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  • il y a 7 semaines
Le docteur Claude Fuilla, anesthésiste-réanimateur, spécialiste de médecine d'urgence, a exercé pendant plus de vingt ans au sein de la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris et a participé à de nombreuses missions internationales. Dans "De sang et d'or - Quand l'urgence est une vie", il présente son parcours, jalonné d'événements ayant marqué les esprits tels que l'accident de la gare de Lyon en 1988, la prise d'otages de l'école maternelle de Neuilly en 1993 ou l'accident mortel de Lady Di en 1997. Dans ces événements historiques comme dans les tragédies mettant en scène des personnes anonymes, il dit "avoir trouvé de l’or", c'est-à-dire ce qui permet de continuer à vivre au milieu des pleurs et du sang.

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Éducation
Transcription
00:00Madame, Monsieur, alors que beaucoup d'entre vous se rassemblent autour de la crèche ou au pied du sapin,
00:05prenons de notre côté un instant pour dire simplement merci.
00:09Merci aux millions de téléspectateurs qui font vivre notre chaîne.
00:13Et puisque nous sommes dans le temps de Noël, ayons une pensée toute particulière
00:16pour les plus fragiles et les plus seuls de notre communauté TVL,
00:20qui souffrent aussi, comme nous, de voir la France se déliter, s'effacer sous nos pas.
00:25Et cela nous rappelle l'absolue nécessité de soutenir TVLiberté par vos dons.
00:30Nous sommes à un point de bascule.
00:31Encore sept jours, sept petits jours, pour que l'avenir de notre chaîne ne soit pas compromis.
00:37Noël est là.
00:39A tous ceux qui célèbrent la naissance du Sauveur,
00:41que cette joie et cette espérance les accompagnent vers une humanité renouvelée.
00:46A tous ceux qui savent qu'après les périodes sombres, le soleil finit toujours par renaître.
00:50Nous souhaitons un Noël plein de bonheur.
00:53Joyeux, joyeux Noël.
00:55Chers téléspectateurs, bonjour.
01:09Aujourd'hui, nous recevons le témoignage d'un ancien médecin-chef des Pompiers de Paris.
01:14Claude Fouillat, bonjour.
01:15Bonjour.
01:16Alors Claude Fouillat, vous êtes anesthésiste réanimateur, spécialiste de médecine d'urgence.
01:21Vous avez exercé pendant plus de 20 ans au sein de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris.
01:26Et aujourd'hui, vous nous présentez « De sang et d'or, quand l'urgence est une vie », c'est chez Marie Édition.
01:32Alors, vous y racontez tout votre vie, vos parcours, les événements que vous avez connus,
01:38comme le séisme à Haïti, la prise au tâche de Neuilly en 1993, l'accident de la gare de Lyon,
01:43l'accident mortel de Lady Diana.
01:46Alors, pourquoi ce titre « De sang et d'or », est-ce que c'est parce que dans tous les drames,
01:53les tragédies que vous avez pu voir de près, dont vous avez été un acteur,
01:59vous avez au fond trouvé de l'or, ce qui était un peu le moteur de votre vocation ?
02:04Tout à fait. En fait, le titre est à double entrée, essentiellement, effectivement.
02:11J'arrive, quand je retourne derrière, le passé, ce qui s'est passé, tous les drames que j'ai vécu.
02:17Je me dis que ma vie a été jonchée de sang, de pleurs, de larmes, de drames.
02:22Mais en même temps, j'ai eu la chance de vivre une vie professionnelle extraordinaire,
02:27donc une vie d'or, en fin de compte.
02:31De plus, je suis d'origine catalane, je suis catalan, côté français,
02:36et le drapeau catalan, c'est « sang et or ».
02:38Donc, en fait, ce titre, c'est en fait un hommage à la Catalogne, comme en Wells,
02:43mais surtout aussi un regard sur mon passé, sur les drames que j'ai vécu,
02:48mais aussi la chance d'avoir une profession, un métier, je dirais,
02:54et plus qu'un métier, une passion à nord.
02:57– Alors, c'est un métier, une passion qui vous a rendu acteur
03:01de certains événements historiques.
03:03Il y en a un qui a eu un très fort retentissement,
03:06c'était la prise d'otage de la maternelle de Neuilly.
