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Une grande exposition est consacrée à Henri Matisse au Grand Palais à Paris. Le chef de file du Fauvisme, on dit de lui qu'il a libéré la couleur. Visite et analyse de l’exposition "Matisse, 1941-1954" avec l’historienne Alix Agret et l’académicien Antoine Compagnon.
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00:00Matisse en majesté dans le grand entretien ce matin.
00:04Un grand entretien consacré à une exposition, événement qui lui est consacré au Grand Palais à Paris.
00:10Au chef de file du fauvisme, on dit de lui qu'il a libéré la couleur.
00:15Matisse, 1941-1954, on va comprendre pourquoi cette période visite guidée ce matin
00:23avec deux spécialistes et amoureux du peintre Alice Agret et Antoine Compagnon.
00:29Bonjour à tous les deux.
00:30Bonjour.
00:31Alix Agret, vous êtes chargé de recherche au cabinet d'art graphique du musée national d'art moderne.
00:36Vous avez participé à l'élaboration de cette sublime exposition.
00:40Antoine Compagnon, on ne vous présente plus.
00:41Vous êtes professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de littérature française moderne et contemporaine.
00:47Vous nous avez accompagné tout un hiver avec Matisse, un podcast France Inter devenu un livre.
00:55Matisse 1941-1954, c'est à voir au Grand Palais jusqu'à la fin du mois de juillet.
01:03Chers auditeurs, partagez votre passion pour Matisse au 01 45 24 7000 ou sur l'application Radio France.
01:11On va partir de la question la plus simple et la plus compliquée avant de vous suivre pour la visite
01:17guidée.
01:18Matisse, en un mot, comment le qualifier ? C'est un génie, un artiste majeur, c'est un aussi grand
01:26artiste que Picasso.
01:28Pourquoi ? Alix Agret ?
01:30Peut-être pour la jeunesse renouvelée jusqu'au bout, qui est en partie le sujet de l'exposition qui est
01:35visible aujourd'hui au Grand Palais.
01:37La jeunesse, la joie, la vie.
01:38Oui, la jeunesse notamment parce qu'il va être capable, après avoir subi une opération, après avoir failli mourir, il
01:45le dit à un poil de chat d'Angora, à son ami Almer Barquet,
01:49il va être capable de se renouveler complètement, notamment en inventant un nouveau médium, les gouaches découpées.
01:56Et ça, je crois que c'est la marque sinon d'un génie, en tout cas d'un artiste très
02:01puissant.
02:01Même question, Antoine Compagnon.
02:04Moi, je dirais comme Aragon. Il y a un grand livre d'Aragon qui s'appelle Henri Matisse.
02:08Dont il était très ami.
02:09Dont il était très ami. Aragon disait, Matisse, c'est l'accomplissement de la peinture française.
02:16Pour moi, Matisse, c'est la France.
02:17Rien de moins.
02:18Oui, et voici ce qu'Aragon disait.
02:20Il disait, Matisse en France, cela sonne comme le puits envelé, marque en barreuil, crépit en valois.
02:27Au plus sombre de la nuit, il dessinait, dira-t-on, ses dessins clairs.
02:31Ça, c'est Matisse pendant la guerre, puisqu'il est resté en France alors qu'il aurait dû, pu partir
02:36en Amérique.
02:37Mais c'est l'homme du Nord qui est descendu au Sud.
02:42Donc toute son inspiration vient de Corse, de Collioure, de Nice.
02:46Il représente l'accomplissement de la peinture française.
02:49Picasso, c'est un peintre espagnol.
02:52Picasso est resté espagnol.
02:53Et c'est l'alter ego de Picasso.
02:55Vous diriez qu'il y a Picasso et Matisse.
02:57Oui, j'avais beaucoup de mal en faisant ce livre, parce que je me disais, que faire de Picasso ?
03:02Il est encombrant, Picasso.
03:03Alors, en général, on dit que Picasso a déconstruit les formes, là où Matisse a déconstruit la couleur, la donner
03:09à voir, la renouveler.
