporter deux fois par jour sur les bavards.
12:53Et ensuite, tous les jours, ils consignent les vrais niveaux de radiation,
12:58notamment à Kiev, capitale ukrainienne, 2,5 millions d'habitants,
13:03et parfois ils ajoutent les chiffres officiels 7 ans,
13:08et c'est 100 à 20 fois moins les chiffres officiels que la contamination réelle.
13:15Donc il y a un vrai crime, il y a un vrai crime,
13:19parce qu'ils auraient pu, les autorités soviétiques,
13:23quand les vents ont tourné vers Kiev juste avant la fête du 1er mai,
13:29ils auraient pu annuler la fête et dire aux habitants...
13:32Et au contraire, ils les ont incités à défiler pour le 1er mai.
13:38Absolument, ils auraient dû dire, restez pendant quelques jours chez vous,
13:43qu'elles fêtraient les fenêtres.
13:44Non, ça n'a pas été fait, et le KGB, très cyniquement, raconte
13:49que, par exemple, il y avait les danses folkloriques dans ce défilé,
13:55de 120 000 personnes dans ce folklorique de petites filles,
13:59et ensuite, les costumes qu'ils ont rendus, ils étaient lourdement contaminés.
14:04Laurent Coumel, un mot d'une question d'un auditeur sur l'application Radio France,
14:08Eric, qui dit, vous parlez d'un cas d'école concernant la communication
14:11des autorités soviétiques sur la catastrophe de Tchernobyl,
14:13que peut-on dire de la communication des autorités françaises à l'époque ?
14:17Laurent Coumel, et ça fait l'objet d'un développement dans ce documentaire,
14:21et on se souvient des bulletins météo avec ce petit panneau stop
14:24qui donnait l'impression que le vent et les irradiations s'arrêtaient à la frontière franco-allemande.
14:30Oui, alors on a une communication gouvernementale en France qui est particulière,
14:34qui est différente de celle d'autres pays européens, démocratiques aussi,
14:37parce que je voudrais souligner quand même que le cadre soviétique, il est particulier,
14:40parce qu'il n'y a pas de journalisme indépendant.
14:42Il n'y a pas la possibilité, même pour les journalistes occidentaux qui sont présents sur place
14:45en petit nombre et qui sont manipulés ou menés en bateau par les autorités,
14:49de faire la lumière aussi.
14:51Et même le patron de l'autorité nucléaire, au fond, ne dit pas toute la vérité
14:55parce qu'il est tenu par des contingences diplomatiques.
14:57C'est ça. Alors, il y a ces questions-là,
14:59il y a le rôle aussi joué par l'Agence internationale pour l'énergie atomique,
15:03qui est aussi un acteur un peu particulier et un peu ambigu, on peut le dire, dans cette catastrophe.
15:08Et puis en France, on a une politique de développement des centrales nucléaires
15:13dans le contexte que vous connaissez de la crise de l'après-pique pétrolier,
15:18enfin du pic pétrolier, qui nous permet de lancer cette industrie
15:23qui est un fleuron de la technologie aussi en France, comme en URSS à l'époque.
15:27Et la difficulté, c'est de faire une communication sans affoler la population,
15:32on pourrait dire comme ça.
15:33Donc le choix est fait.
15:33On peut le qualifier de mensonge d'État.
15:35On peut aussi relativiser les choses.
15:37Un mensonge d'État, carrément.
15:39En tout cas, il y a une dissimulation évidente d'informations par rapport à d'autres pays
15:43qui parlent à leur population des risques qu'on peut prendre en mangeant des salades,
15:48en cueillant des champignons, etc.
15:49En France, rien de tout ça est dit à la population.
15:52Et ça pose question par rapport aussi à ce contexte,
15:56à cette configuration particulière d'un pays qui a beaucoup de nucléaire.
15:59Pour revenir à ce qui s'est passé sur place,
16:02on a beaucoup dit que cette mécanique du secret orchestré par Moscou
16:06avait été l'une des causes de la sécession de l'Ukraine,
16:09qui est la première république à sortir du giron de l'Union soviétique,
16:13puis de la chute ensuite de l'URSS.
16:15Est-ce que vous souscrivez à cette analyse ?
16:18Oui, je souscris entièrement à cette analyse.
