00:00On va parler de l'économie russe ce matin avec l'un de ses grands spécialistes, Régis Janté.
00:03Bonjour, vous êtes journaliste, écrivain et spécialiste de la Russie.
00:07On va parler de l'économie russe, mais avant j'aimerais avoir votre avis quand même sur l'affaire Epstein.
00:11Vous avez écrit ce livre, Notre homme à Washington, Trump dans les mains des Russes.
00:15Quand vous regardez l'affaire Epstein dans son détail, est-ce que vous voyez derrière l'action russe
00:21à travers la culture du compromat, à travers la manière dont travaillait Epstein ?
00:24Est-ce que ça vous saute aux yeux ?
00:26Non, et quand j'ai écrit mon livre, je n'ai pas mis le beau Epstein dans mon livre.
00:30J'avais travaillé sur lui, sur son presque beau-père, M. Maxwell, mais non, ce n'est pas surprenant.
00:37Mais la culture du compromat, elle n'est pas seulement russe, à vrai dire.
00:40Le fondateur du FBI dans les années 40, je crois, Edgar Hoover, disait qu'il tenait toute l'Amérique,
00:46y compris le président Kennedy, sur d'où venait l'argent et avec qui vous couchez.
00:52C'est vu comme le monde, en fait.
00:53C'est vu comme le monde, ça fait partie des techniques.
00:55Mais effectivement, ensuite, l'ampleur qu'avait le réseau incroyable d'Epstein faisait évidemment
01:01qu'à un moment donné, il est allé chasser, si je puis dire, sur les terres russes,
01:04et que les Russes sont venus l'approcher.
01:06Et il y avait des gens, certainement du FSB, du KGB, des services qui étaient autour de lui.
01:11Il avait beaucoup de femmes russes, pas seulement pour les questions de mœurs,
01:15mais aussi qui l'assistaient et qui ont pénétré, par exemple, dans la Silicon Valley, etc.
01:19Et là, ce n'était pas juste des affaires, c'était des gens, certainement, qui étaient missionnés.
01:22– Sur l'économie russe, Vladimir Poutine a admis que l'économie recule.
01:27On est désormais autour des 1% de croissance contre 4,3% l'année dernière.
01:33Est-ce que l'économie de guerre arrive à son bout ?
01:36Est-ce qu'on a trop tiré sur la corde ?
01:38Est-ce que c'est la guerre contre l'inflation, comme il le dit lui, qui coûte cher ?
01:42Comment vous analysez ça ?
01:43– Oui, je crois que c'est quand même la guerre contre l'inflation.
01:45Et ce ralentissement, il est provoqué, en fait.
01:47Il n'est pas véritablement subi, enfin, c'est un choix.
01:51Et par le taux directeur, essentiellement, qui est encore à 16%, il a baissé.
01:55Il avait été monté en 2024 à 21%.
01:58Et là, évidemment, il y avait beaucoup de monde dans le secteur économique qui s'en plaignait.
02:03Mais ça a fait que l'inflation semble maîtrisée.
02:06Il faut se méfier des chiffres en Russie en ce moment, parce qu'on est en guerre.
02:10Et donc, il y a beaucoup de secrets sur ces chiffres.
02:13Il y a beaucoup de bluffs aussi, parfois.
02:15Elle est peut-être un peu plus haute que ce qu'on dit, mais l'inflation est retombée.
02:18Ça a plutôt maîtrisé, semble-t-il, autour de 5-6%.
02:21Donc, c'est plutôt provoqué.
02:23Et en même temps, effectivement, la guerre pèse très très lourd, effectivement.
02:26Et crée beaucoup de déséquilibre dans l'économie russe.
02:28– Analia ?
02:28En parlant de guerre, il y a un des conseillers très proches de Vladimir Poutine,
02:32qui est Sergei Karganov, qui a déclaré il y a quelques jours
02:34que la Russie n'est pas en guerre contre l'Ukraine,
02:36mais qu'elle est en guerre contre l'Europe.
02:38Est-ce qu'elle en aurait les moyens ?