03:11C'est la période 1941-1954, durant laquelle Matisse peint le grand intérieur rouge.
03:17La période dans laquelle il dessine les nus bleus.
03:20Plus de 200 oeuvres, dont certaines jamais ou rarement montraient en France, parce qu'elles sont à l'étranger pour
03:27la plupart.
03:28Peinture, gouache, découpé, dessin, livres illustrés, vitraux.
03:33On va pousser la porte du Grand Palais avec vous pour une visite guidée de l'Expo.
03:37On va s'arrêter sur quelques toiles.
03:39La première que l'on voit, c'est la nature morte au Magnolia.
03:44Elle a été peinte en décembre 1941.
03:47C'est un tableau sur fond rouge vif.
03:50Qu'est-ce qu'on y voit, Alix Agré ?
03:52Alors, on y voit des objets.
03:53Et au centre, une fleur de Magnolia qui irradie et qui est comme auréolée, comme sacralisée par le chaudron que
04:01l'on voit derrière.
04:02C'est une toile très architecturée.
04:04Et vous voyez comment opère un aplanissement généralisé avec aux quatre coins différents objets.
04:10Alors, Paragon parlait très joliment de la palette d'objets de Matisse, comme d'une palette de couleurs.
04:16Matisse vit avec des objets très familiers qu'il aime et avec lesquels il y a un rapport privilégié.
04:21Vous pouvez voir notamment à droite dans le coin, droit, un fameux...
04:27Pardon ?
04:28Un coquillage, un coquillage que Matisse a rapporté de son voyage à Tahiti.
04:35C'est l'épaisseur mémorielle qu'on voit dans ce tableau aussi, puisque c'est moins une nature morte, d
04:44'une certaine manière, qu'un portrait de ces objets.
04:47Et il faut savoir que Matisse, dans ses natures mortes, va effectivement faire remonter à la surface des souvenirs.
04:54Et là, en l'occurrence, le coquillage de Tahiti.
04:58Tahiti qui fut une période clé pour comprendre, puisque ces trois mois de vacances, de latence, Matisse n'y produit
05:05pas.
05:07Mais le motif va réapparaître à travers l'éguage découpé et toute une partie de l'œuvre dans les années
05:1140 et 50.
05:12On est face à ce tableau, Antoine Compagnon, donc vous dites que c'est celui qui... c'était son tableau
05:18préféré.
05:18Voilà, c'est ça.
05:19Quand il est exposé en 1945, donc vous l'avez rappelé, il est peint à la fin de 41, c
05:25'est-à-dire c'est vraiment la convalescence de Matisse.
05:28Il a subi une très grave opération au début de 41.
05:31Donc c'est le tableau de la Renaissance.
05:34C'est pourquoi il dit que c'est son tableau préféré à ce moment-là.
05:39C'est sa seconde vie qui commence.
05:40C'est le début de la seconde vie et il y a tous ces objets auxquels il est fidèle depuis
05:4440 ans.
05:45Le petit pot qui est à gauche et qui est cette fois-ci violé, il l'a depuis toujours.
05:51Matisse dit qu'il a donné le maximum de sa puissance pour ce tableau et l'importance...
05:56On rentre dans l'exposition avec ce tableau parce qu'il faut savoir que Matisse, vous avez parlé de décembre
06:0041,
06:00en fait il va le travailler sur plus de trois mois.
06:02Et malgré la simplification apparente de cette composition, tout ça très simple, des objets en silhouette,
06:08c'est beaucoup plus compliqué que ça.
06:09Et la commissaire de l'exposition, Claudine Gramont, a décidé de montrer à les visiteurs le verront en voyant l
06:16'exposition.
06:17A gauche de cette toile, vous voyez un grand wallpaper, une grande photo sur laquelle vous pouvez voir des photos
06:27d'Etat.
06:27C'est-à-dire que Matisse va faire en sorte que le visiteur de l'exposition de 45 à la
06:33galerie Mag voie le processus derrière l'oeuvre.
