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  • il y a 1 jour
Adoptée à l’âge de 3 mois par une famille française blanche, Rakia a eu du mal à se construire, tiraillée entre ses racines et son environnement d’adoption. Comment trouver sa place lorsque personne autour ne nous ressemble ? Comment comprendre ses origines quand c’est un sujet dont on parle si peu ?

Ayant grandi dans une ville avec peu de diversité et peu de modèles de représentations, Rakia a développé des questionnements internes tardifs sur son identité. Grâce à la musique et à l’écriture, elle a pu mettre des mots sur ce qui la préoccupe depuis l’enfance : comprendre qui elle est, elle est venue nous raconter son parcours au micro d’O-rigines.

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Personnes
Transcription
00:00Quand j'étais petite, je refoulais totalement l'Afrique.
00:02J'avais aucune envie d'être africaine.
00:04C'était même un peu la honte pour moi.
00:05On m'avait dit cent mille fois que les Noirs puent,
00:07que les Noirs vivent dans des arbres,
00:09enfin tu vois, les cris de singes à l'école.
00:10Au bout d'un moment, je me suis dit que c'était pas une bonne chose d'être Noir.
00:13Je suis née à Ottawa, dans la Cambrousse, dans la Brousse même, au Niger.
00:17J'ai été adoptée ensuite à trois mois par des parents français.
00:21Et j'ai grandi en Normandie, dans une petite ville qui s'appelle Flair.
00:24Mon adoption, ça a été une découverte pour moi plus tard.
00:27Parce que dans ma famille, j'étais considéré comme un membre de la famille comme les autres,
00:31c'est-à-dire une personne blanche.
00:32Quand je suis arrivée en France, mes parents m'ont appelée Anaïs pour que je m'intègre.
00:35Et puis aussi parce que dans l'adoption, il y a le mythe de la page blanche,
00:38qui est de dire, tu vas être dans une nouvelle famille,
00:41donc il faut faire table rase de ton passé.
00:44Pour t'adapter à cette famille, c'est préférable d'avoir un nouveau prénom
00:47pour repartir sur une nouvelle lancée.
00:50Une fois que je m'appelais Anaïs et que j'étais intégrée,
00:52dans la tête de mes parents, il n'y avait pas de problème en fait.
00:55Tu vois, mes parents, ils étaient très colorblind.
00:57Ils se disaient, non mais toi, tu n'es pas noir, tu es blanche comme nous,
01:00tu fais partie de la famille, etc.
01:01Ils ne le disaient pas en ces termes, mais c'était ce que j'ai compris de leur discours,
01:06de dire que j'étais une personne comme les autres dans cette famille.
01:09En fait, c'est comme si j'étais arrivée au top de l'assimilation, tu vois.
01:12C'est un peu le truc à la française de dire, il faut s'assimiler,
01:15il faut avoir toutes les valeurs françaises.
01:16Quand je me suis rendu compte, à l'âge adulte en fait, et assez récemment,
01:20que mes origines sont un peu en Normandie parce que j'y ai grandi,
01:25mais aussi d'ailleurs.
01:26Et qu'en fait, une fois que je me suis totalement assimilée à la culture française,
01:30j'ai envie de retrouver ma culture d'origine ou du moins de ne pas la nier.
01:34Ce que j'ai fait beaucoup quand j'étais enfant, tu vois.
01:37Je ne voulais pas être noire, je voulais faire partie de ma famille
01:40et je voulais être comme tous les autres enfants à l'école qui étaient tous blancs en fait.
01:43Maintenant, en fait, je suis en train de faire le chemin inverse
01:46qui est de découvrir mon africanité.
01:48C'est une fois sortie de cette famille, quand à l'âge adulte,
01:51j'ai dû chercher mes premiers apparts ou faire des choses d'adulte,
01:55que je me suis rendu compte que je n'étais pas du tout la fille blanche
01:58que je croyais que j'étais et qu'on m'a dit que j'étais.
02:01C'est comme si j'étais un bounty, quoi.
02:02À l'intérieur de moi, j'avais toute la culture blanche
02:05et à l'extérieur, je ne me reconnaissais pas dans le miroir.