02:40– Non, probablement pas.
02:42Probablement pas.
02:43Ça dit la Russie aussi.
02:44C'est une puissance...
02:45On ne peut pas dire que c'est une puissance pauvre.
02:46C'est une grande puissance.
02:47Mais je fais référence à un livre fameux qui s'appelle « La puissance pauvre ».
02:50Parce que la Russie n'a jamais eu la puissance des États-Unis
02:53et même de l'Europe.
02:55Donc, elle compense, si vous voulez, sa stratégie sur la scène internationale
02:59avec des moyens de pays pauvres.
03:00On fait de la propagande, ça coûte beaucoup moins cher
03:03que d'avoir une vraie économie puissante
03:05pour s'imposer face à ses voisins.
03:08Karganov, ce n'est pas un conseiller proche de Poutine.
03:10En fait, Poutine n'a pas de conseiller proche.
03:12Il y en a quelques-uns, mais c'est lui qui décide véritablement.
03:15Ce sont plutôt des gens qu'on utilise,
03:17dont on fait croire qu'ils sont à proximité
03:18et qui se trouvent simplement des gens qui expriment
03:20des messages émanant du Kremlin.
03:25Donc, non, probablement pas.
03:26En revanche, une guerre larvée, on le voit, par des moyens hybrides,
03:31ou bien une agression qui ne dirait pas son nom
03:34contre un des pays de l'OTAN européen, par exemple un pays balte.
03:37Ça, ce n'est pas du tout exclu.
03:38On ne peut pas l'exclure.
03:40Il faut comprendre que Poutine, c'est quand même quelqu'un
03:42qui pense d'abord politique, géopolitique.
03:44Et il soumet l'économie à tout cela, en fait.
03:46– Mais on a l'impression, à vous entendre,
03:50qu'on n'a pas réussi à atteindre l'économie russe
03:52avec les sanctions.
03:53On voulait nous faire la guerre économique.
03:54– Non, je ne dis pas faire.
03:55– Non, vous dites si quand même.
03:56Parce que vous me dites que c'est volontaire,
03:58ce ralentissement de l'économie.
03:59– Oui, le ralentissement, oui.
04:00Parce que Poutine, c'est quelqu'un d'extrêmement pragmatique,
04:03et honnêtement, en termes d'économie,
04:05et je disais que la priorité, c'est la politique,
04:08et il soumet l'économie à la politique,
04:10ce qui fait plein, évidemment, d'hommes d'affaires
04:12qui sont très mécontents en Russie.
04:14L'essentiel des hommes d'affaires russes sont contre cette guerre,
04:17depuis le premier jour.
04:18Et là, ça change un peu, d'ailleurs.
04:20Et là, j'ai des bonnes informations qui montrent
04:21que des gens qui sont très proches de lui,
04:23qui ont proposé la guerre,
04:25qui l'ont encouragé à faire cette guerre en Ukraine,
04:27notamment un de ses vieux amis milliardaires
04:30qui a passé le Covid avec lui,
04:32et pendant la période de Covid,
04:33tous les deux ont conçu cette guerre, visiblement.
04:36Eh bien, en ce moment, il est en train de changer d'avis,
04:38il est en train de conseiller à Poutine d'arrêter la guerre.
04:41Mais les conseillers qui l'écoutent,
04:42ce sont les hommes des services de force, etc.
04:44Donc ça, c'est quand même l'essentiel.
04:47Les sanctions, elles mordent.
04:48Elles font vraiment mal, quoi.
04:50Ça, c'est sûr.
04:51Cela dit, entre les sanctions réussissent,
04:54au sens où Poutine dit « Ok, j'arrête la guerre,
04:56et puis elle ne marche pas du tout, il ne se passe rien »,
04:59il y a tout un tas de nuances,
05:00et c'est à nous tous, là, d'essayer de décrire là où ça en est.
05:03Mais elles mordent véritablement.
05:05Et ce qui mord, ce sont aussi les relations avec l'Inde.