06:36On le voit dessiner, on le voit prendre, c'est extraordinaire, ce sont des films extrêmement rares et précieux.
06:42C'est ça.
06:43Et par ailleurs, en fait, dans le jargon matissien, on parle de photographie d'Etat.
06:46C'est-à-dire que Matisse...
06:47Photographie d'Etat ?
06:48Oui, d'octobre à 41, va faire réaliser des photos de son tableau, donc la nature morte au Magnolea.
06:54Cinq photographies qui vont vous montrer, en fait, comment Matisse va travailler,
07:01puisqu'il accepte de montrer les différentes étapes, le processus créatif du travail,
07:09en faisant prendre en photo son tableau.
07:12Et le tableau va donc se déployer sous vos yeux, puisqu'il va accepter...
07:20En fait, Matisse repart ensuite, efface, repart, et donc là, c'est conceptuel.
07:25C'est-à-dire que c'est le flux créatif qui l'intéresse, plus que le résultat.
07:28Mais il y a quelque chose d'intéressant dans ce que vous dites, Alix Agré,
07:31c'est qu'effectivement, dans l'expo, on voit aussi les coulisses, d'ailleurs on en a une photo dans
07:35le catalogue,
07:36de la création d'un homme qui, après son opération, où il a frôlé la mort, est très diminué.
07:43Il est très peu mobile, et pourtant, il va mettre au point une technique qui est extrêmement physique,
07:48parce que le collage, il faut bouger, il faut découper, il faut coller.
07:51Donc je ne sais pas, Antoine Compagnon, il y a aussi cette question des collaboratrices,
07:55qu'on voit apparaître dans les vidéos, qui sont très importantes.
07:58Qui sont très importantes, puisque lui, il est immobilisé, il est dans un fauteuil, il est au lit, et il
08:03les dirige.
08:04Avec un bâton.
08:04D'ailleurs, elles disent que c'est un travail, en particulier pour les nus bleus,
08:11que c'était un travail harassant, puisqu'il leur faisait déplacer ces gouaches colorées,
08:18jusqu'au moment où il était enfin satisfait,
08:21parce qu'il est très soucieux du rapport entre la taille de ces papiers collés et la disposition.
08:29Et bon, il est dit, il faut trouver l'équilibre.
08:32Mais Mathis a toujours été sensible au processus de la création.
08:37Ce n'est pas seulement à la fin de sa vie.
08:39Dès le début, quand il fait, par exemple, ses sculptures,
08:43il fait des sculptures pour se reposer de la peinture.
08:47Lorsqu'il est dans une impasse, comme peintre, il passe à la sculpture.
08:51Et alors là, on voit bien le jeu entre sculpture et peinture,
08:55qui décrit déjà, comme plus tard avec les photographies, le processus de la création.
09:01Justement, Alix Agré, ses nouvelles techniques, et notamment le découpage,
09:05celles qu'il utilise dans cette deuxième vie,
09:08elles lui permettent d'avoir ce travail évolutif, peut-être plus mouvant.
09:11On peut réagencer les collages à l'infini.
09:15Est-ce que c'était un laborieux, Mathis ?
09:17Parce qu'il a parfois cette image, on lui attribue parfois cette image.
09:21Je pense que c'est un travailleur acharné,
09:23c'est quelqu'un qui doute en permanence,
09:25c'est quelqu'un qui dira que la conclusion d'un tableau, c'est un autre tableau,
09:27donc c'est quelqu'un qui est dans l'expérimentation.
09:30Ça, c'est génial, c'est une citation de Mathis.
09:32La conclusion d'un tableau, c'est un autre tableau.
09:35C'est-à-dire qu'il faut toujours continuer à travailler, ça ne s'arrête jamais.
09:40Ce qui est prodigieux chez Mathis, c'est la longueur de la création,
09:44la longévité et le fait qu'il se soit tellement renouvelé à la fin de sa vie.
09:50C'est ce que j'ai appelé le sublime sénile.