03:08Certains s'en souviennent, pas moi, parce que je n'en avais que quelques mois,
03:11le 13 mai 1993, vous racontez tout ce chapitre,
03:16vraiment presque comme un roman policier,
03:19vous nous replongez au cœur de cette action.
03:21– Oui, on remonte à plus de 25 ans,
03:24puisque là même, au 93, on a dépassé les 30 ans.
03:33C'est un événement qui a beaucoup marqué en France,
03:35et même à l'étranger.
03:36C'est la prise d'otage de six enfants,
03:39puisqu'à la fin, au début j'étais beaucoup plus que six,
03:41puisqu'il y a une libération d'otages,
03:42mais à la fin, pendant quasiment deux jours,
03:45le preneur d'otages a gardé six petites filles
03:47qui avaient trois ans, qui étaient en petite section de maternelle,
03:50à Neuilly, et pendant ces quasiment 48 heures de prise d'otages,
03:57la France était devant leur télévision,
04:01et même le monde entier, prise d'otages qui s'est terminée
04:04par la mort du preneur d'otages,
04:06et prise d'otages qui a permis à Nicolas Sarkozy,
04:11qui à l'époque était maire de Neuilly,
04:12donc la commune, il a pris la prise d'otages,
04:14et en étant ministre du budget, de se présenter
04:18comme le sauveur des enfants.
04:21Il a été certes personnage important dans ces négociations,
04:26surtout par son dynamisme,
04:28il a permis la libération de l'immense majorité des enfants,
04:33sauf les six derniers.
04:37Bon, je n'irai pas jusqu'à dire qu'il a pris des risques inconsidérés,
04:42mais en tous les cas, il a montré son dynamisme
04:45pour pouvoir négocier la libération d'un grand nombre de ses enfants,
04:52avant que la situation ne se fiche pendant plusieurs heures,
04:55et l'assaut du RAID qui a permis la libération des six derniers enfants.
04:59– Oui, tout ça dont vous nous racontez vraiment les coulisses,
05:02l'envers du décor, vous avez même grignoté quelques chips
05:05avec Nicolas Sarkozy.
05:06– En plein milieu de la nuit, où tout s'effondre.
05:09– Il y a un autre événement, beaucoup plus proche de nous,
05:14dont vous parlez, ce sont les attentats du 13 novembre 2015,
05:18qui sont, vous avez été un peu dépêché un peu dernier,
05:20puisque c'était un soir où vous n'étiez pas de garde,
05:23vous étiez même, vous sortiez du cinéma lorsque vous avez appris
05:26– Oui, alors, pour être précis, le 13 novembre 2015,
05:30je n'étais plus chez des sapeurs en Pays de Paris depuis un certain temps,
05:33puisque j'ai quitté le poste de médecin chaînes au Pays de Paris en 2008,
05:37j'avais eu d'autres fonctions au ministère de l'Intérieur en Afrique,
05:41et puis j'étais sur la fin de ma carrière,
05:43et à ce point-là, j'étais au ministère de la Défense,
05:46chargé de mission interministérielle du directeur central
05:48du service de santé des armées.
05:50Mais pour garder le contact avec le médecine,
05:53pendant cette période, je dirais, professionnelle,
05:56où j'avais un travail plus administratif, on va dire,
05:58je continuais à prendre des gardes au SAMU de Paris
06:01en tant que médecin régulateur,
06:02et ce soir-là, je n'étais pas de garde,
06:04j'étais exactement de garde le vendredi précédent,
06:06comme médecin régulateur du SAMU de Paris,
06:08et j'étais allé au cinéma, parce que ma famille était encore en Afrique,
06:11et j'étais allé voir un sublime film qui s'appelle Le Conformiste,
06:15avec Jean-Louis Trintignant,
06:17et en sortant, en 21h30, je décide de rentrer chez moi,
06:22et puis, à l'époque, le métro, dans le métro, l'internet ne passe pas,
06:26et lorsque j'arrive dans le 15e arrondissement,
06:30le métro ne devient rien,
06:31et je m'aperçois qu'il y a d'abord une explosion au Stade de France,
06:36une fusillade,
06:38donc je rentre chez moi,
06:38je regarde un peu les informations,
06:40et là, je m'aperçois que c'est extrêmement grave,
06:43donc je rejoins le SAMU de Paris pour aider en salle de crise,
06:46et j'aide avec d'autres praticiens hospitaliers la crise.
