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  • il y a 5 mois
Élu le 22 août 2025 à la tête de la plus ancienne loge maçonnique française, Pierre Bertinotti revient sur son parcours, les valeurs républicaines des francs-maçons et leur combat historique pour la séparation de l'Église et de l'État, alors que la loi du 9 décembre 1905 fête son 120ᵉ anniversaire.

Retrouvez « Le Grand portrait par Sonia Devillers » avec Sonia Devillers sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-9h10

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Transcription
00:00J'ai face à moi le nouveau grand maître du Grand Orient de France, la plus importante et la plus ancienne loge française.
00:07Alors forcément, je me demande, qu'est-ce qui pousse un homme au mi-temps de sa vie à devenir franc-maçon ?
00:13L'opportunisme, l'envie d'entre-soi, le goût des réseaux, celui du pouvoir, mieux, du pouvoir occulte, j'écluse tous les vieux clichés.
00:21Mais quand même, je veux comprendre, qu'est-ce qui fait entrer en franc-maçonnerie ?
00:26Qu'est-ce qui motive à s'engager dans ce long processus d'initiation, à enfiler des gants et un tablier deux fois par mois,
00:32à circuler autour d'un damier, à se placer sous un œil tout puissant, à deviser entre frères et sœurs et à en garder le secret ?
00:40Est-ce un besoin de spiritualité, de sacré, qui ne dit pas son nom ?
00:44La franc-maçonnerie est-elle une sorte de religion sans Dieu ni foi ?
00:49La question va faire hurler mon invité car il est un laïc acharné.
00:53Les francs-maçons, avant lui, ont été les bâtisseurs de la laïcité, s'activant pour séparer l'État de l'Église catholique, loi enfin votée en 1905.
01:03Mais alors, que les francs-maçons font-ils dans des temples ? Portrait numéro 60.
01:12Pierre Bertinotti, bonjour.
01:14Bonjour, Sonia Devillet.
01:15Donc comment on s'adresse à un grand maître ? On lui dit maître ?
01:18Non, alors le nom c'est grand maître du Grand Orient de France ou bien président du Conseil de l'Ordre, comme vous voulez.
01:25Eh bien, je vous remercie d'avoir accepté cette invitation.
01:28Vous avez 72 ans, vous êtes un ancien haut fonctionnaire, vous enseignez l'économie et vous avez été élu donc par les représentants des 1400 loges qui composent le Grand Orient de France.
01:40Quand on dit Grand Orient, pourquoi Orient ?
01:41Alors Orient, parce que c'est le lieu où on se réunit. Par exemple, moi j'ai été initié à Metz, dans une loge qui s'appelle Saint Jean au Temple de la Paix.
01:51Et on ne dit pas Saint Jean au Temple de la Paix à Metz, on dit à l'Orient, à l'Orient de Metz. Pourquoi l'Orient ? Parce que c'est là où le soleil se lève.
01:58Ah, à l'Est. Et vous êtes un homme de l'Est. D'ailleurs, vous êtes un homme de l'Est. Pourquoi ? La franc-maçonnerie est-elle aussi prénante à l'Est, historiquement ?
02:08Alors, historiquement, il y a beaucoup de loges militaires. L'Est de la France ayant vu, hélas, étant un terrain propice aux guerres et aux conflits.
02:19Et puis à Metz, on a une particularité. La légende dit que c'est là que Lafayette aurait été initiée et qu'il aurait d'ailleurs pris la décision...
02:34Donc Lafayette, grand franc-maçon.
02:35Voilà, et pris la décision d'aider les insurgés à se libérer des Britanniques.
02:40Donc il avait 18 ans. Il avait 18 ans et on appelle ça le souper de Metz.
02:45Voilà, exactement.
02:46Voilà, donc il dîne à Metz et il décide de partir libérer l'Amérique.
02:49Voilà qui est glorieux dans la légende des francs-maçons.
02:54Lafayette, grand franc-maçon.
03:24Mozart, c'est la flûte enchantée, c'est le grand opéra, plein de symboles maçonniques.
03:31Peut-être une rapide photographie de cette franc-maçonnerie dans notre pays.
03:36Combien de francs-maçons aujourd'hui ?
03:38Alors, si on compte uniquement le Grand Orient de France, c'est la principale obédience libérale au sens des idées du siècle des Lumières et qui représente à peu près 56 000 membres.
03:56Et si on additionne l'ensemble des obédiences françaises, on est autour de 170 000, 180 000 membres des obédiences maçonniques en France.
