- il y a 19 heures
Et si on changeait de point de vue ? "Harcèlement scolaire, nos vies d'après" fait entendre la souffrance d'adultes qui ont été des élèves harcelés. Dix, vingt ou trente ans plus tard, le traumatisme est bien réel. En suivant le parcours de Nathalie, Laurine et Samuel, ce film expose les dégâts à long-terme du harcèlement scolaire, pointant une vraie défaillance de l'institution scolaire et un enjeu de santé publique immense. Année de Production :
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00:08Pourquoi c'était moi ?
00:10Pourquoi c'était moi ?
00:14C'est une époque où cette notion même de ce qu'on appelle maintenant du harcèlement scolaire,
00:20ce terme n'existait pas.
00:25Moi j'ai eu une impression inéluctable en fait.
00:30Tout ce que j'ai pas vécu, personne va me les rendre en fait.
00:34Les années de lycée avec le groupe de potes, les amours de jeunesse, personne ne les rendra.
00:43Cette peur de se confronter à la nouveauté et de tisser de nouveaux liens, il y aura toujours cette peur
00:48-là.
00:52Ce que j'ai vraiment gardé en moi, c'est un très fort sentiment de manque de confiance en moi.
00:58de ce que je suis, de ce que je vois.
01:03À cause de ça en fait, j'ai raté le coche d'apprendre à aimer et d'apprendre à être
01:08aimée.
01:09Et je me dis que maintenant j'ai trop de retard.
01:15On subit une double peine, on se tape un retard social mais après on est jugé sur ça.
01:23Sans le harcèlement, oui clairement, je serais une personne différente.
01:30Ce harcèlement scolaire, s'il n'est pas géré, il va continuer à perdurer dans la vie.
01:37Et je le sais, je le sais par ma propre expérience, que ça a des séquelles des années après.
02:09Je m'appelle Nathalie, j'ai 43 ans.
02:12Et je viens donc d'un petit village qui s'appelle Ibn Sulaire, dans le sud de l'Alsace.
02:22Mon enfance ici, elle a été très, très insouciante, très joyeuse, très nature aussi.
02:33Je fréquente l'école primaire dans les années 80, dans une classe unique jusqu'à CM2.
02:39On est quatre du même âge, donc on se connaît bien.
02:44L'école, c'est quand même quelque chose où je me sens bien.
02:48Je me sens bien parce que j'aime apprendre et j'aime apprendre des nouvelles choses aussi.
02:58J'aime beaucoup la musique parce que j'ai commencé le piano quand j'étais assez petite, vers 5-6
03:03ans.
03:05Et tout ça, c'est quelque chose qui me nourrit.
03:10Mon grand frère Christian a trois ans plus que moi.
03:14On fait de la luge ensemble, on fait du vélo ensemble.
03:18On est vraiment proches.
03:21À l'époque, mon père travaille à l'usine et maman, elle fait le ménage.
03:36La particularité, c'est que ma langue maternelle n'est pas le français, mais l'alsacien.
03:42J'ai été élevée par mes parents en parlant alsacien, exclusivement.
03:51J'ai vraiment pas de mauvais souvenirs de ma vie d'enfant.
03:57C'est très sécurisant, c'est simple, c'est vraiment une vie insouciante.
04:18Je me souviens de mon arrivée à Ponto.
04:21Je me souviens que j'avais du mal à me faire des potes.
04:23Je me souviens d'avoir beaucoup pleuré parce que j'étais une enfant très sensible qui pleurait énormément.
04:31Je pleurais tellement, j'avais tellement de mal à me faire des copains que les instits ont été un peu
04:35alertés.
04:36Ils ont contacté ma mère, on m'a envoyé faire des tests à l'hôpital, etc.
04:42Suite à ça, on veut me faire rentrer en primaire, mais j'ai quatre ans.
04:47J'ai les capacités intellectuelles d'y aller, j'ai pas les capacités émotionnelles et sociales d'y aller.
04:52D'après mon instit, en tout cas, d'après ma mère aussi.
04:57Déborah, Clémence, je me souviens de ça, Alexis, Steven, Amélie, Maxime, Célia ou Sarah ? Célia, je crois.
05:07Et ça, c'est en CP.
05:09Ça, c'était l'année 98, 99 étoiles.
05:14Beaucoup de changements, Laurine mûrit et s'épanouit.
05:18Et oui.
05:22Moi, je m'étais bien rendue compte que Laurine était une petite fille très curieuse, qui posait beaucoup de questions,
05:28qui avait envie de comprendre le pourquoi.
05:32On m'a dit, elle a deux ans et demi d'avance.
05:40J'étais au bord de la crise d'angoisse, je me souviens de cette photo.
05:43J'ai dû faire une crise d'angoisse juste avant ou juste après.
05:45C'est l'année CE2, CE2.
05:49C'est l'année où moi, j'étais malade et le début des crises d'angoisse.
05:54Le début aussi de réflexions malveillantes dans la cour, en lui disant que sa maman allait mourir.
06:10La personnalité de Laurine hypersensible, je pense que les enfants harceleurs le détectent.
06:19Puis plutôt petite, mais grichonne, donc oui, elle avait tout à fait le profil de la proie facile.
06:29En plus qu'ils ne disaient rien, ça a été crescendo.
06:42En 1991, je passe de mon petit environnement, coucou familial, village, pour aller au collège.
06:52Je me rendais compte que c'était gênant d'être celle qui veut savoir, qui répond, qui parle et qui
06:58parle avec un accent alsacien très prononcé.
07:02Peut-être que l'autre aspect, c'est aussi qu'avant d'entrer véritablement dans l'adolescence, j'étais un
07:06peu grassouillette.
07:07Et surtout, j'avais beaucoup d'acné.
07:11Les premières moqueries ont vraiment commencé sur ça, je pense.
07:16Ça commence vraiment de manière comme ça, insidieuse, et puis après, c'est les surnoms autour de ça.
07:22La calculette, la calculatrice, des choses comme ça.
07:29Et puis le regard.
07:31Parfois, ce n'est même pas juste les mots.
07:33Parfois, c'est juste un regard, le regard un peu comme ça, condescendant, méprisant.
07:40Du genre, au moins juste le baie, quoi.
07:43Enfin, c'est l'idée que, en fait, t'es repoussante, en fait.
07:50T'es pleine de boutons, t'es repoussante.
07:52T'es moche, en fait.
07:57Il y a ceux qui mènent et il y a ceux qui suivent derrière.