02:08Et pendant longtemps, le miroir, ça a été une épreuve pour moi.
02:11En psychologie, c'est assez connu, on se repère et on se reconnaît dans l'image de la mère.
02:16Ma mère étant blanche, je me suis reconnue en tant que personne blanche.
02:21Et j'avais beaucoup de haine de moi-même et en fait, une envie de devenir blanche
02:27qui allait au point que quand j'étais enfant, je déchirais les photos de moi bébé
02:32parce que je voyais un enfant noir et je ne voulais pas être cet enfant noir.
02:35Maintenant que je suis adulte, je me dis que j'ai beaucoup subi de racisme en fait.
02:39J'ai eu plein de remarques en fait des micro-agressions, tu vois.
02:42Quand j'étais petite, je refoulais totalement l'Afrique.
02:44Je n'avais aucune envie d'être africaine, je n'avais aucune conscience d'être africaine,
02:48de ce que ça voulait dire.
02:49C'était même un peu la honte pour moi dans ma tête d'être africaine
02:52parce qu'on m'avait dit cent mille fois que les noirs puent,
02:55que les noirs vivent dans des arbres, enfin tu vois,
02:57les cris de singes à l'école, enfin tu vois, tout ce qu'on peut vivre
03:00comme micro-agression mais quotidienne en fait.
03:02Au bout d'un moment, je me suis dit que ce n'était pas une bonne chose d'être noire,
03:05tu vois.
03:05Donc pendant toute mon enfance, j'étais un peu comme le mouton noir, tu vois, du troupeau.
03:12C'était l'impression que j'avais et c'était ce que j'étais en réalité, tu vois.
03:16En fait, je n'en ai jamais vraiment parlé parce que mes parents étant colorblind,
03:19comme je disais, ils me disaient plutôt mais t'es sûr que c'est du racisme, enfin.
03:22Je n'avais pas de discussion dans ma famille sur ce sujet-là,
03:25ni sur beaucoup de sujets.
03:27Enfin, c'est une famille, ils sont de racines paysannes,
03:30assez taiseux, tu vois, on ne raconte pas nos vies.
03:32Et je ne sais pas, je me sentais, en fait, j'avais tellement honte de subir du racisme à l
03:35'école
03:35que je n'en ai pas parlé à mes parents.
03:37Mais ça, il y a plein d'enfants qui sont boulis ou harcelés à l'école
03:40qui n'en parlent pas à leurs parents parce qu'en fait, ils se disent que,
03:43tu vois, tu ressens une forme de culpabilité.
03:44En fait, tu te dis, ouais, si on me harcèle, c'est parce que je le mérite en fait.
03:48Il y a un truc comme ça, au bout d'un moment, tu te dis que c'est ta place
03:50dans la société.
03:51En fait, il y avait du racisme ordinaire à l'école.
03:53Et aussi, moi, j'avais des pensées racistes envers moi-même
03:55parce que, comme on me disait que j'étais noire, je ne voulais pas l'être,
03:59donc je n'aimais ni moi, ni les noirs, etc.
04:02Pendant longtemps, j'ai eu l'impression de devenir folle, tu vois.
04:04J'étais dans un mal-être, tu vois.
04:07Au-delà d'être le cul entre deux chaises, c'était moi avec moi-même.
04:10Il y avait un combat intérieur, tu vois.
04:12C'est comme ça que je suis devenue artiste aussi.
04:13En ayant ce conflit intérieur, j'étais obligée d'en faire quelque chose.
04:18Sinon, il y a longtemps que je me serais suicidée.
04:19Enfin, je ne sais pas, ouais, j'aurais pu, à l'adolescence, tu vois,
04:22ou même à l'âge adulte, si j'avais gardé des pensées aussi négatives sur moi-même,
04:27aussi négatives sur le monde, enfin, sur les personnes noires,
04:30et subi du racisme ordinaire, au bout d'un moment, tu pètes un câble, tu vois.
04:32Cette colère, elle s'est beaucoup exprimée dans mes écrits d'adolescente.
04:36Enfin, je ne sais plus exactement ce que j'écrivais, mais c'était très sombre.
04:39J'en voulais beaucoup à ma famille de ne pas me comprendre.