04:05Alors, en devenant grand maître, vous rendez public, Pierre Bertinotti, pour ne pas dire médiatique, un engagement que vous avez longtemps tenu discret ou secret ?
04:16Alors, le terme exact, c'est discret.
04:20Parce qu'il n'y a pas d'obligation pour le franc-maçon de se déclarer ou de ne pas se déclarer.
04:28Chacun est libre de faire ce qu'il souhaite faire connaître.
04:33La seule obligation pour un franc-maçon, c'est de ne pas divulguer le statut de franc-maçon d'un frère ou d'une sœur.
04:42Eh bien, ça relève aussi cette discrétion de l'image que les francs-maçons ont malheureusement encore trop souvent dans la société,
04:51où on véhicule des fantasmes.
04:54Je crois que Charline Van Denkker vient d'utiliser le terme de secte.
04:59Le terme de secte. Et beaucoup, peut-être parmi nos auditeurs, sans aller jusque-là, n'ont pas une idée claire de ce qu'est la franc-maçonnerie.
05:07Et donc, vous pouvez avoir, je prends toujours l'exemple de Metz, où vous avez des frères et des sœurs qui vont en loge,
05:15c'est-à-dire dans l'atelier, le lieu où nous nous réunissons pour nos travaux de francs-maçons, à Nancy, 50 kilomètres au sud.
05:23Et à l'inverse des Nancyens qui viennent à Metz.
05:25Tout ça parce qu'ils ne souhaitent pas que professionnellement, on sache qu'ils sont francs-maçons.
05:29Alors, il y a une histoire aussi en France. Il y a une histoire de la haine des francs-maçons, de l'anti-maçonnisme.
05:36Il y a une histoire de la persécution très forte.
05:38Bien entendu. Et le dernier exemple en date, c'est la période noire, la période de Vichy, où effectivement, la franc-maçonnerie était interdite.
05:46Nous avons eu un certain nombre de nos frères, de nos sœurs qui ont été déportés.
05:52Et très clairement, cette période noire a contribué à rendre le statut de franc-maçon un peu dangereux.
06:02Si on prend la Troisième République, c'était presque l'inverse.
06:05Et si on prend notamment les parlementaires, fin du XIXe siècle, début du XXe siècle...
06:09On va y revenir, à cet âge d'or de la franc-maçonnerie, à cet âge d'or de la République, à la naissance de la République.
06:15Parce que l'histoire de la République française et l'histoire des francs-maçons, évidemment, se confond jusqu'à cette devise.
06:21Liberté, égalité, fraternité, qui est la vôtre, en réalité.
06:25Et qui se retrouve au fronton de la République.
06:27Alors, effectivement, liberté, égalité, fraternité, c'est notre devise.
06:31Mais quand même, je voudrais comprendre pourquoi les francs-maçons obsèdent-ils l'extrême droite ?
06:39Pierre Bertinotti.
06:41Ah, je pense que là, les choses sont très claires.
06:44À partir du moment où votre nom a été révélé au public, on a vu passer quand même un certain lot d'insultes, un certain lot...
06:53Je dirais d'insultes automatiques.
06:56Quel que soit le titulaire de la charge, il est la victime de ces insultes qui véhiculent les fantasmes complotistes
07:06qu'on trouve plus particulièrement à l'extrême droite ?
07:10Mais si on se place sur le plan des valeurs, nos valeurs sont clairement à l'opposé de l'idéologie de l'extrême droite.
07:22Je prends un exemple très simple qui est connu de tous, la préférence nationale.
07:27La préférence nationale est clairement contraire à nos valeurs humanistes et universalistes.
07:32Donc on ne peut pas être membre du Rassemblement national et rejoindre le Grand Orient de France ou une de ses loges ?
07:37Lorsqu'on devient franc-maçon, on s'engage.
07:41On contracte librement un engagement.
07:43Cet engagement consiste à respecter notre règlement général, entre autres.
07:48Et dans le règlement général, il est dit qu'on ne peut pas faire partie d'associations qui prônent la xénophobie, l'antisémitisme et le racisme.
07:56Si tu peux voir détruire l'ouvrage de ta vie
08:01Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir
08:08Ou perdre en un seul coup le gain sans partir
08:13Sans un geste et sans un soupir
08:20C'est étonnant, un président du Conseil de l'Ordre, le nouveau grand maître, qui ouvre son discours d'installation par Bernard Lavillier.
08:29Pourquoi Bernard Lavillier ?
08:31Alors d'abord un souvenir personnel.