08:01Et donc même des gens que je connaissais d'avant, qui n'avaient pas de problème avec moi,
08:05se lancent dans la brèche.
08:19Dès la petite enfance, si on entend parler à la maternelle, cela s'est passé, on va dire convenablement,
08:25même si j'ai quand même connu, à cette époque, les premières marques de discrimination.
08:30Même si on n'était pas au courant, à cette époque-là, que j'avais un handicap,
08:35j'avais du mal à réaliser les mêmes productions que les autres,
08:37notamment les dessins, forcément avec une dyspraxie.
08:40La dyspraxie est un trouble neurodivemental.
08:43J'ai des difficultés, notamment à écrire, à exécuter des mouvements nécessitants,
08:48complexes d'un point de vue physique.
08:50Je me fatigue très vite.
08:54Je suis quelqu'un qui pleurait beaucoup en primaire.
08:57Très sensible, je dirais même fantasque, qui avait tendance à se réfugier dans l'imaginaire.
09:05L'entrée à sixième a été très difficile pour moi.
09:10Je me souviens que j'avais pleuré dès le premier jour de la rentrée.
09:13Et que mon harcèlement avait commencé, un peu de temps après.
09:23Quand je rentre au collège, les garçons étaient vachement plus enquiquillants, physiquement.
09:30C'est-à-dire qu'on pouvait être en classe de musique, et j'allais avoir quatre, cinq types,
09:36à me faire comme ça sur l'épaule pendant tout le cours.
09:38Ce qui est extrêmement chiant.
09:40Et j'avais voulu s'envoyer chier, il ne se passait rien.
09:43Certaines personnes me prenaient mon sac, même jusqu'à un quatrième,
09:48où j'avais pourtant mon ordinateur d'aménagement,
09:50et le jetaient en l'air, etc.
09:53Me le prenaient, couraient, histoire de me mettre en déroute.
09:58En me disant, ouais, t'es nul, t'es une grosse merde, t'es pas capable de courir aussi vite
10:02que nous.
10:03Pourquoi t'es moche ? Voilà, ça, que j'étais moche, que personne ne s'intéresserait à moi,
10:07que j'étais trop moche. C'était beaucoup les filles, ça, beaucoup plus les filles que les garçons.
10:10Les toilettes, c'était des toilettes, ils en ont à côté des autres,
10:14mais en fait, les murs, ils n'allaient pas jusqu'au plafond,
10:16donc en fait, ils allaient sur la cuvette d'à côté, ils te balançaient des trucs.
10:20Ou ils continuaient, en fait, à t'insulter, à se moquer de toi, à dire,
10:24tu peux même pas aller aux toilettes tranquillement, quoi.
10:27Ce qui me revient, c'est notamment les scènes de vestiaire,
10:31où il y a des humiliations, où on doit forcément se déshabiller,
10:36où on insulte sur le physique, ah, il est trop gras,
10:38aux regardeuses physiques de Tarlouze, par exemple, ce genre de choses.
10:44Ça va jusqu'à de l'intimidation, c'est-à-dire, ça va jusqu'à, soit avec des brimades physiques,
10:51comme des tapes dans la tête ou sur le corps.
10:55Donc moi, j'étais très naïf, très immature.
10:58Et ils m'ont demandé, ouais, t'es déjà sorti avec un garçon et tout.
11:02Moi, j'ai dit, bah oui, enfin, c'est pas le problème.
11:05Bah, avec qui ? Bah, je sais pas, avec mon père, mon frère, dehors.
11:08Enfin, pour moi, sortir avec un garçon, c'était sortir dehors avec un garçon.
11:10Enfin, je comprenais pas pourquoi est-ce qu'ils m'en parlaient avec un air gloussant.
11:14Et là, ils ont commencé à se dire des trucs comme quoi, je venais d'une famille incestueuse,
11:21ouais, ton père est l'encule de la mère dans la baignoire, enfin, des trucs comme ça.
11:25Hyper violent.
11:30Pour moi, le pire, l'apothéose, c'est vraiment quand je suis en 6ème.
11:34J'attends devant le collège, et je sais pas pourquoi, ils viennent et ils m'encerclent, en fait.
11:40Les mecs, ils viennent m'encerclent.
11:42Il y a même des mecs qui sont même pas dans ma classe, que je ne connais pas, en fait.
11:45Je sais pas qui sont ces garçons, je...
11:46Et ils commencent à me pousser, à me cahuter.
11:50Ils me lancent des malabars ou des carambars mâchés dessus.
11:55Et ils me redisent des choses horribles sur mes parents,
11:57qui ont des rapports sexuels dans la baignoire, machin, nananana.
12:01Ils me poussent, ils me bousculent.
12:02Et j'avais ma seule copine, Déborah, qui était là, qui ne réagit pas.
12:09Je suis terrorisée, je suis là, je...
12:11Et je suis tellement terrorisée que je vais voir une fille qui faisait du théâtre avec moi.
12:15Et je lui demande, ouais, excuse-moi, est-ce que...
12:17Est-ce que je peux venir avec vous, en fait, parce que je suis toute seule ?
12:20Et j'ai peur.
12:20Je lui dis pas que j'ai peur, mais le fond, c'est ça, c'est j'ai peur, en
12:23fait.
12:24Je suis toute seule et j'ai peur.
12:34À la suite de ça, papa, il a commencé à m'emmener plus régulièrement au collège,
12:37parce que j'avais la trouille d'aller au collège toute seule à pied.
12:41Pendant une période, du coup, il m'emmenait dès que possible au collège le midi.
12:45Je suis allée me chercher et il m'emmenait le midi.
12:48Il me semble que j'en avais parlé.
12:51Et qu'on m'avait dit de...
12:52On m'avait dit que c'était à l'extérieur du collège et que, du coup, ben...
12:57Enfin, c'était juste devant la grille, quoi.
12:59J'avais les surveillants à la grille, enfin...
13:00Oui, ben, même le surveillant de l'autre côté de la grille, il n'avait pas à intervenir.
13:04En tant que CPE, ils n'avaient même pas eu conscience...
13:09Ben, du mal que ça a pu faire.
13:12Probablement pas.
13:13Non.
13:15Même moi, il me dis...
13:17Amy, c'était presque de ma faute, indirectement,
13:21parce que t'étais trop dans du coton.
13:26Voilà.
13:27Il fallait s'affirmer, il fallait leur répondre qu'il fallait...
13:30Mais eux, ils faisaient rien à leur niveau, quoi.
13:49Je me rappelle un jour, je ne sais pas pour quelle raison, euh...
