- il y a 2 heures
Il a connu Pompidou, interviewé Valéry Giscard d'Estaing, mis sur le gril François Mitterrand et, pour ainsi dire, vu naître politiquement tous les autres présidents de la Cinquième République. Voilà cinquante ans que, sous son air tranquille, il ausculte la politique française à sa façon : avec une sagacité matinée de tempérance et une grande culture. Lui qui avait promis de raccrocher les micros continue d'éclairer régulièrement le débat public, au point qu'il réfute désormais toute idée de « retraite ». Loin du buzz, il n'est pas là pour piéger ses invités, mais pour les confronter à leurs contradictions ou à leurs faiblesses.
Alors, comment juge-t-il le personnel politique d'aujourd'hui ? Les trouve-t-il à la hauteur d'un monde en plein chamboulement ? Et qui suscite encore sa curiosité ? À l'heure de la sortie de son dernier ouvrage, Les Politiques, portraits et croquis (éditions de l'Observatoire), Alain Duhamel est l'invité de Rebecca Fitoussi dans Un monde, un regard. Année de Production :
Alors, comment juge-t-il le personnel politique d'aujourd'hui ? Les trouve-t-il à la hauteur d'un monde en plein chamboulement ? Et qui suscite encore sa curiosité ? À l'heure de la sortie de son dernier ouvrage, Les Politiques, portraits et croquis (éditions de l'Observatoire), Alain Duhamel est l'invité de Rebecca Fitoussi dans Un monde, un regard. Année de Production :
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00:10Il s'en est fallu de peu pour que notre invité sorte complètement du champ médiatique.
00:28Il voulait, il devait arrêter de faire des éditos ou de participer à des débats sur les plateaux de télévision
00:33ou ne le faire que pour le plaisir, sans que ce soit une profession, une obligation contractuelle.
00:39Et puis, l'actualité politique a été ce qu'elle a été, houleuse, chahutée, ubuesque, folle même,
00:45en tout cas absolument historique, et sa passion l'a rattrapée.
00:49Il lui fallait l'analyser, la décrypter, la décortiquer à la lueur du savoir encyclopédique
00:54qu'il a acquis après plus de 60 ans de métier.
00:57À armes égales, cartes sur table, mots croisés, questions ouvertes, 100 minutes pour convaincre,
01:02la 1, la 2, France Culture, Europe 1, RTL, BFM, notre invité a été un pionnier du débat politique dans les médias français.
01:10Un éditorialiste et un journaliste qui a toujours séduit, par sa rigueur, par son travail, par son sérieux,
01:16par sa pondération aussi, sa mesure, sa recherche d'équilibre et d'honnêteté intellectuelle.
01:21Loin du clash et de l'outrance, obtenant pourtant des moments de vérité politique et des annonces historiques.
01:28Est-ce qu'il n'incarne pas au fond un journalisme politique que l'on voit moins et que l'on regrette ?
01:33Est-ce qu'on n'aimerait pas retrouver ces analyses construites et constructives, sages, modérées, complexes,
01:39mais qui tirent vers le haut, intellectuellement ?
01:42C'est peut-être pour cela que les médias ne le laissent pas prendre sa retraite.
01:46Posons-lui ces questions.
01:47Bienvenue dans Un monde à un regard, bienvenue Alain Duhamel, merci d'avoir accepté notre invitation ici au Sénat.
01:52Cette tempérance que j'évoque en introduction, on la retrouve aussi dans ce livre que vous publiez aux éditions de l'Observatoire,
01:59« Les politiques portraits et croquis », 63 portraits qui se veulent sans haine mais sans concession, écrivez-vous.
02:06Et c'est vrai que vous décrivez leur parcours et leur personnalité sans jamais leur manquer de respect.
02:11C'est assez frappant quand on lit ce livre, sans même que l'on sache trop d'ailleurs si vous en détestez certains
02:17ou si vous en appréciez d'autres.
02:19C'est tout un art aujourd'hui de rester sur un fil.
02:23Oui, alors il y en a quand même certains qui sont extrêmement mécontents de leur portrait.
02:29Ah, vous avez déjà eu des retours ?
02:30Oui, bien sûr.
02:31Et je devrais dire certaines, en particulier.
02:34Vous pouvez dire qui ?
02:35Non, ce n'est pas la peine, mais il suffit de lire le livre pour voir qui je critique le plus
02:40et deviner qui est le plus insatisfait.