08:33Un souvenir personnel puisque Bernard Lavillier est un chanteur qui a défendu les terres, la vallée de la Fench, la sidérurgie.
08:41Ma famille d'origine italienne a eu son activité professionnelle, a vécu à Ayange dans la vallée de la Fench.
08:50C'étaient des immigrés italiens ?
08:51C'étaient des immigrés italiens.
08:53Donc Bernard Lavillier défend cette terre.
08:55Et puis Bernard Lavillier c'est un chanteur engagé.
08:57Et le franc-maçon il est engagé dans la société.
09:00Mais ces immigrés italiens, ils n'étaient pas profondément catholiques ?
09:03Alors j'avais une grand-mère, ma grand-mère paternelle est allée jusqu'au presque, aux dernières semaines, derniers mois de sa vie, quasiment tous les jours à l'église.
09:13Et à Ayange vous avez une église italienne.
09:18Enfant, il m'est arrivé d'accompagner mes grands-parents le dimanche à l'église italienne où se retrouvait la communauté italienne.
09:27Et alors cette conviction laïque, elle vient du côté maternel ?
09:30Et la conviction laïque vient du côté maternel où effectivement mon grand-père était instituteur.
09:39Il était, on va dire, de cette gauche socialiste, syndicat national des instituteurs.
09:47Et je me souviens, sur son bureau il y avait un bulletin syndical qui s'appelait l'école émancipée.
09:53Donc le côté laïque vient du côté maternel.
09:57C'est ça. Donc vous êtes en fait, vous êtes vraiment un enfant de cette troisième république, de ces hussards noirs, de ces instituteurs en charge de l'école laïque gratuite pour tous en réalité.
10:10Parce que vous qui êtes enfant d'instituteur et descendant d'immigrés italiens, vous avez fait de très hautes études.
10:15Vous avez étudié à Sciences Po, vous avez fait l'école supérieure des postes et des télécommunications, vous avez été haut fonctionnaire au ministère des Finances.
10:25Donc en réalité vous êtes un pur produit de la république.
10:27Je suis un pur produit de la république et un pur produit de la méritocratie.
10:31Mais pour revenir un instant sur ma famille d'origine italienne, c'est très important car mon grand-père disait toujours tu respectes les lois de la république française.
10:43Il était profondément acquis à l'idée que la France lui permettait de bien vivre et de mieux vivre et en cela il devait la respecter.
10:52Donc il y avait un profond sentiment républicain dans cette famille italienne, un profond sentiment laïque dans ma famille maternelle.
11:01Et effectivement avec cette idée que l'école, alors là c'était le point commun entre les deux familles si je puis dire, c'est l'école, l'éducation, c'est la source pour chacun de l'émancipation et de la réalisation personnelle.
11:15A quoi a ressemblé votre initiation ? Pour les profanes, c'est évidemment mystérieux, assez exotique, plein de ses accessoires, de ses rituels et de ses décors, le crâne, le sablier, les gants, je l'ai dit, le tablier, l'épée.
11:31A quoi a ressemblé votre initiation Pierre Bertinotti ?
11:34A toutes les initiations et pour autant elle était fondamentalement différente.
11:39C'est-à-dire ?
11:40A toutes les initiations puisqu'il y a un rituel.
11:44Il y a un rituel de l'initiation et différente parce qu'elle est vécue intérieurement, différemment pour chacun d'entre nous.
11:57L'initiation c'est quoi ? C'est le passage d'un état à un autre.
12:01Donc c'est un rite ?
12:02C'est totalement.
12:02Mais quand je disais que la franc-maçonnerie ressemble de loin pour les profanes à une religion sans Dieu ni foi, est-ce qu'il n'y a pas quelque chose là où vous entrez dans le temple, où vous enfilez des accessoires, vous accomplissez des rituels, vous rentrez dans une communauté de frères et de sœurs ?
12:23Il y a quelque chose là de religion sans Dieu ?
12:26Je n'emploie pas le terme de religion.
12:27De sacré alors ?
12:28Alors, je ne vais pas faire le terme de sacré.
12:31La religion c'est la relation avec Dieu, entre l'homme et Dieu.
12:34En fait, le rituel est indispensable pour marquer la rupture entre le monde de la vie quotidienne et puis le monde à l'intérieur du temple, dans la loge, dans l'atelier, dit de manière plus simple, le lieu où nous nous réunissons et où nous travaillons à devenir franc-maçon.
12:57L'image que nous employons, la plus simple, c'est lorsqu'on est initié, on est une pierre brute.