06:51Mais surtout, ce qui est un petit peu particulier pour moi,
06:55c'est que la modélisation du plan de secours multi-attentats
06:58de la brigade des S.A.P. de Paris,
07:01sa facette médicale de cette organisation,
07:05c'est moi qui l'ai conçu dans les années 2005, 2006, 2007,
07:10et en fait, cette organisation a été mise en place
07:14dans quelques années après,
07:17et j'ai eu un peu l'impression d'être comme le héros du désert des Tartars,
07:24de partir, d'être plus là lorsque la crise arrivait,
07:28même si j'ai participé effectivement à aider la crise,
07:32mais je n'étais plus complètement aux manettes, je dirais,
07:34de l'événement et sur le terrain.
07:37En tout cas, pour ceux qui sont sur le terrain,
07:39et là, vous savez de quoi vous parlez,
07:42il faut un sang-froid à toute épreuve,
07:45surtout dans ce contexte où les attentats se succèdent au cours d'une même nuit ?
07:51– Alors, pour comprendre un peu le fonctionnement,
07:57lorsque j'étais, on revient un petit peu à flashback en arrière,
08:00lorsque j'étais médecin-chef des pompiers de Paris,
08:04la France avait l'expérience d'attentats,
08:06des attentats des années 80 et 90,
08:08mais c'était des attentats, des unis-attentats,
08:10avec un seul attentat,
08:11et donc un nombre de victimes relativement limité,
08:14même si c'est toujours beaucoup trop,
08:16pour être simple,
08:18de l'ordre de quelques morts à une dizaine de morts
08:20et une dizaine, une vingtaine de blessés graves,
08:23et on veut dire 80 à 100 blessés légers,
08:26mais les moyens de Paris et de la Petite Couronne,
08:30ils sont extrêmement importants,
08:31et ne posaient pas de problèmes,
08:32je dirais de moyens,
08:33mais de problèmes de coordination uniquement.
08:35Et puis intervient le 11 septembre 2001,
08:40où l'attentat simultané,
08:43mais c'est loin de la France,
08:44il n'y a pas vraiment de prise en compte,
08:47même si le risque bien sûr est présent,
08:50est conceptualisé,
08:53mais il n'y a pas vraiment sur le terrain de conséquences.
08:56Et puis en 2004, il y a l'attentat de Madrid,
08:59l'attentat de Madrid, je rappelle,
09:00c'est quatre trains qui sont attaqués,
09:02en tout dix bombes qui explosent,
09:05c'est 200 morts, 200 blessés graves,
09:07et 2000 blessés légers.
09:08C'est énorme, même avec beaucoup de moyens,
09:10c'est difficile à gérer.
09:13Et un an après, au mois de juillet 2005,
09:18attentat de Londres, un multi-attentat exactement,
09:20un peu moins grave, je dirais relativement,
09:23mais une cinquantaine de morts,
09:25autant de blessés graves.
09:28Et là, au moment-là,
09:29le général qui commande la brigade de Paris
09:30appelle tous ses grands sous-chefs,
09:34et on décide de réfléchir comment s'organiser,
09:38et on fait deux missions,
09:39une mission auxquelles je participe,
09:41en Israël,
09:42et une mission à Madrid,
09:43pour voir un peu leurs difficultés,
09:45comment agir,
09:46et à partir de là,
09:47on a mis en place ce qu'on appelle
09:48un plan multi-attentat.
09:51Voilà.
09:51Et c'est ce qui a permis de…
09:54a été mis en place le 13 novembre 2015,
09:58une réflexion qui avait été faite une dizaine d'années,
10:00enfin un peu plus auparavant.
10:02– Oui, il y avait eu la préparation, évidemment,
10:04pour anticiper un tel choc, évidemment.
10:08À côté de tous ces événements spectaculaires,
10:11il y a aussi tous les drames du quotidien.
10:14D'ailleurs, vous commencez ainsi votre livre.
