00:00Et l'archive Sud Radio ce matin qui est historique.
00:04Dans l'ouragan de l'actualité, nous avons parfois ce tort terrible,
00:07ce nuit de ne plus prendre le temps de nous souvenir,
00:10de laisser filer notre mémoire entre les doigts que nous avons
00:13et se faisant laisser glisser notre histoire, la vraie,
00:16d'une génération à l'autre jusqu'à l'oubli.
00:18Et moi j'aimerais vous parler d'une date ce matin, le 19 décembre 1964.
00:30Vous reconnaissez forcément cette musique, le chant des partisans,
00:34et sous la présidence du général de Gaulle, André Malraux,
00:37écrivain immense de la condition humaine et de l'espoir,
00:40devenu ministre de la culture dans le gouvernement de Georges Pompidou,
00:43s'apprête à prononcer l'un des discours les plus bouleversants
00:45de notre histoire récente et des plus marquants.
00:47Ce jour-là, la France honore Jean Moulin, l'homme de l'ombre,
00:50le visage héroïque de la résistance.
00:52A la demande du général, il fonde en 1943 le Conseil national de la résistance
00:56et parvient à fédérer l'ensemble des réseaux de la résistance intérieure.
01:00Le 21 juin 1943, lors d'une réunion clandestine,
01:03la Gestapo fait irruption, Jean Moulin est arrêté, puis torturé.
01:07Il décédera sans avoir livré un seul secret,
01:10probablement le 8 juillet 1943, en gare de Metz,
01:13dans ce train en route vers l'Allemagne.
01:14Dans cette archive, que vous connaissez forcément,
01:17André Malraux ne se contente pas de prononcer un discours.
01:20Il offre à la nation une longue mélodie, grave, puissante, presque lyrique,
01:24un hommage à la hauteur du courage et du sacrifice de celui qui s'apprête à entrer au Panthéon.
01:30Le général de Gaulle dira de lui,
01:32« L'idée que se fait de moi cet incomparable témoin contribue à m'affermir.
01:36Quand le sujet est grave, son fulgurant jugement m'aide à dissiper les ombres. »
01:40François Mauriac, écrivain, monument de la littérature française,
01:43ajoutera « Malraux demeure le plus grand écrivain français vivant,
01:47et à coup sûr, le plus singulier. »
01:49Alors écoutez, tendez l'oreille ce matin,
01:51écoutez cette langue déployée,
01:53c'est triolé dans la voix qui résonne comme la marche funèbre,
01:57et à la fois cette voix héroïque, ce poids de l'histoire.
02:00André Malraux, 19 décembre 1964,
02:03et aux grands hommes, n'oublions jamais, la patrie reconnaissante.
02:06« Chef de la Résistance, martyrisée dans des caves hideuses,
02:12regarde de tes yeux disparus,
02:15toutes ces femmes noires qui veillent nos confagnons,
02:19elles portent le deuil de la France et le tien.
02:23Regarde glissée sous les chaînes-mains du Kersi,
02:27avec un drapeau fait de mousseline nouée,
02:30les maquis que la Gestapo ne trouvera jamais,
02:33parce qu'elle ne croit qu'aux grands arbres.
02:35Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse
02:40et se demande pourquoi on lui donne une salle de bain,
02:44il n'a pas encore entendu parler de la baignoire.
02:49Comme Leclerc entra aux Invalides,
02:52avec son cortège d'exaltation dans le soleil d'Afrique,
02:56entre ici, Jean Moulin,
02:58avec ton terrible cortège.
03:00Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé,
03:06comme toi,
03:08et même ceux qui est peut-être plus atroce en ayant parlé.
03:13Avec tous les rayés et tous les tendus des camps de concentration,
03:19avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de nuit et brouillard,
03:25enfin tombé sous les crosses,
03:28avec les 8000 françaises
03:30qui ne sont pas revenus des bagnes,
03:33avec la dernière femme morte à Ravensbrück
03:37pour avoir donné asile à l'un des nôtres,
03:40entre avec le peuple né de nombre et disparu avec elle,
03:45nos frères dans l'ordre de la nuit.
03:48C'était naturellement la voix mythique et reconnaissable entre toutes d'André Malraux
03:53lors de l'hommage à Jean Moulin avant son entrée au Panthéon.
03:57Il est 7h26 sur Sud Radio.
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