13:53Je me suis dit, ah, j'ai envie d'aller derrière dans le bus.
13:55Ouais, je suis trop contente, je me mets derrière, j'adore être derrière dans le bus.
13:58Je ne pouvais jamais y être.
14:03Et puis, euh...
14:05Il y a un arrêt.
14:07Voilà.
14:08Ou ça ne se passe pas comme il faudrait.
14:12Dans le sens où, il y en a un qui rentre,
14:14et qui est pas content, parce qu'il est plus âgé que moi.
14:17Et qu'il estime que c'est sa place, c'est pas la mienne.
14:24Et donc, il se met sur le fauteuil devant moi.
14:27Et il commence à m'insulter.
14:30Et puis, euh...
14:31Je bouge pas.
14:32Je lui dis, non, je bouge pas.
14:33Je reste là, je reste là.
14:34Je ne bouge pas.
14:36Et là, il commence à me filer des baffes.
14:38Une, deux, trois.
14:40Je sais pas combien.
14:41Mais dans le rire, en déconnant.
14:44Pour lui, c'était de la rigolade, en fait.
14:46C'était pas fort.
14:47C'était même pas...
14:49Même si, quelque part, moi, je sens la brûlure encore, quelque part.
14:53Parce que c'est de la violence physique, mais aussi psychologique.
14:57Parce qu'il voulait la place dans le bus, quoi.
14:59Mais moi, on pouvait...
15:00En fait, il y avait cinq places.
15:02Pourquoi c'était moi ?
15:04Pourquoi c'était moi ?
15:06Et tout le monde était autour.
15:08J'étais pas seule en bus, on était pas deux.
15:13Et c'est comme ça sur tout le trajet.
15:15Mais je lâche pas.
15:17Je reste à ma place.
15:23Je pleure, je pleure.
15:26Mais je ne bouge pas.
15:32Sur le coup, je me pose même pas la question.
15:34Mais pourquoi les autres me défendent pas ?
15:37Pourquoi autour, personne dit, c'est pas normal, en fait ?
15:42Mais parce que, entre temps, j'ai été paramétrée pour trouver ça normal.
15:56Je me souviens que j'étais traité comme une sorte de pestiféré.
16:02Et les gens ont fait penser que la dyspraxie était une maladie.
16:05Un peu comme si j'étais très sale.
16:15J'étais victime d'une rumeur qui m'a suivi pendant toute ma scolarité au collège.
16:21J'étais amoureux d'une fille, ce qui n'était pas le cas.
16:29J'ai été très marqué par tous ces mecs qui disaient, ouais, forcément, tu as un crush.
16:34Comme si, pour être un vrai mec, il fallait sortir avec toutes les nanas, coucher avec.
16:39Surtout qu'à notre époque, avec la démocratisation d'Internet, on était très exposés à la pornographie.
16:51D'ailleurs, j'ai été aussi à recevoir ce sujet parce qu'on m'a prêté une consommation que je
16:56n'avais pas.
16:57Dans les discussions, on était obligés de se vanter, par exemple, d'être allés sur des sites pornos pour paraître
17:03comme des hommes.
17:14On m'a fait un portrait qui n'était pas le mien.
17:17Ça m'a tissé toute une réputation de pervers, etc.
17:21Ça m'a traumatisé et c'est pour ça qu'aujourd'hui, je ne me sens pas capable encore d
17:25'avoir un lien d'amour avec le genre opposé.
17:31Il y a vraiment énormément de colère.
17:33Les adultes n'ont pas cherché à aller plus loin.
17:35À analyser ces mécanismes, à essayer de les comprendre.
17:40Pour eux, c'était des histoires entre gamins.
17:46À partir de là, ça va être de la survie et aussi un certain renoncement moral.
17:51Je vais entrer dans le jeu de mes harceleurs, me faire moi-même aussi un petit peu harceleur.
17:56Pas un petit peu, c'est l'euphémisme.
17:57Mais me faire moi-même harceleur à participer aux moqueries, aux brimades, voire aux brimades physiques et verbales vis-à
18:07-vis d'autres camarades.
18:07Parce que je pensais que quand je faisais cela, ce n'était pas mon tour.
18:15C'était très lâche et égoïste.
18:18Et j'ai dû même me pardonner encore.
18:34Moi, j'ai à peu près tout essayé.
18:35Moi, j'ai essayé de rigoler avec eux, de moi-même.
18:38J'ai essayé l'autodérision.
18:39J'ai essayé de ne pas répondre.
18:42J'ai essayé de les envoyer chier.
18:44J'ai essayé la répartie.
18:46J'ai essayé plein de choses, mais les gens ne te lâchent pas.
18:51Je ne savais pas comment me comporter non plus socialement.
18:54Parce que j'avais l'impression que quoi que je fasse, de toute façon, j'allais me prendre une remarque.
18:57J'allais me prendre quelque chose.
18:58Et je ne savais pas quoi faire pour qu'on me foute la paix.
19:05J'arrête tout.
19:06Je ne veux plus qu'on me voie.
19:09Je veux qu'on me laisse tranquille.
19:15Quand j'arrive au lycée, je suis une vraie sauvage.
19:18Je ne veux parler à personne.
19:21Je bâtis une espèce de muraille autour de moi, qui est absolument impénétrable.
19:26Je pouvais mettre des gifles devant le miroir, parce que je ne me trouvais vraiment pas jolie.
19:30C'était horrible pour moi, en fait.
19:31Je ne voulais pas voir ça.
19:45C'était horrible pour moi.
19:46L'opération la mâchoire.
19:49C'était en 2018, elle avait donc 23 ans.
20:01Il faut l'accepter de changer de visage.
20:06Quand je me suis fait opérer de la mâchoire, pour moi, c'était ma chance.
20:09C'était l'occasion de rattraper des années où personne ne m'avait aimée,
20:14où je n'avais pas trouvé de copains, où j'avais galéré à me faire des amis,
20:17que je pourrais plaire à quelqu'un, que je rencontrerais l'amour.
20:21Je me suis fait tout un tas de films dans ma tête.
20:26Je pense que ça a été une accumulation de tout un tas de choses.
20:29Et l'intervention, je pense qu'elle a lâché prise.
20:33Elle ne pouvait plus. Elle n'arrivait plus à faire face.
20:43Ça ne s'est pas du tout passé comme prévu.
20:44Je me suis fait énormément de mal. J'ai fait une grosse dépression.
20:48J'ai eu des idées noires et tout. Ça a été un cauchemar.
20:52J'ai été sous traitement antidépresseur pendant 4 ans.