10:18Aujourd'hui, une jeune fille est morte,
10:1925 ans peut-être, 22 ou 27.
10:22Elle traversait en courant l'avenue des Ternes,
10:24derrière le palais des Congrès,
10:25se précipitait-elle pour rejoindre son amoureux.
10:28Elle n'a pas vu le bus arriver.
10:30Voilà, c'est des histoires tragiques.
10:33En fait, vous n'êtes pas reconfrontée souvent à la mort,
10:36et parfois, dans certains cas,
10:38vous pouvez sauver in extremis la personne,
10:40et dans d'autres, vous êtes démunie.
10:41– Oui, c'est notre métier.
10:44C'est-à-dire que, heureusement, on sauve des gens,
10:48et je dirais, souvent, on m'a dit,
10:52mais est-ce que tu es fier d'avoir sauvé des gens ?
10:56Alors, la première réflexion que j'ai,
10:59c'est toujours de dire,
11:02bien sûr, notre métier amène la fierté quand on sauve des gens,
11:05mais doit surtout nous amener l'humilité,
11:06parce que ce n'est jamais une personne seule qui sauve quelqu'un,
11:10c'est toujours une équipe,
11:11une équipe pré-hospitalière, une équipe hospitalière.
11:16Et j'ai l'habitude de dire, au mieux, on est un chef d'orchestre dans ce cas-là,
11:19et si les musiciens ne savent pas jouer, la symphonie n'est pas belle.
11:23Donc, c'est tout un ensemble qui permet de sauver les gens,
11:26et c'est vrai que ces satisfactions-là permettent de masquer,
11:32je dirais, les drames que l'on vit,
11:36que l'on vit en tant que spectateur privilégié.
11:39Et à la fin de sa vie, j'ai l'habitude aussi de dire que,
11:44quand on vit un drame personnel,
11:46c'est quand la mort d'un proche, d'un frère, d'un enfant,
11:49c'est un coup de poignard qui vous plante dans le corps.
11:53Nous, dans notre vie, on a eu des tas de petits coups de canif.
11:56Le problème, c'est qu'à la fin de sa vie,
11:57on est lardé de coups de canif,
11:59alors c'est peut-être pour ça qu'on écrit un livre.
12:01– Oui, vous avez évoqué, dans ces drames,
12:04vous avez évoqué la mort,
12:06mais aussi les personnes collatérales,
12:08toutes ces familles détruites,
12:10et vous avez évoqué notamment la difficulté qu'il y a
12:11d'annoncer la mort d'un proche à quelqu'un,
12:14la mort d'un fils, d'un frère, d'un parent.
12:18– Oui, c'est…
12:20Puis j'appartiens à une génération
12:22où on ne nous a jamais expliqué comment il fallait faire.
12:25Il fallait le faire avec, je dirais, son intellect et son intelligence.
12:29Moi, j'ai toujours considéré que c'était…
12:33Je donne cette image que j'ai trouvée un jour
12:35et qui fait un peu comprendre un peu comment ça se passe.
12:39Quand vous êtes dans une chambre
12:40et qu'il y a un enfant qui est mort,
12:42malheureusement, vous n'êtes pas arrivé à le sauver,
12:45à l'intérieur, il y a l'équipe de secouristes, des pompiers,
12:48il y a votre équipe médicale, l'infirmier, votre conducteur.
12:51Et c'est le rôle du médecin d'ouvrir la porte
12:54et d'aller annoncer aux parents que l'enfant,
12:56le bébé, dans le cas de la mort subie du nourrisson
12:58ou d'autres drames, que malheureusement, la personne est morte.
13:04Bien sûr, c'est extrêmement compliqué.
13:05Je ne vais pas vous dire que c'est facile, simple et loin de là.
13:09Mais j'ai toujours considéré que ce moment est un moment extraordinaire
13:13au sens le plus strict du terme pour la famille
13:15qui va recevoir cette information
13:17et qu'il fallait, moi, être excellent.
13:23Et la recherche de l'excellence me permettait d'être dans une action.
13:31Et je dirais, j'étais un peu comme le sauteur à la perche,
13:34qu'il n'y a plus rien qui existe que la barre
13:36qui doit passer au-dessus de cette barre
13:39qui est à 6,10 m ou 6,15 m
13:42et qui est polarisée par cet objectif d'excellence.