16:23On lit justement dans ces documents du KGB
16:25qu'il y a beaucoup de lettres qui sont écrites par des collectivités,
16:32de kolkhoziens, aussi de citadins aux autorités soviétiques,
16:37en disant qu'on ne sait pas quoi faire.
16:39On n'a pas été évacués.
16:41Notre région est contaminée.
16:43Pour les kolkhoziens en particulier,
16:46on n'achète plus, l'État n'achète plus notre lait et notre viande,
16:50mais nous en consommons et on ne dit rien.
16:53On n'achète pas, sans explication.
16:56Il y a les liquidateurs qui reviennent,
16:59souvent gravement irradiés et malades.
17:01Donc tout ça, à partir de 1987,
17:05est créé la première organisation écologique
17:08qui s'appelle le Monde Vert en Ukraine.
17:10Et cette même année,
17:12est créée une organisation qui deviendra le moteur,
17:16justement, de l'indépendance ukrainienne, Ruch.
17:19Et les gens de Ruch exigent,
17:22non seulement toute la vérité sur Tchernobyl,
17:25mais ils exigent que désormais,
17:27le contrôle du nucléaire en Ukraine
17:29doit revenir aux Ukrainiens et pas à Moscou.
17:32Quand on replonge dans cette histoire,
17:35on ne peut pas s'empêcher de se demander
17:37si la Russie d'aujourd'hui, 40 ans plus tard,
17:41gérerait vraiment, différemment, une telle catastrophe ?
17:45Une question un petit peu difficile pour les historiens que nous sommes.
17:49Mais je dirais que ce n'est pas seulement une question de l'héritage soviétique.
17:55c'est aussi une question qui se pose avec ce type de technologie,
17:59dans la mesure où l'information,
18:02la transparence totale pour le nucléaire,
18:05peut effectivement être un problème
18:07quand on a à gérer un accident,
18:09en plus dont on ne connaît pas sur le moment,
18:11les conséquences réelles.
18:12C'était quand même la première fois dans l'histoire
18:14que se produisait l'explosion d'un réacteur,
18:16fait qui était considéré comme impossible
18:19par la plupart des physiciens nucléaires de l'époque.
18:21Quand on regarde les mots utilisés,
18:24et souvent qui ne sont pas utilisés,
18:27la guerre en Ukraine n'est pas une guerre,
18:30mais une opération spéciale,
18:31le bilan des morts russes,
18:34des soldats morts russes en Ukraine,
18:35n'est pas assumé par le Kremlin.
18:38On fait comme il y a 40 ans,
18:39Galia Ackerman taire ceux qui parlent trop,
18:41les fameux bavards,
18:42qui sont consignés dans les rapports du KGB.
18:45Est-ce que, au fond, quand on voit ça,
18:47on se dit, la Russie,
18:48passée certes du soviétisme
18:50à aujourd'hui au poutinisme,
18:52elle n'a pas changé ?
18:53Les méthodes sont toujours les mêmes ?
18:54Les méthodes sont toujours les mêmes
18:56et le KGB est en quelque sorte toujours au pouvoir,
19:00et même en quelque sorte plus qu'à l'époque soviétique,
19:03parce qu'à l'époque soviétique,
19:05le KGB a été quand même sous contrôle du Parti communiste.
19:10Il se disait les yeux et les oreilles du Parti.
19:14Aujourd'hui, le Parti Russie-Uni au pouvoir est une coquille vide,
19:20en fait, le FSB, héritier du KGB.
19:25C'est les yeux, les oreilles et les mains du pouvoir, aujourd'hui.
19:28De Vladimir Poutine en personne.
19:31Et donc, après avoir écrasé et détruit le journalisme indépendant
19:39et les ONG qui pouvaient faire quoi que ce soit,
19:43maintenant, il n'y a plus rien.
19:45Donc, la voie est ouverte,
19:48et en fait, la seule critique qu'on entend encore,
19:52c'est la critique des ultra-patriotes
19:56qui disent que l'État ne fonctionne pas bien
20:00parce qu'il n'a pas encore vaincu l'Ukraine.