20:54Je les ai arrêtés il n'y a pas longtemps.
21:01Moi, je fantasmais un truc. Je me disais que je passais la vingtaine.
21:04On devenait une personne hyper confiante, hyper sûre d'elle.
21:07Sauf que pas du tout. Pas du tout. Exagérons pas.
21:10J'ai dépassé certaines choses, mais il y en a que je n'ai pas dépassé.
21:16Qu'est-ce qui domine aujourd'hui ? Est-ce que c'est de la tristesse ? Est-ce que
21:19c'est de la colère ?
21:21La tristesse, peut-être, plutôt.
21:24Pourquoi ?
21:25Du temps perdu.
21:27Tu as l'impression d'avoir perdu le temps.
21:29Ouais, du temps perdu, du temps perdu qui ne se rattrape pas.
21:32Moi, j'ai une impression inéluctable, en fait.
21:35Je me dis, là, j'ai 29 ans.
21:39Tout ce que je n'ai pas vécu, personne ne va me les rendre, en fait.
21:44Les années de lycée avec le groupe de potes, les amours de jeunesse,
21:49personne ne les rendra.
21:53Donc, c'est ça qui est difficile à accepter.
21:55C'est d'essayer, moi, de me convaincre que ce n'est pas inéluctable,
22:00alors que pour moi, ça l'est.
22:02Je me dis qu'en fait, c'est trop tard.
22:03À cause de ça, en fait, j'ai raté ma chance.
22:07Enfin, j'ai raté...
22:09J'ai raté le coche.
22:11J'ai raté le coche de me faire des potes,
22:15de savoir comment se faire des potes.
22:17J'ai raté le coche d'apprendre à aimer
22:20et d'apprendre à être aimée.
22:23Et je me dis que maintenant, j'ai trop de retard, en fait.
22:26J'ai trop de retard, j'ai trop de failles, et...
22:30C'est compliqué de rééduquer ça à 29 ans.
22:36C'est compliqué, mais je me dis que même avec la meilleure volonté du monde,
22:40les gens n'ont pas de temps à perdre, en fait.
22:44Avec une personne qui n'a pas appris, en fait, les codes à l'adolescence,
22:49comme tout le monde.
23:00Je passe en seconde, et bien, tout retombe.
23:04J'ai été dispensé de cours de sport pour toute ma scolarité de lycée.
23:08Ce qui a enlevé, du coup, un environnement risque pour le harcèlement, dans mon cas.
23:13Plus aucun de mes harceleurs me mentionne.
23:16Malgré que les séquelles, elles, perdurent.
23:23C'est en terminale que ça va lâcher.
23:30Je pense qu'il y a plusieurs explications.
23:33Déjà, le fait que mes harceleurs ne se soient jamais excusés.
23:37Que je ne pouvais ni en parler trop en famille,
23:40ni avec du personnel d'éducation, ni avec mes camarades.
23:45Que la pression scolaire, aussi, avait augmenté au point
23:48que j'avais peur que si je perdais mes résultats,
23:52j'allais me refaire assoler, me refaire discriminer,
23:54me faire définitivement exclure
23:55en tant que l'handicapé, le dyspraxique.
24:04La charge anxieuse est devenue telle
24:06que j'ai fini aux urgences psychiatriques.
24:19Quand je rencontre Samuel,
24:20il est dans un état dépressif.
24:23Il y avait vraiment la présence d'une mémoire traumatique
24:26directement liée à ce qu'il avait pu subir
24:28quand il était à l'école.
24:30Et ça avait perduré, en plus, sur plusieurs années.
24:34Il y avait beaucoup de honte.
24:36Il y avait beaucoup de colère, de la culpabilité.
24:38C'était un mélange de plein d'émotions pénibles
24:41qui venaient un peu sans arrêt se rejouer,
24:43y compris aussi dans la relation thérapeutique.
24:46Bonjour, Fabienne.
24:48Je m'en souviens de l'exercice que vous m'avez fait faire,
24:49notamment la lettre où j'écris à mes harceleurs.
24:53Ça, ça a été...
24:54Ou quand vous me demandiez de refaire la chronologie
24:58de mon harcèlement,
24:59on avait fait que les années collège.
25:03Je m'en souviens, ça a été très laborieux.
25:05Il a fallu des fois que vous insistiez
25:07pour que je fasse les exercices, etc.
25:09C'était très compliqué, des fois,
25:10d'obtenir mon consentement.
25:11Et c'était parfois pas contre moi
25:12parce que, des fois, je procrastinais
25:15parce qu'en fait, au moment de faire l'exercice,
25:16c'était tellement anxieux.
25:17En fait, ça me tournait dans la tête,
25:18dans la journée.
25:19Et je le faisais pas.
25:23Et c'est très compliqué
25:24dans le processus de reconstruction.
25:26En tout cas,
25:27il y a toujours eu un côté chez toi très combatif.
25:30Et ça, on le ressent,
25:31ta manière d'en parler,
25:33cette envie quand même d'avancer,
25:35malgré les adversités,
25:38toutes les difficultés qu'il y a pu avoir.
25:40Moi, j'ai souvenir d'un Samuel aussi
25:41qui avait une estime de lui-même
25:43qui était très abîmée à l'époque.
25:45Aujourd'hui,
25:45tu dirais que ça a évolué comment, ça ?
25:48Ma confiance en moi
25:49est toujours un peu en miettes.
25:51Et je pense qu'elle nous restera
25:52encore un bout de temps.
25:54Ma confiance envers les autres,
25:55c'est que c'est amélioré,
25:56mais il y a toujours
25:57une certaine défiance,
25:58notamment en fonction
25:59de certains contextes,
26:02liées à mon passé
26:03de harcèlement scolaire
26:03que j'ai travaillé avec moi.
26:05Il y a toujours cet effet de décalage,
26:07qui retarde encore un peu
26:08ma reconstruction.
26:10Après,
26:11pour ce qui est de l'émotion
26:12qui domine,
26:13c'est quand même beaucoup de colère
26:14et de frustration.
26:15J'ai l'impression
26:16qu'on m'a privée
26:17de tisser des liens,
26:19d'être normal,
26:20de choisir mes activités,
26:22de profiter pleinement
26:23de la vie.
26:24OK.
26:25Il y a toujours
26:25ce sentiment de préjudice
26:28qui quand même
26:29alimente la colère encore.
26:31Aujourd'hui,
26:32comment est-ce que tu arrives
26:33à te projeter dans l'avenir ?