02:44Oui, et en même temps, on a le sentiment que, parce qu'au fond, vous savez tellement de choses sur les coulisses,
02:51sur leur caprice potentielle, sur la façon dont ils peuvent se comporter dans les coulisses d'un débat,
02:56vous n'allez pas sur ce terrain-là, vous ne dévoilez pas ça à deux.
02:58Non, mais alors, disons, la vie privée et l'envers du décor, ça n'est pas ce qui me motive.
03:05Ce qui m'intéresse, c'est leur personnalité politique.
03:08Et c'est important en ce moment de savoir qui sont ceux qui détiennent une part d'influence politique
03:18et dans quelle mesure on peut leur faire crédit ou pas.
03:22Et c'est pour ça que dans ce livre, il y a ceux dont moi, je pense qu'on peut leur faire crédit,
03:28qui ne sont pas forcément du tout dans le même parti, les uns et les autres,
03:32et ceux à qui je suis persuadé qu'il ne faut surtout pas faire confiance.
03:37– Même dans l'ordre d'apparition dans le livre, vous l'avez voulu neutre, par ordre alphabétique.
03:42– Oui, je n'allais pas faire par parti politique.
03:45– Non, ça aurait pu être…
03:46– Ne serait-ce que parce que certains ne sont pas dans un parti politique.
03:50– Ça aurait pu être par ordre d'importance protocolaire ?
03:54– Non, parce qu'à ce moment-là, on n'aurait lu que le début.
03:56– Avec quelle méthode vous pensez qu'on obtient plus de résultats avec les responsables politiques ?
04:01Est-ce que c'est en y allant à la dure, très fortement, un peu au clash,
04:05ou justement avec cette tempérance qui quand même vous caractérise ?
04:09– Écoutez, d'abord, je pense qu'il y a la longueur du temps.
04:14Ça a l'air d'être un petit compliment, mais quand on connaît quelqu'un depuis 50 ans,
04:19comme c'est le cas de certains, disons qu'on a une familiarité
04:23et qu'on a accès à des choses, des connaissances ou des traits de caractère
04:30que tous les jeux des éditorialistes ne connaissent pas.
04:34Ensuite, il y a ceux avec qui on a de la sympathie,
04:37ce qui n'est pas forcément une sympathie politique,
04:40ça peut être une sympathie personnelle ou une antipathie,
04:43ce qui existe tout autant.
04:47Et puis voilà, il y a ce qu'on appelle les affinités électives.
04:51Il y a des gens avec qui on est content de bavarder
04:54et qui, en général, dans ce cas-là, la réciproque est vraie
04:57et d'autres avec qui c'est naturellement beaucoup plus distant.
05:01– Vous ne vous êtes jamais lié d'amitié avec l'un ou l'une d'entre eux ?
05:05Vous mettez une distance quand même ?
05:07– Alors, je mets régulièrement une distance.
05:10Cela dit, il y a ceux que je connais très bien et ceux que je connais moins bien.
05:13et à ceux dont les idées m'intéressent ou même me convainquent
05:19et ceux qui n'y parviennent pas et n'essaient même pas.
05:23Donc, j'ai des types de relations très différents, évidemment.
05:26Et puis, il y en a quelques-uns dont j'ai une connaissance
05:29tellement précise et tellement ancienne
05:32que ça va au-delà de la simple conscience professionnelle.
05:38– Vous comprenez que les gens s'interrogent aujourd'hui
05:41sur le lien entre ces journalistes politiques et les responsables politiques ?
05:45– Je comprends qu'ils s'interrogent, mais pas à mon sujet
05:48parce que ça fait tellement longtemps que je suis là
05:50que j'ai eu des liens avec des gens qui sont morts depuis longtemps pour certains.
05:56Donc, voilà.
05:56Et puis, alors, franchement, à mon âge, je ne suis dépendant de personne.
06:01Sinon de ma femme, bien entendu.
06:03– Votre femme France.
06:05– Voilà.
06:06Arrêtons-nous sur certains des hommes et des femmes politiques
06:08auxquels vous consacrez un portrait.
06:10Moi aussi, j'ai fait des choix, évidemment.
06:13Au hasard, je vais commencer avec Gérard Larcher, président du Sénat.
06:17Homme puissant, très puissant, écrivez-vous.
06:20L'adversaire résolu d'Emmanuel Macron.