04:41J'étais très, je ne sais pas, pas en lien avec les membres de ma famille.
04:46Et ça se traduisait aussi par des excès, tu vois,
04:49mais les excès qu'on a à l'adolescence, sauf que moi, c'était un peu plus.
04:51À partir du moment où j'ai découvert le juin, j'en fumais, mais un peu plus que les autres.
04:56Ou quand j'ai découvert l'alcool, je buvais, mais un peu plus que les autres.
04:59Cette colère qui est devenue, en fait, au-delà du mal-être,
05:02qui était aussi un mal-vivre, et aussi par des engueulades avec mes parents.
05:06Une fois, je me souviens avoir dit à mon père, mais de toute façon, tu n'es pas mon père.
05:08Ce que tout enfant adopté a dit une fois à ses parents.
05:11Mais en fait, c'est mon père, c'est juste moi qui avais un mal-être.
05:14J'ai commencé à avoir des amis noirs à la fin du collège et au lycée.
05:17Il y avait plusieurs filles noires, on formait un groupe, tu vois.
05:20Et c'est là que j'ai commencé à me rendre compte que j'étais aussi comme d'autres,
05:25qu'il y avait d'autres personnes dans ma situation.
05:26Et étonnamment, j'avais l'impression que tous les noirs seraient mes amis.
05:30Finalement, arrivé à l'âge adulte, je comprends que c'est plus nuancé que ça.
05:33Je m'identifiais beaucoup à des personnalités noires,
05:36mais il n'y en a pas beaucoup en France, il n'y en avait pas beaucoup à l'époque.
05:39Je m'identifiais beaucoup à Nina Simone.
05:41Et en fait, dans ma tête, c'était soit je deviendrais femme de ménage,
05:45soit je deviendrais Nina Simone.
05:46Parce qu'en fait, autour de moi, les seules personnes noires que je voyais,
05:49c'était des femmes de ménage.
05:51Et du coup, je me disais que c'était ça les deux options, en fait, pour moi.
05:54Je ne me reconnaissais pas en, je ne sais pas, des professeurs.
05:57Il n'y avait pas de prof noire, il n'y avait pas de médecin noir dans la ville.
06:00Enfin, tu vois, il n'y avait personne de noir qui pouvait être un modèle
06:03ou un exemple que j'aurais pu suivre dans mon entourage, en fait.
06:07Et c'est là que j'ai commencé aussi à me construire en tant que personne
06:10et en tant qu'artiste aussi.
06:11En cours, on avait lu « L'existentialisme est un humanisme »,
06:14qui dit qu'en gros, on peut devenir qui on rêve d'être ou qui on veut.
06:18On peut créer sa vie.
06:19Et c'est là que j'ai commencé à faire des chansons.
06:21Et j'ai aussi commencé à faire des concerts dans une salle de concert
06:24qui s'appelle « Le Cargo ».
06:25Je faisais des premières parties, tu vois, d'artistes comme Ayo ou Yaël Naïm, etc.
06:30C'est à ce moment-là que j'ai commencé à me libérer de mon enfance, en fait.
06:34Le fait que je me sois beaucoup réfugiée dans la musique,
06:35c'est encore un truc, c'est une force, en fait, pour moi, tu vois.
06:38Dès que j'ai un problème, un stress, quelque chose qui ne va pas, je joue de la musique.
06:42C'est comme si je faisais deux heures de yoga, quoi.
06:43Je ressors de cette expérience avec la conscience fraîche
06:48et ça me permet de prendre du recul sur les choses et de mieux vivre, en fait.
06:51Depuis que j'ai pris conscience que je suis une femme noire,
06:53c'est comme s'il y avait un « vue d'ici » et « vue de là-bas ».
06:55« vue d'ici », je suis capable de t'expliquer pourquoi ça se passait mal pour moi à l
07:00'école.
07:00« vue de là-bas », j'avais aucune conscience de moi-même.
07:02Et donc, j'étais juste dans un mal-être sans fin, tu vois, dont je ne trouvais pas l'objet,
07:06en fait.
07:07Et donc, je pensais que c'était parce que j'étais adoptée.
07:09Aujourd'hui, j'habite à Château-Rouge.