26:34Comment tu vois la suite ?
26:36Quand on a été harcelé,
26:37on a l'impression
26:37qu'on nous a pris
26:39non seulement notre dignité
26:40mais la capacité
26:41à vivre notre vie,
26:43prendre nos choix
26:43et vivre notre rythme.
26:45Et ça,
26:46je voudrais le trouver
26:46en tant qu'adulte,
26:47mais c'est très compliqué.
26:49C'est vrai que des fois,
26:50j'ai l'impression
26:50vis-à-vis de l'avenir
26:51que je suis bloqué
26:52et ça a forcément
26:53des liens
26:53avec mon vécu rétroactivement
26:55que je pense qu'avec mon vécu
26:56du harcèlement,
26:57plus d'autres facteurs
26:58comme le contexte, etc.
26:59Ok.
27:00En ayant toujours
27:01des exigences
27:04quand même assez fortes aussi,
27:05assez élevées
27:06vis-à-vis de toi-même,
27:07ce qui fait aussi
27:08tes qualités
27:09et tes points forts.
27:10Mais je pense que parfois,
27:12ça peut aussi
27:14être parfois un point
27:15un peu écrasant,
27:16un peu dur à porter,
27:17d'avoir un peu
27:17toutes ces règles et tout.
27:22de l'avenir.
27:26Je ne pense pas
27:27que j'atteindrai
27:28une forme de sérénité
27:29dans l'immédiat,
27:30parce que je vis
27:31toujours dans le même quartier
27:32avec tous les souvenirs associés.
27:35Quand je prends le tram,
27:36je repasse devant le collège.
27:39Ça reste quand même associé
27:40à ma déchéance mentale
27:41et physique.
27:45C'est vrai que
27:46ce n'est pas évident
27:47même de dire
27:48que j'étais en hôpital psychiatrique.
28:06Mes parents étaient
28:08beaucoup plus alertes
28:09sur mon grand frère.
28:11Ils avaient peur
28:12pour sa réussite scolaire
28:14parce que ça ne se passait
28:15pas comme prévu,
28:16que c'était compliqué.
28:18C'est aussi
28:20parce que je voyais
28:21que mon frère
28:22subissait beaucoup
28:23de moqueries
28:24depuis longtemps
28:25que je n'en ai jamais
28:27moins parlé.
28:30Moi, je savais que ça allait
28:31pas bien pour toi.
28:33Toi, tu en parlais quand même
28:35un petit peu.
28:35Oui, j'en parle un petit peu,
28:37mais dans un collège après,
28:38c'est un autre monde
28:39et puis c'est pas la même.
28:43Les autres églises étaient plus agressives,
28:47plus insolents, violents,
28:49et même très violents.
28:53T'as gardé des choses en toi
28:55qui te poursuivent encore aujourd'hui ?
28:57Ce qui marque le plus,
29:00c'est d'être jeté.
29:02Oui, c'est ça.
29:03Cette peur d'être rejeté,
29:05de ne pas être aimé,
29:06de ne pas être apprécié ?
29:08Oui, d'être jeté.
29:09Bon, j'étais...
29:10Maintenant encore,
29:12bon, après,
29:12déjà, maintenant,
29:13je dis déjà,
29:13ça va mieux, c'est sûr.
29:15Mais c'est pas encore...
29:16C'est pas au top, hein.
29:18Ouais.
29:20Bon, ça m'arrête d'être encore
29:21là encore maintenant, parfois.
29:22Ouais, je sais.
29:30Pour moi, le marqueur le plus important,
29:32ce que j'ai vraiment gardé en moi,
29:34c'est un très fort sentiment
29:37de manque de confiance en moi.
29:40Je ne supportais pas
29:41le regard trop longtemps sur moi.
29:44C'est quelque chose
29:45qui m'est vraiment restée.
29:47Je me suis refusée
29:49pendant longtemps
29:50à me mettre au milieu de bain,
29:51aller à la piscine,
29:53à côtoyer des gens
29:53que je connaissais.
29:55Et donc, ouais,
29:56le rapport à mon propre corps
29:57est extrêmement compliqué.
29:59Je le rejetais, en fait.
30:01Vraiment.
30:10Entre 20 et 30 ans,
30:11pour moi, c'était une catastrophe
30:12aussi.
30:13Je me sentais rejeté.
30:15J'avais très peu d'amis.
30:19Et j'étais pas heureux.
30:26Le sport, il me permet
30:27de reprendre confiance en moi,
30:29d'être bien
30:33et d'oublier un peu ma solitude aussi.
30:48Je pense qu'il a longtemps tâtonné
30:50jusqu'à ce qu'il puisse trouver
30:52un moyen pour lui
30:53de faire sortir tout ça.
30:56Finalement, peut-être
30:57qu'on se reconstruit chacun
30:58un peu de notre côté,
30:59mais de manière différente.
31:22Maintenant que j'ai ménagé à Montpellier,
31:24j'ai besoin d'un suivi psycho
31:25parce que je suis nulle
31:26en relation sociale
31:27parce que voilà,
31:28j'ai plein de blocages.
31:32Avec mes amies,
31:33j'essaie de progresser.
31:34J'ai progressé un peu,
31:35je l'y arrive un peu mieux.
31:36Mais au niveau des relations amoureuses,
31:38c'est une catastrophe.
31:44Je dis que si cette personne
31:45se rend compte
31:45que j'ai des sentiments pour elle,
31:47elle va avoir honte,
31:48elle va être dégoûtée
31:49parce que c'est dégoûtant
31:50d'être aimée par moi.
31:55J'ai énormément mal à exprimer
31:58mes sentiments,
31:59mon amour,
31:59des choses comme ça.
32:00Et c'est bien d'en parler
32:02avec un psychologue.
32:08J'aurais probablement besoin
32:09d'être accompagnée
32:10toute ma vie
32:11ou pas loin
32:12parce que ça fait partie
32:14de ce que je suis.
32:26Je suis très fière d'elle
32:28dans la mesure où,
32:29malgré tout,
32:309 ans d'études de médecine,
32:32elle a réussi à avoir
32:33un parcours quand même exemplaire.
32:44Mais le harcèlement a abîmé,
32:49a écorché sa personnalité.
32:53une petite fille qui était très sensible,
32:57très émotive.
32:59Oui, on ne l'a pas épargnée.
33:00On ne l'a pas épargnée.
33:01Je trouve ça injuste.
33:11Laureine a eu un suivi avec une psychiatre.