06:22Un adversaire respectueux des institutions
06:25et attentif à l'intérêt national,
06:27mais un adversaire redoutable et pugnace du chef de l'État.
06:31Est-ce que vous pensez qu'Emmanuel Macron ne s'attendait pas
06:35à devoir affronter des hommes et des femmes politiques à l'ancienne,
06:41comme l'incarne un peu Gérard Larcher et qu'il est un peu tombé sur un os ?
06:44Il pensait pouvoir se débarrasser des responsables politiques ?
06:47– Alors, ce qui est vrai, c'est qu'Emmanuel Macron a assez mal géré,
06:53en règle générale, ses rapports avec les dirigeants politiques.
06:57Et en particulier, avec tout ce qui correspondait au territoire.
07:02Parce que visiblement, les corps intermédiaires,
07:05qu'il s'agisse de syndicats, qu'il s'agisse d'élus locaux, régionaux, etc.,
07:09ça n'est pas sa tasse de thé instantanée, en tout cas.
07:14Bon, et puis c'est quelqu'un qui n'aime pas trop qu'on lui résiste,
07:18ça c'est assez classique chez les présidents,
07:20mais qui est habitué à ce qu'on succombe assez facilement
07:24à son charme personnel dans les relations.
07:28Et Gérard Larcher, d'abord, est résolument un opposant,
07:33je dirais de plus en plus un opposant.
07:35Et il est assez redoutable.
07:42– Vous dites un solide bouclier pour défendre le Sénat
07:45face à un président qui aurait bien aimé s'en affranchir.
07:48Vous pensez que son rôle dans les mois et les années à venir va être important ?
07:51– En tout cas, je pense que depuis la dissolution,
07:56il est de plus en plus redoutable.
08:00Et de plus en plus, il a toujours été un adversaire.
08:03Mais je dirais que Gérard Larcher a été un adversaire jusqu'à la dissolution
08:08et est un ennemi depuis la dissolution, ce qui n'est pas la même chose.
08:13– Ah, vous employez le mot ennemi, c'est fort.
08:15– Oui, j'aime bien les mots précis.
08:17– En quoi, ennemi ?
08:20– Mais parce qu'il est beaucoup plus brutal qu'il ne l'était dans son adversité,
08:25beaucoup plus pugnace, beaucoup plus ouvertement pugnace.
08:33Et donc, bon, le Sénat n'a jamais été amoureux d'Emmanuel Macron.
08:37Et Emmanuel Macron n'a jamais été amoureux des collectivités locales.
08:42Mais avec Gérard Larcher, ça s'est longtemps passé correctement.
08:47Pas abicalement, courtoisement bien sûr, mais correctement.
08:52Aujourd'hui, voilà, il est dans le camp d'en face.
08:56De façon que je trouve d'ailleurs un petit peu étrange
08:59dans la mesure où Emmanuel Macron n'est plus un enjeu de politique intérieure majeure
09:05et ne sera pas candidat dans un an.
09:08Donc, en fait, je trouve que c'est un peu une perte de temps.
09:11Mais enfin, chacun fait comme il veut.
09:13– Vous évoquez la succession aussi de Gérard Larcher,
09:15un président respecté même si, puisqu'il a 76 ans,
09:19des candidats à sa succession s'avancent avec précaution.
09:22Il n'en ignore rien, écrivez-vous.
09:25Et vous, vous pensez que qui pourrait lui succéder ?
09:28– Renaud Retailleau ?
09:29– Retailleau, s'il n'est pas président de la République, c'est une évidence.
09:34– Et Sébastien Lecornu ?
09:35– Sébastien Lecornu, il a été élu sénateur,
09:38mais au Sénat, on aime bien l'ancienneté, les habitudes
09:43et la lenteur de l'implantation locale.
09:47Et alors, Sébastien Lecornu est un élu local de longue date,
09:52mais c'est un sénateur tout frais.
09:54– Autre personnalité politique dont vous brossez le portrait,
09:58Jean-Luc Mélenchon, l'homme le plus détesté, le plus clivant de France,
10:02écrivez-vous, l'homme est cependant à la fois sous-estimé et simplifié.
10:07En quoi ? Pourquoi ?
10:09– Alors sous-estimé parce que quand on parle de lui,
10:12on parle de ses excès, de ses outrances qui existent,
10:15de sa violence, qui existent aussi.