13:06Et cette pierre brute, elle va se travailler tout au long du parcours initiatique, mais le parcours initiatique, il dure toute la vie.
13:13Et nous devons polir cette pierre et nous la polissons en nous enrichissant du propos de l'autre.
13:21Et nous avons une méthode pour cela qui est fondée sur l'écoute.
13:27La triangulation de la parole, vous ne prenez pas la parole de n'importe quelle façon.
13:33Vous demandez à prendre la parole, on vous donne la parole.
13:38Tant que vous n'avez pas dit « j'ai dit », on ne vous interrompt pas.
13:43Et donc, vous êtes à même de retenir ce que l'autre a dit et peut-être il va ainsi vous ouvrir une autre voie.
13:53Dans le monde dans lequel nous évoluons aujourd'hui, ce sanctuaire de la parole.
13:59Et je précise que, c'est ce que j'ai lu, que les initiés doivent se taire, doivent commencer par se taire.
14:05Alors, le droit d'un initié, il n'a qu'un seul droit, celui de se taire pendant deux ans.
14:14C'est un apprenti, il se tait pendant deux ans et donc pendant deux ans, on se réunit deux fois par mois.
14:20Deux fois par mois, trois heures à peu près, la durée de la réunion, on s'appelle une tenue.
14:24Pendant trois heures, il écoute, il regarde, il observe, il s'enrichit, il apprend à connaître l'autre.
14:36Et comme on sait, et c'est ça, être franc-maçon, le premier travail du franc-maçon, c'est apprendre à se connaître soi-même.
14:44Et on se connaît encore mieux à travers l'écoute de l'autre.
14:49C'est ce qu'on appelle, nous, dans notre jargon, construire son temple intérieur.
14:55Ce travail sur soi-même, ce travail sur soi-même que nous faisons en commun, en commun pendant.
15:02C'est ça, c'est-à-dire que le temple est un espace partagé et en même temps, c'est un espace intérieur et un espace spirituel.
15:09Oui, tout à fait.
15:10Vous organisez ce soir une fête de la laïcité, parce que la laïcité, ça se fête ?
15:16Alors, en deux temps, la fête de la laïcité, effectivement, aura lieu samedi.
15:23D'ailleurs, j'en profite pour faire un petit peu de publicité, au 16 de la rue Cadet, Paris 9e,
15:29donc au siège social du Grand Orient de France, où nous allons avoir une journée où on va voir, en fait, la laïcité à travers les arts.
15:37Le cinéma, le théâtre, le design.
15:40Mais c'est toute l'histoire du Grand Orient de France.
15:42Le combat pour la laïcité, la séparation de l'Église et de l'État.
15:46Je l'ai dit, 1905, cette loi qui célèbre ses 120 ans, c'est toute l'histoire de votre obédience.
15:51Non, mais je serai même plus clair.
15:53La laïcité, c'est l'ADN du Grand Orient de France.
15:56C'est ça.
15:56Ce soir, quand même, je veux quand même dire, ce soir, nous recevons l'ancien président de la République, François Hollande, justement, le 9 décembre.
16:10Et nous avons une question à lui poser, et ça fait le lien avec la loi de 1905.
16:14Pourquoi, monsieur le président, vous n'avez pas tenu votre promesse de constitutionnaliser les deux premiers articles de la loi de 1905 ?
16:22Pourquoi faire entrer la loi de 1905 dans la Constitution ? Parce qu'elle vous semble menacée, cette loi, aujourd'hui ?
16:28Nous vivons aujourd'hui une période réactionnaire.
16:31Nous vivons une période où ce que l'on croyait acquis, en termes de progrès social ou de progrès sociétaux, sont clairement remis en cause.
16:42Il faut remettre l'ouvrage sur le métier.
16:44Il faut être au combat.
16:46Et la laïcité, c'est un combat.
16:48Alors, j'ai une dernière question.
16:50Monsieur le grand maître du Grand Orient de France, quand on est Moselland, quand on a grandi avec l'Alsace et la Lorraine,
16:58dans les deux seules régions de France qui font exception à la loi de 1905,
17:02comment on fait pour se prononcer pour cette constitutionnalisation ?
17:07Tant pis pour l'exception des Mosellands ?
17:09Je ne suis pas schizophrène et effectivement, je suis favorable à ce que la loi de 1905 s'applique sur l'ensemble du territoire national.
17:20Il sera toujours temps de voir les modalités d'application.
17:24Je vous remercie beaucoup, Pierre Bertinotti, d'avoir accepté l'invitation de France Inter.
17:28Merci.
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