33:14Elle voit une psychologue,
33:16donc ça demande quand même des frais,
33:18du temps,
33:19et tout ça
33:20aurait pu être évité.
33:27Et c'est là-dessus qu'il faut que l'institution prenne conscience
33:32que le harcèlement de tout petit
33:34fera un adulte abîmé, fragile.
33:38Et pour se reconstruire,
33:41c'est long, c'est long, c'est long.
33:57Partir de chez mes parents et m'installer à Strasbourg,
34:00ça permet un petit peu de reconstruire ma vie.
34:06C'est vrai qu'autant on dit souvent,
34:09les mamans,
34:10il y a beaucoup de choses qui se passent dans leur tête,
34:13avant, après, pendant.
34:16Pour moi, ça a été un choc émotionnel très fort,
34:18c'est très puissant.
34:20C'est une étape importante pour surmonter
34:22tout ce qui a été un petit peu cassé, brisé,
34:27et qu'on essaie de reconstruire au fur et à mesure.
34:34Mon fils, aujourd'hui, a 13 ans,
34:36et pour moi, ça a toujours été très important
34:39d'être dans le dialogue avec lui.
34:40Il sait qu'il peut tout me dire.
34:47J'espère justement que ce qui m'est arrivé ne lui arrivera pas.
34:52Ce serait pour moi avoir failli à mon rôle de maman très clairement.
35:00...
35:07On parlait maintenant avec d'autres adultes.
35:10Je me rends compte que souvent, il y a de la gêne qui s'installe.
35:14...
35:15Ou alors...
35:17Mais pourquoi tu veux remuer ça ?
35:24En fait, quand tu m'avais fait le petit message,
35:28d'abord, je me suis dit, c'est bizarre,
35:30parce que, tu vois, Nathalie,
35:33elle a bien réussi ses études,
35:35tout va bien dans sa vie,
35:36elle a une bonne vie professionnelle.
35:38Enfin, pourquoi elle revient là-dessus ?
35:42Voilà, j'aurais jamais pensé que ça t'avait atteint autant que ça.
35:46Ouais.
35:47...
35:48Je me suis mise moins en question,
35:49parce que si, mince,
35:51c'est vrai qu'il y a peut-être des fois où j'aurais dû réagir,
35:53où j'aurais dû être plus en soutien vis-à-vis de toi, quoi.
35:58...
35:58Et ça, je le regrette, en fait.
36:00...
36:01Maintenant.
36:02Je te l'ai dit, je veux dire, je t'en veux pas, en fait.
36:06Nous, on avait pas les clés qu'on, par exemple, nos enfants.
36:09Je n'en parlais pas du harcèlement.
36:11Enfin, c'était tellement...
36:11Nos enfants leur donnent des clés,
36:12donc peut-être qu'avec ces clés-là,
36:15ils arrivent peut-être davantage à réagir,
36:17encore que c'est pas toujours facile.
36:18Il faut que les gens puissent comprendre
36:20que c'est quelque chose qui doit être pris au sérieux,
36:24et tout de suite,
36:25pour éviter toutes les conséquences désastreuses
36:27que ça peut avoir, à part après,
36:29sur la construction d'un adolescent et d'un adulte en devenir, quoi.
36:34Oui, oui.
36:35Mais on voit bien que ça reste longtemps,
36:38pas que ça te marque longtemps, quoi.
36:40C'est ça.
36:41Donc, probablement, même avis,
36:42parce que si, 30 ans après, ça te marque encore...
36:54quand on rentre dans une nouvelle institution,
36:57comme ça a été le cas pour moi, le lycée et puis la fac,
37:00qu'on a peur de tomber sur les mauvaises personnes,
37:01des personnes qui vont nous mettre sur en presse,
37:03qui vont nous faire du mal.
37:10On a parfois l'impression qu'on nous rit derrière le dos.
37:13On a l'impression que le moindre soupir est une moquerie.
37:18Là, on revient à notre effet à long terme du harcèlement scolaire.
37:22C'est que notre vie sociale s'atrophie.
37:27On ne peut pas aller aussi vite qu'on ne le voudrait,
37:29parce qu'on a trop peur de nouer des liens avec les autres,
37:32de se refaire opprimer, de tomber sur des environnements malsains.
37:36J'ai tenté moi-même d'intégrer une association étudiante,
37:39mais je n'y vais plus parce que c'est dur.
37:41Ça me stresse beaucoup.
37:44Moi, j'ai tenté avec l'association des étudiants japonais au Yashima,
37:48mais le problème, c'est que je ne l'ai pas fait pour moi
37:52et je n'ai pas pris en compte mes besoins à ce moment-là
37:56au niveau du trouble anxieux, etc.
37:58C'était encore trop une charge anxieuse.
38:00J'avais encore trop peur.
38:02En fait, je l'ai fait pour dire par exemple à mes parents,
38:04voilà, je retisse du lien social, je me dépasse, etc.
38:07mais j'étais un peu... Je me suis précipité, quoi.
38:12Tu vois ?
38:12Mais des fois, il faut que tu fasses des choses pour toi
38:15et pas pour les autres.
38:18Depuis la M1, je trouve que tu es quand même beaucoup plus affirmé,
38:21tu viens quand même plus vers nous
38:23et je pense qu'ici, il faut que quelqu'un puisse te dire quelqu'un d'extérieur
38:26parce que peut-être dans ta tête, des fois, tu te dis
38:28j'ai peut-être pas assez avancé, j'ai peut-être pas assez évolué,
38:31j'aurais peut-être fait plus.
38:33Rends-toi compte de toutes les avancées que tu as pu faire.
38:35C'est de te dire que c'est quelque chose qui fait partie de moi,
38:38qui m'a fait devenir la personne que je suis maintenant.
38:40En fait, j'envisage toujours le...
38:42En fait, je me suis tellement habitué à me faire des films
38:44et à anticiper le pire que je le vois.
38:51Quand on a été harcelé, les relations d'amitié et d'amour
38:53deviennent beaucoup plus fatigantes.
38:57On va être très exigeant avec les autres,
38:58on va avoir des attentes parce qu'on veut recevoir l'amour
39:00et la compassion qu'on n'a pas eue.
39:08...
39:15Allô, bonjour !
39:16Allô !
39:17Aujourd'hui, être prof pour moi, c'est quelque part,
39:21c'est presque une évidence, je ne voyais pas quoi faire d'autre.
39:26J'aime être dans ma salle de classe, j'aime être avec les élèves,
39:29j'aime ce contact-là.
39:32...
39:32Là où il faut faire très attention, c'est bien entendu identité...