09:53C'est l'idée qu'à la fin de sa vie, il est de ces rares artistes
09:56qui, au lieu de continuer dans la routine, de se répéter,
10:01cassent tout ce qu'ils ont fait jusque-là.
10:03Si vous rencontriez Mathis dans un rêve,
10:06qu'est-ce que vous lui demanderiez, Antoine Compagnon ?
10:09Je raconte quelque part.
10:11C'est la question à la petite prince.
10:12De me dessiner un arbre.
10:15S'il vous plaît, dessinez-moi un arbre.
10:17Pourquoi ? Qu'est-ce qui caractérise sa façon de dessiner les arbres ?
10:21À l'exposition, il y a de magnifiques arbres dessinés par Mathis.
10:25Par la fenêtre, parfois.
10:26Puisqu'il dit qu'il lui a fallu plus de 70 ans
10:30pour essayer de comprendre comment dessiner un arbre.
10:33Et au moment où il dessine un arbre,
10:35c'est le moment où, justement, il se libère de tout.
10:39Et il dit qu'il dessine les arbres
10:41comme dans les dessins des Chinois et des Japonais.
10:44Il dessine le vide autour des feuilles
10:47et non les feuilles.
10:49C'est ça qu'il a découvert à la fin de sa vie.
10:51C'est vrai qu'il est étonnant, ce motif, Alixagré,
10:54cette espèce d'arbre.
10:54C'est un arbre ou c'est une feuille ou c'est une algue aussi.
10:57Il arrive d'où, ce motif qu'on retrouve partout
10:58quand on pense à Mathis, on pense à lui, à cette feuille, à cette âgue ?
11:01Vous voulez dire, la palmette, c'est un mélange d'inspiration
11:06organique, végétale, mais c'est évidemment Tahiti dont je vous parlais.
11:09Donc c'est la Polynésie, la mer, on le voit là.
11:12C'est souvenir de Tahiti, en fait.
11:14C'est-à-dire qu'il veut arriver à ce qu'il appelle le signe.
11:17Il faut se détacher du réalisme, du réel.
11:21Mais Mathis est un réaliste, un figuratif.
11:23Il est figuratif juste au bout.
11:25Mais il faut, avec ce réel, construire des signes.
11:28Et il dit à Aragon, par exemple,
11:32« Les lèvres, finalement, j'en suis arrivé. »
11:35C'est le nombre 3.
11:37C'est le 3.
11:38Pour faire une bouche, il suffit d'un 3.
11:41Parlez bien devant le micro,
11:43pour qu'on vous entende bien.
11:44Parmi ces papiers découpés, il y en a plusieurs.
11:47Une figure qui revient.
11:49On est en 1941, vous le disiez.
11:51C'est le début de l'exposition.
11:53Donc on est en pleine guerre.
11:54Lui-même n'est pas résistant, mais il peint une figure de résistant.
11:59C'est celle d'Icare.
12:01Icare, dont les ailes se sont brûlées à force d'être rapprochées du soleil.
12:07C'est un sublime sujet, Icare.
12:10Est-ce que vous pouvez nous le décrire, Antoine Compagnon ?
12:12C'est une métaphore de la résistance.
12:13C'est Aragon qui dit ça.
12:15C'est Aragon qui voit dans cet Icare
12:18un aviateur ou un parachutiste qui tombe du ciel.
12:23Donc on est dans le bleu du ciel.
12:26Il y a les éclats jaunes des obus
12:29et le rouge du cœur.
12:32Donc cette interprétation fait autorité.
12:35Parce que c'est celle d'Aragon.
12:36Je ne suis pas convaincu que ça aurait été celle de Matisse.
12:41Mais on a cet Icare.
12:42Mais c'est le destin tragique d'un aviateur abattu.
12:44Voilà.
12:45Donc ça date de 1943.
12:48Et c'est l'amorce de cette grande série de papiers découpés
12:52qui sera le livre Jazz.
12:54Et donc c'est capital.
12:56Parce que c'est véritablement le moment
12:58où Matisse prend conscience que ces papiers découpés
13:02ce sont des œuvres en soi
13:03et non seulement des maquettes pour des livres.