13:47Et là, moi, ça a toujours été un petit peu ma démarche.
13:51J'étais porté par ceux qui étaient derrière moi,
13:53qui me faisaient confiance.
13:56Et j'ai toujours essayé d'annoncer cela
14:02avec les trois critères de la communication de crise,
14:05qui est d'abord la vérité, on ne peut pas la masquer, il est mort.
14:09C'est la pédagogie, essayer d'expliquer.
14:11Et puis essayer surtout, notamment lorsqu'il s'agit de mort d'enfant,
14:16de déculpabiliser.
14:18Parce que souvent, si l'enfant est mort,
14:21c'est parce que tu ne l'as pas surveillé
14:23ou parce qu'on lui a acheté un vélo
14:25et puis il s'est fait écraser par un poids lourd.
14:28Donc, tout de suite, essayer de déculpabiliser dans la pédagogie.
14:32Et puis, enfin, bien sûr, tout ça avec une empathie.
14:36Alors, vous dire que c'est simple, que c'est facile, loin de là.
14:40Mais cette recherche de l'excellence vous permet d'être dans l'action.
14:44Et on sait très bien, enfin, ceux qui étudient les neurosciences,
14:46que lorsqu'on est dans l'action, ça inhibe l'émotion.
14:49Parce que tout simplement, les structures cérébrales mises en jeu
14:52sont telles que ce sont des structures...
14:54L'action est gérée par des structures qui sont périphériques
14:56au niveau du cerveau.
14:58Et l'émotion, c'est des structures beaucoup plus profondes.
15:01Et quand on est dans l'action,
15:02eh bien, ça diminue, je dirais, l'activité d'émotion.
15:07C'est pour cela, d'ailleurs, que...
15:09Et c'est dans le prologue, on le voit très bien,
15:11que lorsqu'on n'est plus dans l'action,
15:14eh bien, et qu'on est reconfronté à la mort
15:16d'une personne qu'on a essayé de sauver,
15:18mais qu'on n'est plus dans l'action à essayer de sauver,
15:20eh bien là, on n'est plus protégé par son action
15:22et l'émotion va ressortir.
15:27C'est vrai que cette question de la mort est toujours très compliquée,
15:30mais vous l'évoquez, il y a un rapport à la vie et à la mort
15:34qui a énormément changé en quelques années.
15:35Vous avez dû l'observer tout au long de votre carrière
15:37et vous le dites...
15:38Oui, alors, même, enfin, de nombreuses années,
15:41c'est-à-dire que, ce n'est pas il y a quelques dernières années,
15:43je veux dire, sur les 50 ou 60 dernières années,
15:45moi, quand j'étais enfant, lorsque les gens étaient mourés,
15:50il y avait des tables noires devant la porte
15:53lorsque les gens étaient assez modestes
15:56et puis, s'ils étaient beaucoup plus riches,
15:57c'était des gros catafalques.
15:59Plus anciens, lorsque les gens décédaient dans les villages,
16:04c'était le corbillard qui passait, tout le village qui suivait.
16:07Quand les gens mouraient, on allait les voir,
16:09même les enfants allaient voir les morts, etc.
16:12Et depuis, on va dire, une cinquantaine d'années,
16:14la mort a été cachée.
16:15La mort a été cachée, on meurt à l'hôpital, souvent,
16:19et on ne sait plus ce qu'est la mort.
16:23Et ce qui est assez extraordinaire,
16:25c'est que, moi, j'ai vécu deux ans en Afrique,
16:27en Afrique, à garder ceci.
16:29Lorsque les gens meurent, c'est une fête.
16:31C'est-à-dire que, lorsque les gens sont riches,
16:35par exemple, au Gabon, lorsque j'habitais à Libreville,
16:38eh bien, ils louent la rue, on met des tentes
16:41et puis, tout le monde va venir, les amis, et on va.
16:45Alors, on ne fête pas, on n'est pas heureux que la personne meure,
16:47mais on va profiter de cette mort pour honorer la vie, en fin de compte.
16:54Et ça, je pense qu'on l'a perdu.
16:57Et on l'a perdu, et ça se voit tous les jours.