39:35L'école n'est pas responsable de mon harcèlement.
39:38Donc en fait, pour moi, il n'y avait pas de souci
39:41à ce que je devienne enseignante.
39:43La seule différence, c'est que je ne pouvais pas le concevoir
39:47devant des collégiens.
39:49Donc en fait, ce que vous voulez dire, c'est que...
39:52...
39:54Alors, ce n'est pas des choses que j'ai l'habitude d'aborder
39:58avec les élèves et encore moins avec mes élèves.
40:00Donc c'est vrai, parler des questions de harcèlement
40:03quand soi-même, finalement, on a vécu cette période-là,
40:07c'est un petit peu compliqué.
40:09Moi, ce que j'aurais aimé savoir, c'est comment vous vous percevez
40:12aujourd'hui cette question du harcèlement scolaire ?
40:15Quelle est votre opinion, en fait ?
40:17On nous le rappelle tout le temps, on a plein d'interventions et tout,
40:19mais en tant qu'élèves, on ne le ressent pas forcément beaucoup, quoi.
40:23Enfin, personnellement, je n'en ai pas forcément vu ou remarqué plus que ça.
40:28Alors que j'ai l'impression que tous les ans,
40:29on a des interventions et...
40:31Ouais.
40:32C'est-à-dire que toi, en tant qu'élève au collège,
40:36ou même là, maintenant, au lycée,
40:39tu n'as pas l'impression d'y être confronté
40:40ou tu ne sais pas véritablement entre la théorie et la pratique
40:45où est le harcèlement ?
40:47Oui, c'est ça.
40:48Donc les deux...
40:49Est-ce que vous êtes d'accord avec Itouan ?
40:51Eh bien oui, le harcèlement, ça prend plein de formes différentes.
40:54Et quand on dit qu'on n'en voit aucun, enfin...
41:00Il est là, mais on ne va pas forcément voir.
41:02Et c'est après qu'on va se rendre compte qu'en fait, il a toujours été là.
41:04Juste, on ne le voyait pas.
41:06D'accord.
41:08Donc en fait, vous pensez qu'il y a quand même un problème de visibilité
41:11et de clarté par rapport à ça ?
41:13Est-ce que vous pensez que le harcèlement peut laisser des traces ?
41:19Je pense qu'il y a des personnes,
41:20des fois, elles peuvent se remettre elles-mêmes en question,
41:21se dire que c'est de ma faute si c'est moi qui suis harcelée.
41:25Et oui, donc je pense que déjà, ça peut nous blesser
41:27dans notre propre amour propre et c'est la pire chose.
41:30Oui.
41:30Et le cyberharcèlement dans tout ça ?
41:33Parce que moi, de mon époque, ça n'existait pas.
41:35En fait, on dit toujours, le cyberharcèlement,
41:37c'est dans un groupe de classe, il va se faire insulter,
41:41mais c'est pas forcément comme ça,
41:42ça peut aussi juste être, il va demander à être dans ce groupe de classe
41:46et il va juste jamais y être.
41:48On va lui dire, bah non, tu mérites pas d'être dans le groupe de classe,
41:51en fait, tu fais pas partie de la classe.
41:52Enfin, t'es là, mais on te considère pas comme un camarade.
41:55Exactement.
41:55Le cyberharcèlement, c'est aussi oublier que la personne existe
41:59d'un point de vue virtuel, quelque part.
42:02Il y a cette forme-là de déni de la personne,
42:05de l'existence de la personne,
42:07qui est parfois bien pire que des mots.
42:10Je vous remercie beaucoup pour cet échange.
42:21Ces dernières années, il y a quand même de gros efforts qui ont été faits,
42:25on peut pas le nier sur la question du harcèlement à l'école.
42:30Il y a des informations dès l'école primaire.
42:33J'ai vu ça en décalage avec mon fils parce que je me suis jamais directement impliquée,
42:37parce que pour moi, en fait, m'impliquer là-dedans,
42:40ça voudrait dire qu'il faudrait ouvertement que j'en parle.
42:45ça touche quand même à la vie personnelle, voilà.
42:47C'est compliqué encore.
42:51Il y a des choses qui sont vraiment faites.
42:54Les projets phares fonctionnent bien.
42:57C'est le programme de lutte officielle
42:58qui a été mis en place par l'Education nationale,
43:01mais ça va prendre du temps.
43:03Et il reste toujours la question des réseaux sociaux.
43:05C'est la limite, hein, de tout ce qui peut être mis en place.
43:13Alors, on a reçu les affiches de la part de vos camarades
43:18pour participer au concours non harcèlement au collège.
43:21Laquelle vous touche le plus et pourquoi ?
43:24Je peux commencer ? Oui.
43:26Moi, je trouve qu'elle, elle est touchante plus que les autres, je trouve.
43:30Un simple aide-moi, je n'en peux plus s'il vous plaît.
43:37C'est comme si tu étais sur le point de mourir.
43:42Je dis, s'il vous plaît, ne me laissez pas tomber.
43:46Aidez-moi, je ne veux pas mourir.
43:48Ça vient directement dans le cœur.
43:50Ça te fait mal.
43:53Voilà, c'est surtout cette phrase qui, moi, m'a vraiment fait...
43:58Qui m'a vraiment marquée.
43:59Moi, je pense que c'est horrible.
44:01C'est comme si il n'y avait personne qui m'a vraiment marquée.
44:03Il y a plein de personnes qui te supportaient.
44:05Et il y a plein de personnes qui te jugent.
44:07Et ça a aussi des impacts sur la santé.
44:10Est-ce que vous trouvez que les écrans ont beaucoup d'impact aussi
44:15sur ces situations de harcèlement aujourd'hui ?
44:18Moi, je pense que, dès que tu sors une vidéo et les gens ne t'aiment pas,
44:21ils vont essayer de te faire comprendre.
44:23T'es nul, ne reviens plus jamais ici.
44:26T'as rien à faire ici.
44:28Il y en a beaucoup.
44:29Je pense qu'il y a plus de harcèlement sur les réseaux
44:32qu'en direct, dans la vraie vie.
44:38Moi, il y a un élève qui est venu me voir de ma classe.
44:41Il sait que je suis ambassadrice.
44:43Et il m'a dit, quand je viens à l'école, j'ai la boule au ventre
44:47parce que tous les jours, il reçoit des insultes.
44:50Pas forcément par téléphone, mais il reçoit des insultes dans la cour.
44:56Et dans la cour, il a des problèmes avec des gens.
