00:00Une époque se lit dans ses formules.
00:08Le XXe siècle avait son « ça va ? », petite monnaie du lien social,
00:13question rituelle, posée sans forcément attendre de réponse.
00:16Le « ça va ? » était fatigue.
00:19Il ne disait rien et n'informait pas,
00:21mais il reliait, en ouvrant un interstice, futile hypocrite,
00:26à la possibilité d'une attention.
00:27Le XXIe siècle numérique a, lui, inventé son équivalent « bien à toi ».
00:34Mais ici, le geste fatigue a disparu.
00:37Cet exaspérant « bien à toi » n'est pas ouverture, mais clôture.
00:42Ce n'est pas un appel, mais une formule d'arrêt
00:44qui ne cherche pas à engager, mais à solder.
00:48Et c'est précisément là que se loge son poison.
00:51Sous couvert de chaleur, le « bien à toi » installe une distance glacée.
00:55L'oralité est hospitalière, elle suppose la présence et la réciprocité.
01:01L'écrit induit, lui, une transmission différée.
01:05Il fixe et il crée une distance.
01:08L'email combine l'instantanéité du message et la froideur de l'écrit.
01:13Il ne relit pas, il enregistre.
01:15Et sa rhétorique s'est réglée en conséquence.
01:17Efficacité, neutralité et surtout, absence de gratuité.
01:23Dans cette mutation, ce n'est pas seulement une formule qui change, c'est un monde.
01:28Le langage fatigue, celui qui perdait son temps à maintenir la relation,
01:33n'a plus cours dans l'économie de l'attention.
01:36Trop coûteux, trop inutile.
01:38Le temps des mails ne supporte pas le bavardage.
01:41Alors, on garde une fin de politesse, mais on en expulse la relation.
01:46Ce détail minuscule et décisif.
01:50La disparition du fatigue, c'est la disparition d'un mode de sociabilité.
01:55En éliminant l'inutile, on élimine aussi l'humanité du langage.
02:00Bien à toi, signe le temps du management horizontal, de la proximité sans attachement.
02:06Autant bien à vous peut marquer une distance cordiale, administrative, presque honnête,
02:12mais bien à toi, non, trois fois non.
02:14C'est le fatigue sans l'empathique.
02:17C'est une politesse minimale calibrée pour un monde qui veut de la relation sans lien.
02:22Ni plus ni moins que le langage de l'affect low cost.
02:25C'est le vernis relationnel d'un monde qui ne veut plus assumer ni les conflits, ni les rapports de force.
02:32Car, ne nous y trompons pas, ce bien en apparence généreux est un capital symbolique.
02:37Il sert à montrer une appartenance à la tribu des gens qui savent que la brutalité doit désormais passer par d'autres canaux que l'écrit.
02:47Raison pour laquelle, c'est la signature fétiche des RH qui veulent rester cool et des managers qui refusent d'être appelés chefs.
02:54C'est le langage de la subordination horizontale.
02:58Plus de hiérarchie explicite, plus d'autorité assumée, mais une dépendance travestie en lien bienveillant.
03:06Loin de créer une intimité réelle, cette formule institue un faux lien, une proximité simulée.
03:13Elle mime la complicité pour éviter l'engagement.
03:16On la serre comme on glisse une pièce dans un flipper.
03:20Cette banalisation du bien-à-toi illustre comment le capitalisme contemporain instrumentalise la politesse comme technologie de lissage des affects.
03:29C'est l'équivalent verbal de la musique d'ascenseur.
03:33Elle n'est pas là pour interpeller, mais pour lisser et neutraliser à défaut de dire.
03:37Mais peut-on réellement être bien à quelqu'un, dans un monde qui érige l'autonomie en dogme, la désintermédiation en valeur et la souveraineté de soi comme horizon ultime ?
03:50Bien-à-toi est le contraire d'une attention, c'est un simulacre, le symptôme poli d'un monde qui mime la relation faute de pouvoir ou de vouloir la vivre vraiment.
Commentaires