17:00C'est-à-dire que, moi, je le vois en tant que médecin,
17:02je continue à faire de la régulation médicale,
17:04et les gens ne comprennent pas la mort.
17:06Parce que la mort, c'est quelque chose de particulier.
17:09La mort, c'est quelque chose qui est biologiquement naturel.
17:11Il n'y a rien de plus naturel que la mort.
17:13D'ailleurs, si vous prenez un être vivant, il va naître, vivre et mourir.
17:19Que ce soit un homme, un animal ou une plante.
17:21Donc, la mort fait partie de la vie.
17:23Donc, c'est biologiquement naturel et c'est incontournable.
17:26Et puis, en même temps, c'est toujours douloureux.
17:27Parce que même la mort d'un vieux monsieur de 92 ou 95 ans,
17:33qui est donc assez naturel,
17:36eh bien, lorsque vous l'annoncez à son épouse, qui a 88, 89 ans,
17:39c'est toute sa vie qui s'effondre.
17:41Non seulement, bien sûr, la vie du monsieur est effondrée,
17:45mais la vie de cette dame, qui a vécu 60 ans avec ce même monsieur, s'effondre.
17:50Et donc, c'est douloureux.
17:52Donc, on a un phénomène qui est à la fois extrêmement naturel
17:55et toujours plus ou moins douloureux.
17:57Et cette ambiguïté, eh bien, nos sociétés modernes
18:00ne savent souvent pas très bien la gérer.
18:03– Et c'est pourtant la mort étant au cœur de l'actualité législative,
18:07on le voit en ce moment, oui.
18:10– Oui, alors, je ne veux pas rentrer dans ce débat,
18:12d'abord parce que je ne connais pas suffisamment bien la loi.
18:15En tous les cas, moi, ce que je pense, c'est que la mort,
18:19enfin, il faut respecter la mort,
18:21parce qu'il faut que la mort soit la plus douce possible.
18:25Il faut faire en sorte que…
18:27Eh bien, c'est un petit peu comme l'atterrissage d'un avion.
18:30Il faut que l'arrondi qui permet l'atterrissage soit le plus doux possible.
18:35Et alors, bien sûr, c'est toujours très compliqué
18:38entre les débats sur l'euthanasie, le suicide assisté.
18:42Ce n'est pas si simple que ça.
18:43Ce n'est pas, oui, non, plan noir.
18:47Bien sûr, tous les médecins, lorsqu'on fait, par exemple,
18:50quelque chose qui est dans la loi, qui est le LATAS,
18:53c'est-à-dire la limitation des traitements actifs,
18:56c'est-à-dire qu'on va tout arrêter,
18:58on sait que la personne va mourir,
18:59bien sûr, on va entraîner la mort.
19:02Parce qu'on sait très bien que ces personnes,
19:04si on enlève les drogues qui sont vasocardiaques, etc.,
19:09la personne va mourir dans les heures qui viennent.
19:12Donc, on le sait bien.
19:14Mais cette limite entre l'euthanasie
19:16et la limitation des thérapeutiques actives
19:19est toujours un peu très floue.
19:21Et le but, c'est que ces gens,
19:22lorsqu'ils sont vraiment dans la dernière phase d'atterrissage,
19:25il faut que ce soit d'abord le plus serein pour eux,
19:31et puis en même temps, avec un délai,
19:33une durée pas trop longue
19:35pour ne pas attendre des jours et des jours
19:38une agonie, une mort qui existe, mais sans exister,
19:42et puis en même temps, suffisamment longtemps
19:43pour que les proches puissent, une dernière fois,
19:46voir les patients.
19:48C'est une question, on ne peut pas répondre en deux minutes.
19:52C'est vraiment une question philosophique.
19:54Et malheureusement, les débats actuels sur la mort
19:57sont polarisés sur de très mauvaises...
20:01Dans un sens, d'ailleurs, comme dans l'autre,
20:03ça nécessite un peu de hauteur
20:05et beaucoup d'humilité, en fait, je pense.
20:10Alors, toujours autour de cette question de la mort,
20:13vous évoquez la manière qu'on a de rendre hommage
20:15dans tout un chapitre aux héros et aux victimes.