13:06Alors ce qui est intéressant, Alex Agré,
13:07c'est que les papiers découpés finalement
13:08on connaît dans la culture populaire.
13:11On associe ça à Matisse.
13:13Mais il y a aussi le Matisse dessinateur
13:15qu'on connaît peut-être un peu moins
13:16et qu'on voit beaucoup dans l'expo
13:17avec ce dessin en fait très simple.
13:20Quelques lignes très épurées
13:23pour faire un portrait,
13:25pour dessiner par exemple
13:26un acrobat et son mouvement.
13:29Il y a une profusion de portraits.
13:30On parlait d'Aragon.
13:31Il y a une profusion de portraits d'Aragon,
13:33de Jackie, sa fille.
13:35C'est un des éléments de sa modernité.
13:37Il a simplifié, modernisé le dessin, Matisse ?
13:40Oui, également.
13:42Antoine Comagnon parlait du signe.
13:44En fait, effectivement, Matisse,
13:45alors d'abord va reprendre goût à la vie
13:48en dessinant énormément.
13:51Et par ailleurs,
13:53il y a une série très importante
13:54qu'on appelle la série des thèmes et variations
13:58qui est une série extraordinaire
14:00du point de vue, encore une fois, conceptuel
14:02puisque Matisse va partir d'un fusain,
14:05d'un dessin d'observation
14:06pour lequel il a pris du temps,
14:08s'imprégner de son sujet,
14:10l'apprendre par cœur,
14:11le connaître si bien
14:11qu'il pourra ensuite s'en détourner
14:13et réaliser des variations.
14:17Et à travers cette méthode,
14:19il va effectivement arriver
14:20à une certaine forme de simplification.
14:23Simplification que l'on retrouvera aussi
14:24dans les fameux dessins au pinceau.
14:25Vous parliez des acrobates
14:26qui sont là aussi,
14:27c'est l'épure absolue.
14:29Quelques lignes,
14:30mais on reconnaît la figure.
14:31Mais on reconnaît la figure,
14:32toujours,
14:32puisque, comme le disait aussi Antoine Compagnon,
14:35on est toujours,
14:35il y a ce réalisme qui est là
14:37ou en tout cas la réalité.
14:38Pas ce réalisme,
14:39mais c'est un général.
14:41Oui, Matisse n'est pas un abstrait.
14:43Oui, non.
14:43Même à la fin de sa vie,
14:45même dans les derniers dessins
14:46ou les derniers papiers découpés
14:48comme l'escargot
14:49où on a l'impression
14:50que c'est quasi abstrait.
14:51C'est carré de couleurs
14:52qui se tournent sur le même.
14:54Et par ailleurs,
14:55l'acrobate est très important
14:55parce que c'est un emblème.
14:57Il s'est beaucoup comparé
14:58à la figure de l'acrobate.
14:59Alors qu'il ne peut plus marcher.
15:01Évidemment,
15:01c'est toute la contradiction,
15:02mais la beauté de la chose,
15:03c'est qu'il est un acrobate
15:05parce qu'il,
15:06ses exercices d'assouplissement
15:08d'un funambule,
15:09d'un acrobate,
15:10c'est les mêmes,
15:11il s'astreint
15:11à la même discipline
15:13quand il dessine,
15:14dessine,
15:15dessine le même motif
15:15et finit par le connaître
15:17tellement bien
15:17qu'il peut ensuite
15:18laisser sa main
15:19et son inconscient
15:20le guider.
15:21Alors,
15:21j'aimerais poser des questions
15:22qui fâchent
15:22avant de retrouver
15:23celles des auditeurs.
15:24On dit de ses gouaches
15:25découpées
15:25dans cette série
15:27de nus bleus.
15:28Antoine Compagnon
15:29qui date de 1952,
15:31une silhouette bleue
15:32sur fond blanc,
15:32c'est extrêmement simple,
15:33c'est le matisse pour tous,
15:35le matisse pour les nuls,
15:36c'est un cliché.