10:18mais on le réduit trop à ça, alors que c'est aussi l'un des hommes politiques,
10:27disons dans la demi-douzaine d'hommes politiques,
10:30en tout cas que je connais, en activité vraiment cultivée,
10:34et avec un niveau intellectuel plutôt supérieur à la plupart de ses rivaux.
10:41– Certains le disent dangereux aussi, c'est pas votre…
10:44– Oui, on n'est pas…
10:46tout le monde sait très bien que ça ne correspond pas à ma sensibilité,
10:50je n'ai aucune envie de la société qu'il préconise,
10:55et je n'ai pas les mêmes réactions que lui en matière internationale,
10:59par exemple, mais pas seulement internationale.
11:02– Pour lui aussi, vous évoquez la suite,
11:03la nouvelle élection présidentielle approche,
11:05l'ultime espérance pour Jean-Luc Mélenchon,
11:07qui aura 76 ans en 2026, ce sera, quel qu'en soit l'issue,
11:12la fin de sa longue marche.
11:14Qui pour reprendre le flambeau, alors, après lui, chez LFIN ?
11:17– Oh, ben, c'est son coadjuteur,
11:20dont je fais également le portrait dans le livre.
11:23Jean-Luc Mélenchon s'occupe de l'essentiel,
11:26et ses collaborateurs du reste.
11:29– Marine Le Pen, maintenant.
11:32Il faudrait être aveugle pour nier cette réalité,
11:35Marine Le Pen est bien partie pour faire son entrée au palais de l'Elysée
11:38et devenir la première femme de l'histoire présidente de la République française.
11:42Si on vous avait dit au début de votre carrière de journaliste politique
11:46que le FN, et donc le RN aujourd'hui, serait aux portes du pouvoir,
11:52et ce que vous dites, quasiment au pouvoir, vous l'auriez cru ?
11:55– Je ne l'aurais pas cru un instant.
11:57D'ailleurs, je dis quand même que tout ça est vrai,
12:03à condition qu'elle ait le droit de se présenter.
12:05– Évidemment, bien sûr.
12:06– Et que donc, dans l'autre hypothèse,
12:09qui est quand même aujourd'hui la plus probable,
12:12la question se posera tout à fait pour Jordan Bardella,
12:15et pas du tout pour elle.
12:16– Bien sûr.
12:17– Il n'y aura plus que la question du rôle qu'elle pourrait jouer
12:20si Jordan Bardella était élue, parce qu'évidemment, elle aurait un rôle.
12:26Alors, lequel, c'est une des choses les plus mystérieuses,
12:30parce qu'elle n'accepterait certainement pas d'être son premier ministre,
12:34d'ailleurs elle n'accepte pas d'être la seconde de quiconque,
12:38et en même temps, elle exercerait forcément une énorme influence.
12:42Alors, quelle forme est-ce que ça prendrait ?
12:47– Un nouveau président du parti, peut-être ?
12:50– Je ne sais pas si elle voudrait le redevenir, je ne comprends pas.
12:53Non, non, je pense qu'elle voudrait être la statue impérieuse.
12:59– C'est intéressant, parce qu'à propos de Jordan Bardella,
13:02vous dites que c'est la plus grande réussite de Marine Le Pen,
13:04vous dites qu'elle a eu l'audace,
13:06et elle a senti qu'il fallait faire monter ce jeune.
13:11– Oui, elle a réussi dans sa vie deux choses.
13:13L'une, c'est de continuer l'ascension,
13:16commencée par son père de l'extrême droite.
13:18Bon, ça c'est un fait, ce n'est pas un fait qui me fait plaisir,
13:23mais c'est un fait.
13:24Et l'autre, effectivement, c'est de se construire elle-même
13:28un rôle particulier et un statut particulier.
13:32ce qu'elle a fait de Bardella, c'était quand même extrêmement audacieux.
13:40Elle a choisi d'investir un garçon de 25 ans pour les élections européennes.
13:50Jamais elle n'avait fait quelque chose d'aussi téméraire.
13:53Mais c'était bien choisi, puisque ça a bien marché.
13:55Et autant je désapprouve ses idées, son vocabulaire, sa personnalité,
14:02autant je trouve qu'avec Bardella,
14:04elle a fait vraiment preuve de prescience et d'intelligence.
14:08– Jordan Bardella qui incarne ce que vous reprochez aussi à Emmanuel Macron,
14:11c'est-à-dire le manque de culture historique et institutionnelle.