20:19Et vous dites, par exemple,
20:21le héros, c'est le colonel Beltrame, par exemple,
20:25et puis les victimes aussi prennent une place importante.
20:28Est-ce que vous...
20:29Et vous le dites dans un chapitre vers la fin de votre livre,
20:32on n'arrive plus vraiment à identifier
20:34qui sont les héros, qui sont les victimes,
20:36et vous dites, tout le monde est dit
20:37que vous ne vous considérez pas comme un héros ?
20:39Peut-être que certaines personnes que vous avez secourues
20:41ne seront pas d'accord avec vous ?
20:43Non, mais je crois que le héros, c'est simple.
20:45Le héros, c'est quelqu'un qui met en jeu quelque chose d'important pour lui,
20:49pour une cause qui le dépasse.
20:50Et quelque chose d'important, ça peut être même la vie.
20:53Donc, ce qui m'énerve beaucoup, c'est de lire sur les réseaux sociaux...
20:58Bon, je donne cet exemple parce qu'il me vient
21:00et puis ça m'avait un peu heurté,
21:01parce que justement, il y a une comparaison possible.
21:04Deux gendarmes et d'une jeune femme
21:05avaient couché sur une aire d'autoroute,
21:07c'est des héros.
21:08Ben non, on peut les féliciter,
21:10ils ont une action tout à fait louable, etc.
21:13Mais ce n'est pas des héros.
21:14Le héros, c'est le colonel Beltrame.
21:15Le colonel Beltrame, il met en jeu sa vie, d'ailleurs, jusqu'au bout,
21:19pour sauver une femme.
21:20Lui, c'est un héros.
21:21Donc, il ne faut pas confondre le héros
21:24avec quelqu'un qui fait bien son métier,
21:27qu'il faut féliciter, certainement,
21:28mais ce n'est pas un héros.
21:29Et puis, la victime,
21:31la victime, c'est quelqu'un
21:33qui est victime d'un événement.
21:35Et on a tendance,
21:38je ne suis pas le premier à parler de ça,
21:41que, bizarrement,
21:44plus on reconnaît les victimes,
21:47plus on oublie ce que sont les héros.
21:50Et moi, j'ai été conseiller spécial
21:51de la secrétaire des victimes,
21:53donc je suis le premier à défendre les victimes,
21:56à essayer de faire en sorte
21:57que les victimes soient reconnues
21:58dans tous les sens du terme,
21:59reconnues de point de vue psychologique,
22:01de point de vue sociétal
22:02et de point de vue même financier.
22:04Mais on ne peut pas comparer
22:06ces deux choses complètement différentes.
22:07Et je vous donne un exemple très simple.
22:09Lorsque Klaus Barbie a été jugé,
22:13il a été jugé
22:13pour le génocide des enfants dix yeux,
22:19qui sont des victimes.
22:21Elles, ce n'étaient pas des résistants,
22:23c'étaient des victimes,
22:24pur et simple, ce n'étaient pas des héros.
22:25Ils ont été des victimes.
22:27Il a été jugé parce que c'est
22:28un crime imprescriptible.
22:31Mais il n'a pas été jugé,
22:32pour l'assassinat de Jean Moulin,
22:36pour l'assassinat de Bloch,
22:40qui, eux, étaient des héros
22:41et pas des victimes.
22:43C'étaient des héros,
22:45alors qu'ils sont peut-être morts,
22:46victimes,
22:47mais qui sont des héros,
22:49qui ont donné leur vie
22:50pour la nation.
22:51Mais il n'a pas été jugé pour ça
22:52parce que là, le crime,
22:54même si c'était un crime de guerre,
22:55était prescrit.
22:57Vous voyez,
22:57ce n'est même pas une question
22:58de savoir que,
22:59sur un espace vectoriel,
23:01il y en a un qui est plus important que l'autre.
23:03C'est vraiment deux espaces différents
23:04et il ne faut pas les opposer.
23:07La seule chose qu'on peut dire,
23:09c'est qu'une société
23:11qui tente à reconnaître les victimes
23:13oublie très souvent
23:15ce que sont les héros.
23:17– Alors, pour finir,
23:21vous parlez un peu de la…
23:23plus vraiment de l'activité médicale.
23:27Vous dites,
23:28il y a un problème de formation
23:30et aussi de manque de médecins.
