00:00Je ne m'attarderai pas sur tous les détails qu'on a eus cette semaine, je les tiens pour connus,
00:04je les tiens pour connus.
00:05Ce qui m'intéresse, c'est le cycle, en fait, le cycle presque culturel, le cycle médiatique, le cycle civilisationnel
00:13qu'elle amorce bien malgré elle.
00:14Alors, quel est le point de départ? On le sait, c'est l'apparition, c'est la figure première de
00:17la téléréalité en France.
00:19Or, qu'est-ce qu'il y a dans la téléréalité? Vous connaissez le principe, on enferme, moi c'était
00:23comme ça dans Love Story,
00:24on enferme des gens dans une maison, on leur dit vous allez tous devenir célibataires, vous êtes célibataires, vous allez
00:31tous chercher à vous mettre en couple
00:32et le couple heureux aura droit à la cagnotte. Donc, il y a une double toute-puissance des gens dans
00:38ce modèle de la téléréalité.
00:39La toute-puissance du réalisateur qui montre bien ce qu'il veut montrer de ces gens enfermés, de ces gens
00:44enfermés dans un espace clos.
00:46Et de l'autre côté, la toute-puissance du public qui se permet d'éliminer, oui ou non selon ses
00:50choix, celui qu'il aime, celui qu'il n'aime pas.
00:53Deuxième élément, c'est le début de ce qu'on peut appeler la vie devant les autres.
00:58La vie devant les autres, c'est-à-dire l'exhibitionnisme permanent qui aujourd'hui se fait voir dans les
01:03réseaux sociaux, je reviendrai dans un instant.
01:05C'est par ailleurs le début de la société qui dit la célébrité, eh bien, sera une forme de droit.
01:12Donc, auparavant, on devenait célèbre ou tout ça dans la mesure où la chose est désirable parce qu'on avait
01:17accompli quelque chose.
01:18Eh bien non, maintenant, l'idée, c'est que la célébrité arrive d'abord et ensuite, faites quelque chose de
01:22votre célébrité.
01:23Et la plupart des gens, puis c'est tout à fait normal, ne savent pas quoi faire d'une célébrité
01:26aussi soudaine parce qu'ils ne s'y sont pas préparés,
01:29parce qu'ils ne la vivent pas comme... ils ne voient pas le fardeau qu'elle peut représenter.
01:33Et ils sont souvent écrasés par cela.
01:35Dès lors, leur souci, qu'est-ce que c'est?
01:36C'est de rester à tout prix à l'avant-plan une fois que la mode est terminée.
01:40Une fois que la mode est passée, ils veulent rester à tout prix à l'avant-scène.
01:43Donc, ce sont les gesticulations et c'est souvent l'autodestruction en direct de cette vedette nouvelle.
01:49Donc, c'est par ailleurs une vie qui bascule très rapidement, souvent dans l'alcool, les médicaments, la drogue.
01:55Je note, soit dit en passant, que nos sociétés vont souvent chercher dans les catégories sociales les plus abîmées,
02:00les figures qu'ils transforment en vedettes.
02:02Autrement dit, on va chercher chez les déclassés, chez les malheureux,
02:05ceux qui sont capables de jouer le rôle de vedette instantanée avant de les broyer.
02:08Et par ailleurs, puisque le système veut toujours du neuf, puisqu'il veut toujours un nouvel élément,
02:13eh bien, rapidement, se sont déclassés les vedettes de télé-réalité et on en choisit d'autres et on en
02:17choisit d'autres ensuite.
02:18Donc, c'est comme si on broyait de la chair régulièrement.
02:21Ce n'est pas, de ce point de vue, une question féministe ou ainsi de suite.
02:23C'est véritablement la machine à fabriquer de la fausse valeur qui a été exemplifiée par ce cycle des 25
02:29ans
02:29avec une fin tragique, nous le savons, abandonnée depuis plusieurs jours.
02:32Elle meurt ainsi, comme si sa mort était, d'une certaine manière, le point d'aboutissement d'une déchéance dont
02:36nous avons tous été témoins.
02:38Mais l'histoire de la nana n'annonce-t-elle pas, selon vous, celle des jeunes générations Instagramisées?
02:45Oui, je pense. Je pense. Qu'est-ce qu'on voit aujourd'hui?
02:48C'est une existence qui a été colonisée virtuellement.
02:51Nous avons des existences intégralement virtuelles aujourd'hui.
02:54C'est absolument terrifiant, de mon point de vue.
02:55Donc, il y a deux facteurs. Nous sommes tous devenus exhibitionnistes.
02:59On sent le besoin de montrer sa vie à temps plein sur les réseaux sociaux,
03:02comme si on était en permanence devant un magazine Jet Set.
03:05On veut mettre en scène son existence tout le temps.
03:07On veut être vu aussi.
03:08Donc, on est tous transformés en voyeurs et on aime aller regarder la vie des autres,
03:11tout en sachant que c'est une vie mensongère, que c'est une vie potémequine,
03:15que c'est une vie mise en scène pour exciter le désir.
03:18Et combien sont-ils à se dire, regardant les photos des autres, ma vie est nulle.
03:20Franchement, elle ne ressemble pas aux photos des autres.
03:22Il y a une infinie tristesse là-dedans.
03:24La vraie vie, la vie vécue, la vie intime, la vie de cette belle idée qui dit
03:29« vivons heureux, vivons cachés ».
03:31Cette vie dérobée au regard public, hors la dimension publique de nos existences,
03:35eh bien, celle-là est une vie qui est traitée aujourd'hui comme une vie inférieure,
03:38une vie inintéressante.
03:40Le problème de cette vie virtualisée, c'est que c'est une vie désincarnée comme jamais.
03:45Et qu'est-ce qu'on voit le point culminant de tout ça ?
03:47Mais c'est une société qui a démocratisé, donc, avec les réseaux sociaux,
03:51l'idée du vedettariat permanent,
03:53qui avait créé des carrières bizarres aussi avec OnlyFans,
03:56la démocratisation de la pornographie, la pornographie personnalisée.
03:59C'est quand même une matière à s'inquiéter à travers cela.
04:01C'est aussi une société qui abolit les rapports vrais,
04:04les rapports entre les êtres,
04:06les rapports où les gens se parlent,
04:09où ils connaissent des corps, connaissent des voix, connaissent des âmes,
04:11où ils ne sont pas toujours derrière l'étrange filtre.
04:14C'est la société du faux institutionnalisé.
04:16Et de ce point de vue,
04:19nous avons accouché 25 ans plus tard d'une société du dédoublement,
04:22de la virtualisation,
04:23qui ressemble de plus en plus à ce qu'avait annoncé la Matrix d'une certaine manière.
04:27Je ne suis pas certain que nous devions en être heureux.
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