20:04Si, à 40 ans, c'est le couvercle, l'été noir
20:08posé sur l'accident de Tchernobyl
20:10qui a précipité la chute du régime soviétique,
20:14est-ce que ce qui agite aujourd'hui la société russe,
20:17c'est-à-dire la mainmise du pouvoir
20:20sur la communication, sur les moyens de communication,
20:23c'est-à-dire la fin de Télégramme,
20:24le blocage d'Internet,
20:25on veut le nouvel Internet unique russe,
20:28est-ce que ces éléments-là
20:30peuvent aussi fragiliser Vladimir Poutine ?
20:33Certains ont parlé d'un moment Tchernobyl de Poutine.
20:36Disons qu'il y a des catastrophes naturelles
20:39qui se produisent aujourd'hui en Russie,
20:40il y a des catastrophes environnementales
20:42dont on parle peu, mais dont la société russe a conscience.
20:46Et si jamais il arrive, ne l'espérons pas,
20:50mais un événement de type accident industriel majeur,
20:54pas forcément dans le nucléaire,
20:56mais peut-être dans un autre secteur,
20:58il pourrait y avoir effectivement des conséquences
21:00qui s'ajouteraient à celles que la guerre fait quand même
21:04porter à la société,
21:05dont la société comprend une partie de l'impact,
21:09et qui permettrait peut-être justement
21:11de réveiller davantage cette opinion
21:13qui, encore une fois, est soumise
21:14à une très forte pression judiciaire, pénale, policière.
21:19Vous savez, je dirais que la situation
21:22n'est pas du tout même comparable
21:25à la fin de l'époque soviétique.
21:27Parce que Gorbachev a déclaré glasnost,
21:30c'est-à-dire la transparence,
21:32en février 1986,
21:34elle n'a pas été appliquée tout de suite,
21:36en tout cas pas à l'industrie nucléaire,
21:39pas à l'accident de Tchernobyl,
21:41mais à partir de 1987,
21:44peut-être deuxième moitié 1987,
21:47les gens ont commencé à parler,
21:49à écrire, à organiser des meetings,
21:51et en 1989, le pouvoir a été obligé
21:55sur la décision du soviète suprême,
21:59c'est-à-dire l'ancêtre de la Douma,
22:00de déclassifier les documents
22:02concernant Tchernobyl.
22:04C'est-à-dire, l'ambiance était
22:06à la croissance de l'ouverture,
22:09à la presse indépendante, etc.
22:12Aujourd'hui, c'est exactement l'inverse.
22:14On a tout verrouillé,
22:16et je pense que si demain,
22:18un accident majeur se produit,
22:21où il y a maintenant
22:24un mécontentement massif,
22:26justement, à la suite
22:28de l'impossibilité
22:30d'utiliser les réseaux sociaux,
22:33comme Telegram,
22:34qui a été immensément populaire
22:37en Russie,
22:38je pense que c'est
22:40près de 100 millions d'utilisateurs,
22:43au meilleur moment.
22:44Donc, ça produit un mécontentement.
22:47Mais il n'y a pas
22:48de leader d'opposition.
22:50Il n'y a pas d'opposition.
22:51Il n'y a l'opposition
22:52qu'à l'étranger,
22:53qui n'a pas beaucoup
22:54d'incidence
22:56sur ce qui se passe
22:58en Russie.
22:59Le seul qui aurait pu
23:01devenir vraiment
23:02un leader national,
23:03Navalny,
23:04a été tué.
23:05L'assassiné en plus.
23:06Donc, même s'il y a
23:07des mécontentements
23:09très forts,
23:10je ne suis pas sûre
23:12que ça puisse
23:13réellement
23:14faire tomber le régime.
23:15Merci beaucoup
23:16à tous les deux.
23:18Merci Galia Ackermann.
23:19Je rappelle le titre
23:20de votre livre,
23:21Le KGB à Tchernobyl.
23:23Je rappelle aussi
23:23que vous avez contribué
23:24à un documentaire formidable
23:26sur Arte
23:26qui s'appelle
23:27Tchernobyl,
23:28l'anatomie d'une catastrophe.
23:30Laurent Coumel,
23:30vous, c'est Tchernobyl,
23:31une tragédie sans fin.
23:33Diffusée demain soir
23:34à 21h
23:35sur France 2,
23:36tout aussi formidable.
23:38Merci d'avoir été avec nous
23:39ce matin sur France Inter.
23:40La revue de presse
23:41à suivre.
23:42Sous-titrage Société Radio-Canada
23:42Sous-titrage Société Radio-Canada