44:59Et du coup, on lui a dit qu'on était là s'il avait besoin.
45:03Donc, déjà, c'était important d'apporter du soutien, en fait.
45:07Ça, déjà, ça joue beaucoup.
45:08Et c'est aussi votre rôle en grande partie
45:11en tant qu'ambassadeur et ambassadrice, oui.
45:13Des fois, ils viennent voir les ambassadeurs
45:14parce que les parents, c'est un peu en mode, je m'en fous, quoi.
45:18En fait, c'est aussi, comme vous l'avez dit, qu'ils jouent beaucoup.
45:22C'est, en fait, le fait de savoir qu'il y a quelqu'un
45:24qui va toujours t'aider, qui est toujours là derrière toi
45:27pour te soulever d'une période difficile à surmonter.
45:32C'est vrai, dans ce que vous avez dit,
45:35et dans ces affiches aussi, il y a des choses qui me parlent.
45:38Il y a beaucoup d'émotions là-dedans.
45:40Il y a des choses, en fait, que moi, il y a 30 ans, voilà,
45:46j'ai vécues aussi.
45:47Et je trouve votre rôle très important et très courageux.
45:52Et c'est quelque chose qui, moi, à mon époque, n'existait absolument pas.
45:56Et en fait, on se retrouvait tout seuls
45:57et tout seuls pendant très, très, très longtemps.
46:02Le programme phare, c'est vrai que m'y impliquer, moi,
46:06alors que je n'ai pas de position neutre sur la question,
46:10je ne sais pas si c'est la meilleure solution ou pas.
46:14Le rôle des ambassadeurs, c'est d'être, voilà, ces veilleurs
46:17qui vont faire en sorte de pouvoir repérer des situations,
46:22apporter du soutien, en parler à des adultes,
46:25sans qu'ils aient à régler eux-mêmes la situation, bien sûr.
46:29C'est une charge trop lourde dans leur âge.
46:30Voilà, c'est sûr.
46:31Et on les a formés à ça, en fait, et à savoir aussi quelles sont leurs limites en tant qu
46:38'ambassadeurs.
46:40Et bon, ce qui est beau à voir, effectivement, c'est qu'ils prennent leur rôle très à cœur
46:45et qu'ils ont beaucoup de maturité là-dessus.
46:47Ils sont franchement impressionnants pour leur âge.
46:49Ce qu'on crée avec les ambassadeurs, c'est qu'on va créer un effet de groupe inverse.
46:53En fait, on essaye d'inverser un peu le rapport de force
46:56et de montrer qu'il peut y avoir une réponse qui est organisée,
47:00qui est vraiment prévue, qui est anticipée et qui est un peu collective.
47:04Et à partir du moment où, en fait, on n'est pas seul dans une situation à subir quelque chose,
47:10la vie, elle est quand même plus facile.
47:11Petit à petit, ça fait du chemin.
47:13Ça veut dire, le dispositif, il fait du chemin dans l'évolution des mentalités.
47:18La question qui était plutôt à se poser, est-ce que moi, je m'inscris là-dedans ou pas ?
47:22Je ferais peut-être un test pour voir.
47:25Mais parce que maintenant, ça remonte, et puis voilà, c'est...
47:29Mais ça peut être à la fois une force,
47:33parce qu'on ressent les choses,
47:37mais ça peut aussi être un petit peu d'inélicat.
47:41Voilà.
47:42En fait, il faut être blindé tout simplement.
47:44Il faut pouvoir émotionnellement gérer la parole.
48:07...
48:15Pardonner, machin, etc... Non, j'ai pas envie.
48:18J'ai envie de pardonner.
48:23J'ai envie d'être en colère, ça me fait jubile.
48:30De toute façon, ça impacte pas ces gens-là.
48:31Ces gens-là, de toute façon, ils s'en foutent.
48:32Ils ont vécu leur vie, ils savent même plus qui je vis.
48:38Mais je pense que c'est des gens qui allaient pas bien,
48:39qui devaient souffrir aussi, mais moi, j'y suis pour rien, en fait.
48:43J'y suis pour rien, moi, s'ils étaient pas bien dans leur peau.
48:46Non, je vois pas pourquoi est-ce que j'arrêterais d'être en colère.
48:49...
48:52Moi, j'ai juste une famille, en fait.
48:55Je voudrais un mari, des enfants, une maison, un chien,
48:58genre vraiment...
48:59Voilà, quoi.
48:59Et c'est vraiment quelque chose que j'espère réussir à faire un jour.
49:03...
49:16Je suis resté une personne très fantasque, très onirique,
49:20parce que c'est mon seul espace de liberté,
49:22même encore aujourd'hui, par rapport aux contraintes du Mont-Réel.
49:28Si on me prive de ces moments-là,
49:31ma santé mentale se dégrade.
49:40Dans dix ans, j'arrive même pas à me projeter.
49:44C'est une séquelle aussi du harcèlement.
49:45On a tellement peu de confiance en soi qu'on a du mal à se projeter.
49:55Ce genre d'expérience nous conditionne tellement
49:57qu'elle forge une partie de notre identité, malgré nous, du coup.
50:03Je pense que sans le harcèlement, oui, clairement,
50:05je serais une personne différente.
50:09...
50:22En fait, je peux retourner dans n'importe quel établissement scolaire.
50:27Mais l'établissement scolaire, qui pour moi le plus sensible,
50:31c'est le collège où j'ai moi-même été.
50:34...
50:34Je suis souvent passée devant en voiture,
50:37mais je n'y ai jamais mis les pieds.
50:39J'ai jamais pensé à le faire, finalement.
50:45...
50:48...
50:51Le jour où j'arrive à m'être au milieu de la cour,
50:53de ce collège-là, avec tous les gamins autour,
50:56qui courent, qui se chahutent, etc.,
50:58et que ça ne me fait rien,
51:00c'est que la chose a passée.
51:02...
51:06Je me dis qu'on doit être beaucoup à avoir encore du chemin à faire.
51:12...
51:12Qu'il faut pouvoir regarder la personne
51:14qu'on a été à ce moment-là,
51:16regarder l'adolescent,
51:17qu'on a été à ce moment-là,
51:18avec bienveillance,
51:19en se disant,
51:20je sais que ça t'est arrivé,
51:22mais maintenant,
51:24tu n'en es plus là.
51:27...
51:27Et apprends à dépasser ça,
51:29parce que...
51:31tu n'es pas responsable de ce qui t'est arrivé.
51:35...
51:36...
51:37...
52:07...
52:08...
52:10...
52:12...
52:17...
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