14:15– Oui.
14:15– Vous avez l'impression qu'on va vers une France dirigée
14:17par des hommes et des femmes politiques
14:20qui n'auront plus la culture historique et institutionnelle
14:22que les autres avaient ?
14:23– En tout cas, il se trouve qu'en ce moment, ils ne l'ont pas.
14:26Alors est-ce que ça peut ressurgir ?
14:29C'est imaginable, mais enfin moi j'ai le souvenir de conversations
14:32avec des présidents, des premiers ministres
14:34ou tout simplement des hommes politiques d'importance.
14:38Et les choses ne sont plus identiques aujourd'hui,
14:43c'est une évidence.
14:44– Alors je ne dis pas ça par le côté vieux monsieur
14:47qui trouve que c'était mieux de son temps, etc.
14:50– C'est la réalité de ce que je vois.
14:54Bon, dans les années 80, il y avait Mitterrand, Giscard, Chirac,
15:00Marché, Bard, on aimait, on n'aimait pas,
15:04mais il y avait un niveau.
15:07Aujourd'hui, si on imagine les cinq principaux hommes politiques,
15:12puisque j'en ai dû en citer cinq, on n'aura pas le même sentiment.
15:16– Et ça change quoi, un chef d'État ou une femme chef d'État
15:21qui connaît, qui a une culture historique et institutionnelle ?
15:25– Moi, je pense que c'est totalement nécessaire.
15:29Je pense que la France est un pays extrêmement difficile à gouverner
15:33et même à présider, que les Français sont un peuple rebelle
15:38par histoire, par expérience, par tempérament.
15:41Et donc, pour comprendre le peuple français, il y a deux choses.
15:48La première, c'est vraiment de l'avoir parcouru dans tous les sens,
15:51comme l'a fait François Mitterrand,
15:52comme l'a fait le général de Gaulle à sa manière.
15:55Enfin, il l'a plutôt fait quand il était président,
15:57mais quand même, avant, il le faisait aussi,
15:59y compris au temps du RPF,
16:01comme le faisait méthodiquement Jacques Chirac, etc.
16:04C'est-à-dire d'avoir les pieds dans la glaise.
16:07Bon, et je pense que c'est très important
16:11pour être président de la République.
16:13– Et pourtant, ça ne semble plus séduire les Français,
16:14ou en tout cas, plus être un critère absolument…
16:16– Je crois que rien ne peut séduire les Français.
16:20– Ah oui.
16:21– Je pense que les Français sont dans un État
16:23que je déplore, d'ailleurs,
16:25mais de rejet du monde politique,
16:28de rejet de la représentation politique,
16:31de défiance,
16:33que je trouve d'ailleurs totalement disproportionnée.
16:36– Ah oui ?
16:36– Mais ils ont été déçus ?
16:37– Ils ont été déçus,
16:38ils n'ont pas forcément raison d'avoir été déçus,
16:40parce que la France ne se porte pas plus mal
16:42que les pays qui lui sont comparables,
16:44je dirais même, globalement, au contraire.
16:47– D'accord.
16:48– Et les Français, comme très souvent chez eux,
16:51se sentent maltraités, injustement traités,
16:56et moi, je ne vois pas en quoi ils sont plus injustement traités
16:58que les Italiens, les Espagnols, les Anglais, les Allemands,
17:01ou n'importe quel pays européen,
17:03et a fortiori qu'un pays aussi inégalitaire
17:06que les États-Unis, par exemple.
17:08– J'ai un document à vous proposer, Alain Duhamel,
17:11je vais le mettre entre vos mains
17:12et je vais le décrire pour les gens qui nous écoutent,
17:14et pour vous aussi.
17:15C'est une photo, une photo de vous avec Jean-Pierre Elkabach,
17:18qui a créé et longtemps dirigé Public Sénat,
17:20avec lequel vous avez interviewé
17:22les plus grands responsables politiques français,
17:24ici avec François Mitterrand, le 16 mars 1981.
17:27C'est ce jour-là qu'il joue carte sur table,
17:29c'est le cas de le dire, et qu'il annonce qu'il fera abolir
17:32la peine de mort en France s'il est élu.
17:34C'est un jour qui a été historique pour la France,
17:36et les Français, est-ce qu'il a été historique pour vous aussi ?
