00:00L'heure de votre chronique signée Anne Rosencher. Bonjour Anne.
00:03Bonjour Marion, bonjour à tous.
00:04Ce matin Anne, vous nous parlez de la proposition de loi Yadant sur les formes renouvelées de l'antisémitisme
00:09qui créerait notamment un délit de négation d'un État et étendrait la notion d'apologie du terrorisme.
00:16Oui, une proposition de loi qui sera examinée à l'Assemblée nationale les 14 et 15 avril.
00:22Alors d'entrée, je vais me fâcher avec les uns et puis dans un second temps, je fâcherai peut-être
00:27les autres.
00:27Mais d'abord, je voudrais dire que l'antisionisme dans sa version la plus virulente et obsessionnelle
00:35est devenu un facteur évident d'antisémitisme et qu'il sert en plus de bouclier sémantique à certains
00:42qui veulent inciter à la haine en jouant à chat-percher avec la loi.
00:47Quand on est un Français juif dans la conversation publique, on se fait désormais fréquemment traiter de sioniste,
00:53comme ça, pour rien, que l'on ait jamais évoqué la politique de l'État d'Israël n'y change
00:57rien.
00:58La consonance d'un non suffit, sioniste, variante génocidaire.
01:03Cela surgit sous un tweet qui n'a rien à voir après une déclaration sur toute autre chose.
01:08Et alors sioniste là, ça veut dire dominant, ça veut dire agenda caché, ça veut dire ennemi.
01:15Les premières fois, ça fait l'effet de ce que décrit Albert Cohen quant à 10 ans.
01:18Il s'approche de l'étal d'un marchand et que ce dernier le traite de salle juif.
01:22« Quelques minutes auparavant, écrit Cohen, je m'étais avancé vers la table du camelot avec un sourire d'enfant
01:29et je partais maintenant avec un sourire de bossu.
01:32On m'avait jeté au visage, à mon visage confiant et neuf, un paquet d'immondices. »
01:38Tous ceux qui un jour ont reçu une insulte raciste, quelle qu'elle soit, savent que c'est exactement cela
01:43que ça fait.
01:44« Sioniste génocidaire, ainsi se tendent aujourd'hui les ressorts publics de la passion antisémite. »
01:52Et donc Anne, vous êtes pour la proposition de loi Yadant ?
01:54Eh bien non, malgré tout, je suis contre.
01:57Non pas parce que, comme disent certains, elle interdirait toute critique virulente de la politique d'Israël.
02:02Ce n'est pas vrai, j'ai lu la proposition de loi.
02:06Elle se focalise pour l'essentiel sur des procédés pour le moins problématiques, comme on dit aujourd'hui,
02:11comme l'appel à la destruction d'un État ou la glorification d'un acte terroriste comme acte de résistance
02:18légitime.
02:19Faut-il pour autant les interdire, ces formulations de tout mon cœur ?
02:23Je crois que non.
02:24Et je crois qu'en plus, ce serait totalement contre-productif.
02:28On ne peut légiférer à l'infini sur les mots,
02:31encore moins qu'on ne peut préjuger de leur face cachée et des associations d'idées.
02:35La liberté d'expression est la liberté la plus fondamentale, celle dont découlent toutes les autres.
02:43Il faut se méfier des pulsions visant à la restreindre,
02:46quand bien même on part d'un sentiment de légitime défense.
02:50Bien entendu, cela ne veut pas dire qu'il faut assister à tout et tout entendre sans rien faire.
02:54Il faut se battre pied à pied, exposer, déconstruire, lever le voile sur les intentions de ceux
03:00qui instrumentalisent la défense des Palestiniens là-bas pour déchaîner ici la haine antisémite.
03:07Mais dans ce combat, j'en suis persuadée, l'interdiction des mots est une arme défaillante
03:13qui se retournerait contre ceux qu'elle entend protéger.
03:17Merci Anne Rosencher, directrice déléguée du journal L'Express.
03:20C'est tout.