15:38Ça ne retire rien
15:39au sublime.
15:41C'est assez paradoxal,
15:42je vous vois sourire,
15:43c'est un poncif,
15:44mais c'est ça aussi le génie.
15:45Ben oui,
15:46j'hésitais à consacrer
15:47une chronique
15:47à ses nus bleus
15:48parce que ses nus bleus,
15:49bon,
15:49c'est le poster
15:50que tous les adolescents
15:51ont dans leur chambre.
15:53Peut-être pas,
15:54mais beaucoup en tout cas.
15:55Beaucoup,
15:56beaucoup.
15:56Mais en même temps,
15:58c'est sublime.
15:59C'est ce que j'appelle.
16:00C'est sublime ?
16:01Ben oui,
16:01quand on le voit
16:02à l'exposition,
16:03le nu bleu,
16:04enfin les quatre nus,
16:05mais le nu quatre
16:07est plus laborieux
16:08puisqu'en vérité,
16:09c'est le premier,
16:10c'est celui
16:11sur lequel il a
16:12beaucoup travaillé
16:13très longtemps
16:13puis justement,
16:14les trois autres
16:15ont été faits
16:15très vite
16:16par la suite.
16:17Alors le nu bleu,
16:18ben oui,
16:18moi je l'adore,
16:20mais c'est vrai
16:21que j'ai un peu hésité
16:22à lui consacrer
16:22une chronique
16:23puisque tout le monde
16:23le connaît.
16:24Alors il faut aussi
16:25montrer des choses
16:26un peu plus rares.
16:27Mais il faut aussi
16:28citer Baudelaire,
16:29créer un poncif,
16:30c'est le génie.
16:31Et vous,
16:31le spécialiste de Baudelaire,
16:32vous faites ce lien
16:33d'ailleurs entre Matisse
16:34et la littérature
16:36qui est extrêmement présente
16:37dans l'exposition.
16:37Matisse était baudelairien.
16:39Apollinaire,
16:40Matisse était baudelairien,
16:41qu'est-ce que ça veut dire
16:42ça, Antoine Compagnon ?
16:42Il a toujours eu
16:44les fleurs du mal.
16:45Il a vécu
16:46avec les fleurs du mal.
16:47Depuis le début de sa vie,
16:48il y a des citations
16:49dans ses carnets
16:50des fleurs du mal.
16:51Matisse était très intellectuel,
16:53ne l'oublions pas.
16:55Il pensait ce qu'il faisait
16:57à tout moment
16:58et donc il a illustré
17:00beaucoup de livres,
17:01mais c'était des livres
17:02qu'il connaissait,
17:03qu'il aimait.
17:04Oui, mais question de Mona
17:05qui vous demande,
17:07et c'est assez paradoxal,
17:09pourquoi les découpages
17:10colorés de Matisse,
17:11c'est-à-dire ce qui fait
17:12sa gloire aujourd'hui,
17:14pourquoi est-ce que
17:14ces dessins n'ont pas
17:15été bien accueillis ?
17:17C'est le moins
17:17qu'on puisse dire
17:18et particulièrement
17:19en France,
17:21Picasso,
17:21qui n'est jamais
17:22à l'abri d'une vacherie,
17:24disait que les productions
17:25de Matisse
17:26dans les années 50,
17:27c'était le plaisir
17:28du divertissement,
17:30comme si c'était
17:31une manière un peu dégradée
17:32d'en parler.
17:33C'est vrai que,
17:34en particulier en France,
17:37à la fin des années 40,
17:39au début des années 50,
17:40les papiers découpés
17:41ont été vus
17:43avec un peu de dédain
17:44par les critiques.
17:45Mais ce n'était pas le cas
17:46aux Etats-Unis
17:46où on commençait
17:48à s'y intéresser.
17:49Et puis c'est à partir de...
17:51Et où se trouve aujourd'hui
17:51d'ailleurs énormément
17:52de toiles de Matisse
17:54aux Etats-Unis
17:54et en Russie.