17:39– Il l'annonce parce que je lui ai posé la question,
17:42et je lui ai posé la question au moment où l'émission s'achevait,
17:45donc a priori, la question ne lui était pas posée.
17:49Bon, mais finalement, elle l'a été.
17:51Et je ne suis pas naïf,
17:55donc je ne dirais pas qu'il ne s'attendait pas à une question,
17:57parce que je sais que Jean-Pierre Elkabach
18:00avait beaucoup discuté avec Robert Badinter pour préparer ça.
18:04Mais il se trouve qu'il y avait tellement de choses
18:06à lui faire dire pendant l'émission,
18:08que simplement, on n'avait pas eu le temps.
18:10Puis au dernier moment, j'ai eu un peu une pulsion,
18:13j'ai dit, ce n'est pas possible de terminer cette émission
18:15sans poser la question.
18:16Donc je lui ai posé la question à laquelle il s'attendait,
18:21mais qu'il n'attendait plus.
18:23Et il a répondu comme on sait.
18:26– C'est un jour historique pour vous, un moment historique,
18:28un moment de journalisme très fort,
18:31peut-être une fierté d'ailleurs ?
18:33– Disons que j'ai eu le sentiment
18:36que quelque chose de l'élection se jouait à ce moment-là,
18:40puisque c'était très près avant l'élection,
18:43et que j'ai pensé que la réponse de François Mitterrand
18:48lui vaudrait un peu plus de considération,
18:52au moins dans la fraction cultivée des électorats
18:56qui n'étaient pas prêts à voter pour lui.
18:58En clair, vis-à-vis de la bourgeoisie de droite,
19:02ce n'était pas quelque chose qui était populaire à l'époque.
19:04Il faut se rappeler que la majorité des Français
19:06était d'un sentiment inverse.
19:10Mais pour lui, je pense que ça a été un marqueur essentiel.
19:13– Il vous a remercié d'une certaine manière, après ?
19:16– Lui, tout de suite après son entourage qui était au premier rang,
19:21puisque c'était une émission en public,
19:22c'est au contraire rué sur moi pour me traiter de tous les noms
19:25pour le piège infâme que je lui tendais au tout dernier moment.
19:29Et lui est descendu de la petite estrade sur laquelle on trônait,
19:33entre guillemets, pour me remercier.
19:37Et les mêmes immédiatement, bon je ne dirai pas les noms,
19:41parce que ce sont toujours les mêmes,
19:43mais qui m'insultaient brusquement, ont trouvé que c'était génial.
19:48– Incroyable.
19:50Si on se plonge un peu dans votre histoire,
19:52parce que ça fait aussi partie du concept de cette émission,
19:54on comprend que ce goût pour la politique remonte à l'enfance.
19:58Toute la famille avait cet appétit.
20:00À 10 ans, j'étais chargée d'aller raconter chaque semaine
20:03l'actualité à mon arrière-grand-mère née sous Napoléon III.
20:07J'ai appris à lire avec les titres du Figaro que mes parents recevaient.
20:11Et votre premier coup d'éclat familial, dites-vous,
20:14c'est d'avoir imposé un abonnement supplémentaire au journal Le Monde.
20:19Toujours une recherche d'équilibre quand même.
20:21– Je voulais qu'il y ait deux sources différentes,
20:23dont je savais qu'elles étaient contradictoires.
20:26Elles étaient bien plus contradictoires encore à l'époque d'ailleurs.
20:29et je trouvais qu'une source était insuffisante et même contre nature.
20:37– À 10 ans, vous saviez ça ?
20:39– Ben oui, écoutez, oui.
20:41– Vous avez appris à lire à 3 ans, avec les titres du Figaro.
20:45Aujourd'hui, si des enfants apprennent à lire tout seuls,
20:47c'est plutôt sur un smartphone, une tablette.
20:50Quel regard vous portez là-dessus ?
20:52– Écoutez, tout ce qui est numérique est en dehors de mon univers.
20:57– C'est vrai ?
20:58– Et je vois bien ce qui est regardé ou pas regardé.
21:05Et je me désole du peu de lecture de ce que je rencontre.
21:12Je trouve que le niveau de culture historique et littéraire,
21:17y compris chez les journalistes, a baissé de façon alarmante.
21:21et je vois trop de gens en train de lire des dépêches
21:24ou de passer des coups de téléphone ou de regarder leur portable
21:28que de gens en train de lire les journaux et a fortiori des livres.