05:07L'Inde qui devrait, selon en tout cas ce que dit Donald Trump,
05:11arrêter d'acheter du pétrole russe pour se tourner vers les Américains.
05:14Ça aussi, ça va mordre.
05:15Oui, effectivement, c'est très important,
05:17puisque du fait de la guerre et des sanctions imposées à la Russie,
05:21le pétrole russe coule beaucoup moins vers l'Ouest qu'il ne le faisait.
05:26Et donc, il s'est réorienté sur l'Est, d'abord sur la Chine.
05:28En gros, la moitié des exportations russes de pétrole se font vers la Chine,
05:34et puis le reste beaucoup vers l'Inde.
05:36Là, pour le coup, effectivement, Trump nous a beaucoup surpris,
05:39parce que pendant longtemps, il n'a pas mis de sanctions sur la Russie,
05:43il n'a pas mis la pression sur Poutine,
05:44d'où cette relation très ambiguï, dont on ne sait pas exactement quel est le fond.
05:49Mais lorsqu'il a décidé de le faire,
05:51en sanctionnant les deux grandes sociétés pétrolières russes,
05:53Rosneft et Lukoil, fin 2025,
05:56et puis en mettant la pression sur l'Inde,
05:57effectivement, ça a tout de suite baissé,
06:00effectivement, là, il y a un accord commercial et douanier
06:03qui vient d'être passé entre l'Inde et les États-Unis,
06:08avec une ambiguïté, parce que M. Trump dit « c'est bon, on s'est mis d'accord ».
06:11– Et maudit dit rien.
06:12– Et maudit dit rien, exactement.
06:14Et là, on va voir ce que ça donne, effectivement.
06:17– Annalisa ?
06:17– Ce qu'on voit aussi, ce sont des actifs symboliques, nationalisés,
06:20et puis vendus à moitié prix, presque bradés.
06:22C'est le cas, par exemple, de l'aéroport de Moscou de Modédovo,
06:25qui a été vendu à moitié prix il y a quelques semaines.
06:27Qu'est-ce que c'est ?
06:28C'est un moyen de survie, de reprendre un peu d'oxygène pour l'économie russe ?
06:31Ce sont aussi des cadeaux aux oligarques, peut-être ?
06:33– Je ne pense pas que ce soit des cadeaux aux oligarques,
06:35vous avez raison de poser la question.
06:36Je ne pense pas que ce soit le cas.
06:37Encore une fois, Poutine, lorsque tout va bien,
06:39il laisse ses amis faire de l'argent,
06:41et c'est une économie qui est souvent assez mal gérée, en réalité.
06:44En revanche, quand on revient à la macro,
06:46et puis dans un temps de guerre comme ça,
06:47là, il resserre les boulons, si j'ose dire,
06:49et c'est quand même géré d'une manière beaucoup plus rationnelle.
06:52Et donc, je pense que c'est plutôt une manière,
06:55en l'occurrence, de trouver de l'argent là où il y en a.
06:58Notamment, en l'occurrence, je pense que ce sont les frères Rottenberg,
07:00qui sont des vieux amis qui faisaient du judo avec M. Poutine,
07:03qui sont assez riches, en tout cas, pour pouvoir leur prendre.
07:07Et ce sont des gens qui travaillent beaucoup dans le secteur des infrastructures.
07:10Donc, je crois que c'est plutôt de cet ordre-là.
07:11Le secteur de l'aviation, en général,
07:16et de la construction, mais aussi du voyage, disons,
07:19se porte très mal.
07:19C'est un des secteurs qui souffre énormément,
07:22avec des entreprises, par exemple,
07:23qui ne peuvent plus avoir accès aux pièces détachées,
07:29aux pièces de remplacement.
07:30Donc, c'est vraiment un secteur qui souffre.
07:31Donc, je pense que c'est plutôt de cet ordre-là.
07:34Cela dit, à un moment donné, ça se transformera en cadeau,
07:37s'ils en ont l'occasion.
07:37Merci beaucoup, Réjantez, d'être venu nous voir ce matin.
07:40C'était passionnant.
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