17:55de 50, 52,
17:57à partir de Zulma
17:58qui est à l'exposition
18:00de Tristesse du Roi.
18:02Alors là,
18:03on s'est rendu compte
18:03que c'était véritablement
18:05nouveau et capital.
18:06Alors pensez toujours
18:07visite guidée,
18:08Antoine Compagnon,
18:08que nos auditeurs
18:09aient bien en tête.
18:11Zulma,
18:12c'est une danseuse créole
18:13qui l'a peinte
18:14à la gouache découpée.
18:16Elle est donc...
18:17Ça fait partie
18:18de ses nues bleues,
18:19ses papiers découpés
18:19qui sont rassemblés
18:20dans un livre,
18:21l'album Jazz.
18:23Qu'est-ce qu'on voit
18:24dans cet album,
18:25Alix Agré ?
18:26Jazz ?
18:27Oui.
18:27Alors Jazz,
18:28c'est une alternance,
18:29c'est 20 planches
18:30de couleurs
18:32qui alternent donc
18:33avec l'écriture de Matisse
18:36puisque Matisse
18:36va décider d'écrire
18:38de courtes pensées
18:40sur l'art,
18:40sur la vie,
18:41qu'il va calligraphier lui-même.
18:42Donc on a cette écriture
18:44très théâtralisée
18:45qui vient faire respirer,
18:47qui est comme un fond sonore.
18:48Il compare cette écriture
18:49à des astères
18:50qui viennent décorer
18:51des fleurs principales
18:53d'un bouquet
18:53et les planches
18:54elles sont donc
18:55très colorées
18:55et représentent
18:56à la fois
18:58des motifs
18:59tirés du cirque,
19:01évidemment.
19:02Vous avez
19:02le lanceur de couteau,
19:03vous avez
19:04le monsieur loyal
19:05dont on a rapproché
19:06le profil
19:07de celui du général de Gaulle,
19:08vous avez aussi
19:12le loup,
19:14alors oui,
19:14il y a la nageuse
19:15dans l'aquarium,
19:16un cowboy
19:17et par ailleurs
19:18peut-être
19:18l'influence
19:19de certains contes
19:20avec un loup
19:21qui serait peut-être
19:21une référence
19:23au petit chapon rouge
19:24et enfin
19:24les trois lagons
19:25qui font référence
19:26à son voyage
19:28à Tahiti.
19:28Alors il y a justement
19:29Zulma la danse
19:30scréole
19:31et puis vous venez
19:31de citer un autre
19:33tableau
19:34Tristesse du roi
19:35qu'a trappé Jean-Louis
19:39l'auditeur
19:40qui nous écrit
19:41sur l'application
19:42Radio France
19:43qui dit
19:43Tristesse du roi
19:44c'est l'ultime
19:46autoportrait
19:47c'est une découpe
19:48qui représente
19:49une femme allongée
19:50qui symbolise
19:51l'Orient
19:51si on pouvait
19:52donner une conscience
19:53à cette femme
19:54elle est géniale
19:55cette question
19:55que pensez-vous
19:56qu'elle dirait
19:57de notre monde ?