07:10Et là, j'ai complètement anesthésié mon mal-être en vivant dans ce quartier
07:13parce que c'est le quartier noir à Paris.
07:15Mais ce n'est pas quelque chose que je me suis formulée, en fait.
07:18Quand j'ai découvert le quartier, je ne me suis pas dit « oh, waouh, magnifique,
07:21tout le monde est noir, je suis comme tout le monde ».
07:22J'étais plutôt même dans un truc de me dire « waouh, il n'y a que des noirs,
07:26c'est peut-être un quartier dangereux »
07:27parce que dans la vision que j'avais, enfant ou adolescente,
07:31à force d'être imprégnée de racisme, j'avais moi-même des pensées racistes, on va dire.
07:35Du coup, je me disais « ouais, est-ce que ce n'est pas dangereux de vivre ici ? »
07:39Et c'est au fur et à mesure du temps, à force d'y vivre.
07:41Et en rencontrant aussi des gens là-bas, tu vois, tout simplement,
07:43parce que dans la rue, les gens se parlent.
07:45Et en rencontrant certaines personnes, je me suis dit « ouais, en fait, ici, c'est chez moi.
07:49Je n'ai plus de mal-être, en fait.
07:50Je me sens, même si je n'ai pas du tout, je ne comprends pas le Wolof,
07:53je ne comprends aucune langue qui peut être parlée.
07:55Mais j'ai l'impression d'en faire partie, d'être chez moi.
07:57Je ne sais pas, je ne me suis pas levé non plus un matin en me disant
08:00« je n'ai plus honte de moi-même », tu vois.
08:01C'est au fur et à mesure du temps, en prenant aussi un peu d'âge,
08:04qu'au final, j'accepte ce que je suis maintenant, tu vois.
08:08J'ai fait table rase des pensées négatives que je pouvais avoir sur moi-même et sur les autres.
08:12Au fur et à mesure du temps, tu vois, j'ai compris qu'un jugé est inutile,
08:16que ce soit soi-même ou les autres.
08:17Enfin, j'ai vidé mon sac, je me suis débarrassée de valises que je portais, tu vois, de mon enfance,
08:23aussi en rencontrant des personnes adoptées.
08:25C'était pendant le confinement, j'ai fait une rencontre sur Instagram avec des personnes adoptées.
08:28On a fait un zoom et on parlait de notre adoption, etc.
08:31Et on était nombreux, en fait, à avoir ce vécu de s'être haï soi-même
08:35et qu'à un moment donné, cette haine de soi, c'est comme un mur que tu ne vois pas,
08:41qui avance.
08:42Et un jour, tu vas te prendre ce mur-là, tu vois, qui est en fait ton reflet dans le
08:45miroir
08:45et te dire « mais ça, c'est moi et je ne suis pas ce qu'on m'a dit
08:49que j'étais, tu vois ».
08:50Donc voilà, c'est en rencontrant des gens et notamment des personnes adoptées
08:53que j'ai remis à plat mon histoire et que je suis capable d'en parler maintenant, tu vois,
08:58et assez sereinement.
09:00Je ne peux pas parler pour l'adoption, tu vois.
09:02Je ne peux parler que de mon cas.
09:03Je pense que c'est une accumulation de mythes et légendes de l'adoption.
09:07C'est juste un truc avec lequel il faut vivre et qui donne aussi une force.
09:11C'est Léonard Cohen qui dit ça.
09:13Je vais le dire en anglais avec mon accent pourri, mais c'est
09:14« There is a crack in everything, that's how the light gets in ».
09:19Il y a une fêlure en toute chose et c'est par là qu'entre la lumière.
09:22Et c'est ça l'adoption pour moi.
09:24C'est ma fêlure, mais c'est par là aussi qu'est rentrée la lumière, tu vois.
09:27Si je n'avais pas été adoptée, je n'aurais pas cette vie.
09:29Mais en tout cas, je suis contente de la vie que j'ai et que j'ai réussi à créer.
09:33Et c'est comme ça, en fait.
09:34Je ne peux que l'accepter, en fait, et voir ce que la vie me réserve.
09:41Sous-titrage Société Radio-Canada
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