21:32et c'est une énorme évolution par rapport à ce que j'ai connu dans mes débuts de journaliste.
21:38– Vous lisez 6 heures par jour ?
21:40– Oui.
21:41– 3 heures de journaux, 3 heures de livres, 3 livres en même temps ?
21:44– Oui, exactement.
21:44– Ça n'existe plus ça ?
21:46– Non.
21:47– Ce que j'ignorais, c'est que vous avez eu un grave accident de voiture à l'âge de 20 ans.
21:51– Non, avant même.
21:52– Avant, et qui vous a immobilisé.
21:54Ça vous a immobilisé pendant deux ans.
21:58Et c'est là aussi que vous vous plongez dans la lecture
22:00et que la lecture devient très importante.
22:01– Alors, de toute façon, j'étais un lecteur convulsif avant.
22:05Mais il se trouve que j'ai eu cet accident
22:07et que c'est la seule chose que je pouvais faire.
22:10Donc, j'ai lu quasiment un livre par jour pendant deux ans.
22:15– À la lueur de celui que vous êtes aujourd'hui,
22:17quel conseil donneriez-vous au petit garçon que vous étiez ?
22:20Qu'est-ce que vous lui diriez avant qu'il ne se lance dans la vie ?
22:22– De fermer sa tablette, de laisser son portable de temps en temps dans un placard
22:29et de prendre des livres et de se dire que si on a fini une semaine
22:34sans avoir lu au moins deux livres, on a raté sa semaine.
22:38– Ah, c'est à ce point-là.
22:39J'ai des photos maintenant à vous proposer.
22:45La première, la voici, vous allez immédiatement le reconnaître.
22:48C'est un certain Benjamin Duhamel, journaliste politique lui aussi,
22:52digne neveu de son oncle tombé dedans tout petit, lui aussi.
22:57Je crois que vous vous appelez presque tous les jours, c'est ça ?
23:00– Oui, oui.
23:01– Vous avez débriefé ces interviews ?
23:02– Oh, quand il y a quelque chose de particulièrement saillant,
23:07je n'attends pas longtemps pour le lui dire.
23:09Quand c'est positif, négatif, honnêtement, ça arrive assez rarement.
23:14Et quand j'ai une réserve, j'ai une réserve.
23:17Mais enfin, oui, oui, on débriefe ensemble souvent.
23:19– Il a des infos que vous n'avez pas parfois ?
23:21– Ah oui, bien sûr.
23:22– C'est vrai ?
23:23– Oui, d'autant plus qu'il passe plus de temps que moi,
23:26par principe, puisqu'il recherche sans arrêt des invités.
23:28Donc, par principe, il a des informations que je n'ai pas.
23:32Disons qu'il a des informations que je n'ai pas
23:34et peut-être que j'ai des connaissances qu'il n'a pas encore.
23:38Mais qu'il aura.
23:39– Et lui, il lit beaucoup ?
23:41– Oui, oui, il lit beaucoup.
23:42Non, non, il lit beaucoup, puis il a une bonne culture politique
23:46et historique et économique de base.
23:50C'est ce qui le différencie d'autres aussi.
23:52– Et blague à part, c'est sympa d'avoir un neveu
23:55qui partage sa passion pour la politique et l'histoire, comme vous ?
23:58– Alors, je ne suis pas sûr que l'affection particulière
24:03que j'ai pour Benjamin enchantent toujours mes enfants.
24:06– Ah oui ?
24:07– Qui trouvent que je devrais peut-être déplacer mes centres d'intérêt.
24:13– Tellement il est votre chouchou ?
24:15– Non, parce que c'est comme ça.
24:16Il fait ce que je faisais à son âge.
24:19Exactement la même chose.
24:20Quand j'avais le même âge, quand j'avais 30 ans,
24:23j'avais la première émission politique à la télévision.
24:26j'ai eu très vite la radio, j'avais Le Monde.
24:30Bon, alors il n'y a pas Le Monde, mais il y a d'autres choses.
24:32– Donc ça crée un lien, quoi.
24:35– Oui, forcément, c'est difficile de ne pas se projeter un petit peu.
24:40– Oui, votre œil brille quand je vous parle de Benjamin Duhamel.
24:43C'est beau ?
24:44– Je ne sais pas si c'est beau, mais…
24:46– Oui, c'est une réalité.