19:59Alors pour moi
20:00c'est le chef d'oeuvre
20:01Tristesse du roi
20:02il faut vraiment
20:03aller le voir
20:04au fond
20:04pour moi
20:06c'est un des tableaux
20:07les plus traditionnels
20:09de Matisse
20:09puisque ça raconte
20:10une histoire
20:11on a un vieux roi
20:13on a un musicien
20:15et une danseuse
20:17et c'est du Rembrandt
20:20c'est les thèmes
20:21de la grande peinture
20:22c'est du Rembrandt
20:23mais oui
20:24mais oui
20:24c'est du Rembrandt
20:25ça nous raconte
20:26alors qu'on a l'impression
20:27qu'il n'y a pas
20:28de monde plus éloigné
20:30de Matisse
20:30que de Rembrandt
20:31on est dans la grande peinture
20:34de la tradition
20:35et on a ce thème
20:37qui est biblique
20:38qui nous rappelle
20:40aussi Gustave Moreau
20:42il a été l'élève
20:43de Gustave Moreau
20:44tout ça
20:44et dans cette peinture
20:45on est dans un tableau
20:47symbolique
20:47un thème classique
20:48un thème tout à fait classique
20:50ce qui est finalement rare
20:51et en plus c'est énorme
20:53c'est énorme
20:54je recommande vraiment
20:55aux visiteurs
20:55de passer beaucoup de temps
20:57devant Tristesse du roi
20:58et alors ils se rendront compte
21:00justement
21:01comment les papiers découpés
21:04respirent
21:05parce qu'on a l'impression
21:05que ces papiers découpés
21:07ce sont des surfaces uniformes
21:08et quand on est devant
21:10la Tristesse du roche
21:11on voit qu'il y a du moiré
21:13il y a de la transparence
21:15il y a de la translucidité
21:17et oui
21:18alors que dirait
21:21la danseuse
21:22que dirait la danseuse
21:23elle dirait que je crois
21:25on est là dans
21:26quelque chose d'éternel
21:27on rencontre
21:28l'éternité
21:29vous savez
21:30c'est Baudelaire
21:31c'est Baudelaire
21:32qui disait ça
21:33que dans
21:34la modernité
21:36c'est retrouver
21:37l'éternité
21:37alors juste
21:38Alix Agré
21:38quand même
21:39il faut parler d'un autre sujet
21:40qui fâche entre guillemets
21:41c'est qu'il y a énormément de monde
21:42dans cette exposition
21:43qui vient du monde entier
21:44on entend un peu
21:45toutes les langues
21:46et tous les accents
21:46il faut réserver à l'avance
21:48ça le vaut
21:48il faut vraiment le dire
21:50ça pose quand même
21:51cette question de
21:51pourquoi est-ce que
21:52Matisse a encore
21:54aujourd'hui
21:54un tel succès public ?
21:58Matisse
22:00Matisse
22:01Matisse
22:02bon
22:02il est aussi grand
22:03que Picasso
22:04à mes yeux
22:05c'est ce qu'on disait
22:05et à mon avis
22:07dans la dernière période
22:08il a été plus influent
22:10que Picasso
22:10il a une plus influent
22:12sur les
22:12tous les grands artistes américains
22:14de Pollock
22:15à El Salvador
22:16doivent plus à Matisse
22:17qu'à Picasso
22:19c'est une extraordinaire conclusion
22:20assez inattendue
22:22c'est vrai
22:22mais à vous d'entendre
22:23c'est la postérité
22:25bien sûr
22:25oui
22:26nous sommes la postérité de Matisse
22:28aujourd'hui
22:29et tous les peintres américains
22:31je dirais plus que Picasso
22:32et même
22:33on peut aller plus loin
22:34l'influence sur le design
22:36le graphisme
22:37la mode
22:39tout est là
22:39avec les gouaches découpées
22:40et un langage
22:42qui est peut-être universel
22:44mais aussi presque
22:47promotionnel
22:47communicationnel
22:48en tout cas
22:48il y a une simplicité
22:49une efficacité
22:50de ce langage
22:51qui fait que
22:53ça plaît beaucoup
22:54en tout cas
22:55c'est absolument génial
22:57cette exposition
22:58Matisse
22:591941-1954
23:01merci pour cette visite guidée
23:04à l'Ixagré
23:04il faut lire votre texte
23:06dans le catalogue
23:07qui est consacrée d'ailleurs
23:09à un thème
23:09qu'on n'aura pas eu le temps
23:10d'aborder
23:10mais l'érotisme
23:12érotisme et plaisir
23:13c'est une vraie question
23:14avec ces figures de femmes
23:16Antoine Compagnon
23:17je rappelle donc
23:18ce podcast
23:20et ce livre
23:22publié
23:22en coédition
23:23France Inter
23:24édition des Équateurs
23:26c'était formidable
23:27de vous entendre
23:29et vive Matisse
23:30merci