23:32Quels sont les…
23:33– Alors, bon,
23:35là aussi,
23:36ce n'est pas en deux minutes
23:37qu'on va essayer.
23:38J'essaie dans le livre
23:39de donner quelques pistes de réflexion.
23:41Ce que je constate,
23:43c'est que, donc,
23:45moi, en 40-50 ans,
23:48la médecine a fait des progrès énormes.
23:51Il y a, par exemple,
23:52une quarantaine d'années,
23:54si vous aviez un infarctus du myocarde,
23:56vous aviez des risques de mourir
23:58non négligeables.
23:59Il y a des tas de gens célèbres
24:00qui sont morts d'un infarctus,
24:02des…
24:03Lino Ventura,
24:04Louis de Funès.
24:06Lorsque vous aviez un infarctus,
24:07il y a dans les années,
24:09au tout début des années 80,
24:11eh bien,
24:11c'est un vaisseau qui se bouche
24:13au niveau de l'irrigation du cœur
24:14et puis,
24:15il y a une partie du muscardiaire
24:16qui va mourir
24:17puis on attendait
24:18que la nature fasse les choses.
24:19Si elle faisait bien,
24:20vous surviez.
24:21Si elle faisait mal,
24:22vous mourrez en gros.
24:22C'était assez simple.
24:23Bon, depuis,
24:24on a des techniques,
24:25à la fois des techniques médicamenteuses,
24:27c'est-à-dire des médicaments
24:28qui dissous le caillot
24:29et puis,
24:30plus évoluées d'ailleurs,
24:31ce qu'on appelle
24:31la coronagraphie interventionnelle,
24:34c'est-à-dire
24:34qu'on fait passer un tuyau,
24:35on va déboucher le tuyau,
24:37on va mettre un stent
24:37qui est en ressort
24:38qui permet de garder
24:40l'artère ouverte.
24:42Donc,
24:42on a une véritable thérapeutique
24:44contre l'infarctus
24:44et puis,
24:45la mortalité de l'infarctus
24:46n'a rien à voir,
24:47même s'il reste quand même
24:48un reliquat de mortalité
24:50à la suite de l'infarctus,
24:51mais n'a rien à voir
24:52à ce que c'était
24:52dans les années 80.
24:54Pour donner cet exemple,
24:55mais aussi en cancérologie,
24:56avec l'accident vasculaire cérébral,
24:58en 50 ans,
24:59la médecine a fait
24:59des progrès énormes
25:00et on constate malheureusement
25:02qu'en 50 ans,
25:03l'offre de soins
25:04s'est effondrée.
25:06Essayez de trouver
25:06un médecin généraliste,
25:08avoir la consultation
25:10d'un spécialiste
25:12relativement rapidement,
25:13c'est quand vous avez
25:14un bouton qui vous inquiète,
25:16vous voulez voir
25:17un dermatologue
25:18pour savoir
25:18si ce n'est pas cancéreux,
25:20vous faites Doctolib
25:21et vous avez un rendez-vous
25:22dans six mois,
25:24etc.
25:24Donc,
25:24l'offre de soins
25:25s'est effondrée
25:25alors que la médecine
25:28a fait des progrès énormes
25:29et voilà,
25:30c'est une,
25:31bon,
25:31on ne va pas,
25:33le problème,
25:33c'est deux minutes,
25:34mais voilà,
25:35il y a quelques pistes
25:38à la fin du livre
25:39de réflexion.
25:41En tout cas,
25:41je rappelle
25:42à nos téléspectateurs,
25:43de sang et d'or
25:44quand l'urgence
25:44est une vie,
25:45vous pouvez le trouver
25:46sur la boutique TVL,
25:47écoutez,
25:47merci Clothua
25:48pour ce très beau témoignage
25:50en tout cas,
25:51de toute une vie
25:52donnée pour les autres.
25:55Voilà,
25:55c'est un livre,
25:56je dirais,
25:56d'action,
25:57d'émotion
25:57et de réflexion.
25:58chers téléspectateurs,
26:01bonne journée à vous
26:02et à une prochaine fois.
26:03Sous-titrage Société Radio-Canada
26:06Sous-titrage Société Radio-Canada
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