24:48Une deuxième photo, c'est une photo du Solex qui revient à la mode
24:51avec un tout nouveau modèle, le Solex, un bijou de notre patrimoine.
24:54Un mythe, une promesse de liberté pour plusieurs générations.
24:58Il revient en tout électrique.
25:00Évidemment, je vous en parle parce que je m'adresse à celui
25:01qui a passé une bonne partie de sa vie à rouler dans Paris en Solex.
25:05Qu'est-ce que ça vous fait de voir revenir le Solex ?
25:07– Ça m'amuse.
25:08– Mais j'ai regretté quand je n'ai plus eu le droit de prendre un Solex
25:12parce que les médecins me l'interdisaient
25:14en me disant que j'étais trop fragile pour tomber.
25:17– D'accord.
25:17– Donc, il fallait que j'arrête.
25:19– Et puis, il faut dire que dans Paris, ça, c'est un petit peu compliqué, la circulation ?
25:22– Oui, notamment avec les couloirs de bus,
25:24que ceux qui sont en Solex sont pratiquement obligés d'emprunter
25:27pour ne pas se faire renverser.
25:29– Oui.
25:29– Et avec ce que ça implique, oui, de désagrément.
25:33– Et la politique n'étant jamais très loin, vous en voulez, Anne Hidalgo,
25:36d'avoir compliqué la circulation dans Paris,
25:38elle n'est pas dans votre livre, d'ailleurs, il n'y a pas de portrait.
25:40– Non, non.
25:40Mais vous savez, j'ai choisi ceux et celles dont j'avais envie ou pas.
25:44Et elle, je n'en avais pas envie.
25:46– C'est clair.
25:47– Et ça n'était pas simplement la vengeance de celui qui roulait en Solex.
25:52Même si je reconnais que j'ai trouvé ça extrêmement désagréable
25:57et que ça a beaucoup changé, en fait, la façon de se déplacer.
26:00– J'ai une dernière question qui est en lien avec le décor qui nous entoure.
26:05Nous sommes entourés de quatre statuts qui représentent chacune une vertu.
26:09Il y a la sagesse, la prudence, la justice et l'éloquence.
26:14Est-ce qu'il y a une de ces vertus qui vous parle particulièrement,
26:17qui vous caractérise peut-être ?
26:19– Je vais vous répondre la sagesse compte tenu de mon âge.
26:22– Mais si je vous disais ce que je pensais vraiment…
26:25– Alors dites-moi ce que vous pensez vraiment.
26:26– C'est l'éloquence.
26:28D'autant plus que c'est la chose au monde la plus injuste et la plus élitiste.
26:38Il y a des grands hommes pas du tout éloquents.
26:40Et il y a quelquefois des éloquents qui ne sont pas du tout de grands hommes.
26:44Mais l'éloquence c'est une spécificité, c'est une arme et ça peut être un danger.
26:51– Et l'homme ou la femme politique aujourd'hui la plus éloquente ou le plus éloquent, c'est qui ?
26:56– C'est un sénateur.
26:58Mais je ne veux pas faire trop plaisir au Sénat
27:01parce qu'en ce moment je n'aime pas beaucoup son comportement.
27:03Donc je ne dirai pas qui, bien que lui n'ait en l'occurrence rien à se reprocher.
27:08– Oh, je sais à qui vous pensez.
27:09– Bon, ben vous pouvez le dire.
27:10– Claude Maluret ?
27:11– Oui, évidemment.
27:12– Mais oui, bien sûr.
27:13– C'est le plus éloquent, il n'y a pas de doute.
27:15– Et bien le message est quand même petit.
27:16– Et je pense que depuis que Mélenchon n'est plus à l'Assemblée,
27:20il n'y a pas à l'Assemblée un Claude Maluret.
27:23Et je pense que l'Assemblée en pâtit.
27:25– L'éloquence qui a été remarquée jusqu'aux Etats-Unis, celle de Claude Maluret.
27:30– Oui, bien sûr.
27:31– Merci Alain Duhamel d'avoir été notre invité dans cette émission.
27:34Merci d'avoir joué le jeu de tous ces rituels
27:37dans l'interview politique, mais cette fois dans l'autre rôle.
27:40Merci infiniment et merci à vous de nous avoir suivis
27:42comme chaque semaine l'émission à retrouver en replay
27:44sur notre plateforme publicsénat.fr et en podcast.
27:47À très vite, merci beaucoup.
27:48– Sous-titrage ST' 501
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