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  • il y a 6 semaines
Retrouvez « Nouvelles têtes » présenté par Daphné Bürki sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/nouvelles-tetes

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00:00Daphné Burki et sa nouvelle tête.
00:02Oui, il est 9h50, nous sommes en direct dans la grande matinale de France Inter
00:05et ce matin, ma nouvelle tête s'appelle Romuale Gadé-Bécou.
00:09Il est journaliste et désormais romancier.
00:12Son tout premier livre s'appelle Les Gréveuses et c'est un début bouleversant.
00:16Un roman polyphonique sur 17 femmes de chambre en grève
00:20durant deux ans dans un hôtel de 600 chambres.
00:23Un roman qui parle du travail, qui parle du corps, qui parle de la dignité.
00:26Mais il n'y a pas de misérabilisme, il n'y a pas de voyeurisme.
00:29C'est écrit vraiment avec justesse et c'est ce qui m'a frappée.
00:32En fait, ce n'est pas juste un roman social, j'ai pigé que c'était un roman filial.
00:36Le premier livre d'un fils qui parle du métier de sa mère, elle-même, femme de ménage
00:40et qui n'avait pas compris, enfant, un bruit, un bruit de l'enfance,
00:44celui de la souffrance d'une mère qui rentre du travail.
00:47Alors, on ne le connaît pas très bien ce Romuale de Sonia.
00:49J'ai cherché, j'ai regardé dans mon questionnaire.
00:51Alors bon, ok, il m'a donné ce son qu'il définit bien dans son humeur.
00:55Alors, c'est une chanson d'ailleurs qui parle du mensonge, qui dit « ne me mens pas ».
01:01Alors, qu'est-ce que je peux vous dire d'autre, Sonia ?
01:03Il est journaliste indépendant, né à Harris-Orangis en 1990.
01:07Il est lauréat de la bourse Lagardère pour la presse écrite en 2020.
01:12Et peut-être Charline aussi, vous avez lu certains de ses articles
01:14puisqu'il collabore régulièrement au magazine Society, Saufout et le temps.
01:17Ah oui, quand même !
01:19Il a fait un truc illégal, une fois, c'est de doubler dans une queue un peu trop longue.
01:24C'est maigrichon Romuald, ça ne fait pas beaucoup de croustie pour moi, je vous le dis.
01:28C'est très honnête, oui.
01:28Voilà, rapprochez-vous du micro, Romuald, quand même.
01:31Ça ne fait pas beaucoup.
01:32Bonjour, Romuald, bienvenue dans le studio de France.
01:34Bonjour, merci de m'accueillir.
01:36Je suis très contente de vous accueillir ce matin.
01:38Pour comprendre alors d'où vient cette nécessité d'écrire ce livre qui s'appelle Les Gréveuses,
01:43c'est édité chez Grasset, je vous ai proposé tout simplement, directement,
01:47une carte blanche pour vous présenter.
01:49Et ça commence avec un morceau que vous avez choisi.
01:52Il s'appelle Massou de Franco.
01:54C'est à vous le micro de France Inter.
01:58Elle parlait de cadences infernales, de tendinites, de douleurs musculaires,
02:02des conditions de leur travail de femmes de chambre qui épuisaient leur vie.
02:05Les femmes de chambre de l'Ibis-Batignol étaient alors à leur énième mois de grève.
02:10Et moi, j'entendais enfin des choses mal comprises vingt ans plus tôt quand ma mère
02:13rentrait du boulot.
02:15C'était un raclement de gorge, une malédiction, un gémissement, dû à des genoux, un dos douloureux.
02:21Je n'entendais pas ça.
02:22Allangui par l'ivresse de l'enfance, je ne le voyais pas non plus.
02:26Et via mes turpitudes scolaires, j'ajoutais même allègrement du boulot à son boulot.
02:30Des plaintes silenciées par l'habitude.
02:32Souvenirs vagues, en fait, bien enfouis en sommeil, en attente tranquille d'être
02:35réveillé.
02:37Vingt ans après, c'est le cas.
02:38C'est cette femme de chambre ? Ok.
02:39Je dis et me souviens sans honte.
02:41Je m'intéresse au sujet.
02:42Accor, Ayat, Louvre, hôtel, Accor.
02:44Ça fait plus de vingt ans que des femmes de chambre se mettent en grève dans ce pays
02:47pour l'amélioration de leurs conditions de travail, de leurs conditions de vie.
02:51J'échange avec quelques-unes.
02:52J'avais vu et voulu oublier l'envers du corps de cette maman travailleuse qui rentre à
02:56la maison.
02:57Jour après jour, soir après soir, chambre après chambre.
02:59J'en apprends finalement sur l'endroit de ces corps au travail, leurs positions gênées,
03:03inconfortables.
03:05Ce qui s'y passe parfois dans ces chambres.
03:08Aussi leurs dix-sept minutes pour les nettoyer, cette course effrénée contre le temps d'une
03:11vie s'en allant trop vite.
03:12En droit et envers des corps, ces deux langues s'en mêlent.
03:16J'écris et surtout réécris ce qui, je ne sais pas encore, deviendra les grèveuses,
03:21mon premier roman.
03:22Eh oui, merci d'avoir accepté de parler ce matin au micro de France Inter.
03:27Bah oui, on a le droit d'applaudir, Charline.
03:28Évidemment qu'on a le droit d'applaudir dans ce studio.
03:31Comme si ça vous provoque des choses et des émotions, comme ce roman.
03:35Ça vous a fait quoi d'ailleurs comme émotion, quand on vous l'a donné, quand on l'a
03:38imprimé, quand vous l'avez eu entre les mains, ce premier roman ?
03:40Et vous l'avez offert à qui en premier ?
03:42Je l'ai offert à ma maman en premier, de la fierté.
03:46J'étais content et première signature, première dédicace, c'était pour la maman.
03:51Vous saviez dès le début que vous vouliez être romancier ?
03:54Pas du tout.
03:55Moi, je voulais être footballeur professionnel, malheureusement j'ai raté.
03:58Une blessure au genou est passée par là.
04:01Et non, j'ai commencé l'écriture par le journalisme.
04:08On vous rapproche un peu le micro.
04:09J'ai commencé par le journalisme, mais en fait, à force d'écrire, je me suis dit que
04:15je pouvais écrire ce roman parce que je suis tombé sur l'histoire des femmes de chambre
04:21de Louis Batignolles, qui m'a un peu perturbé, comme je le dis dans ce texte, qui m'a questionné
04:26et en fait, qui m'a fait me souvenir que ma mère a fait ce travail 20 ans plus tôt.
04:32C'est des choses dont...
04:33C'est quoi le premier souvenir de l'enfance qui a remonté et qui vous a déclenché l'écriture de ce livre ?
04:37En fait, quand elles expliquaient leur travail, puisque c'est un travail, on ne vous l'explique pas en fait.
04:42La mère part au boulot et tous les jours, c'est à peu près la même chose.
04:45Et quand elles, elles ont expliqué leur souffrance au travail, leur travail, ce qu'elle faisait vraiment concrètement,
04:50déçuer ses chambres, de se mettre à genoux dans des positions inconfortables,
04:55et bien là, j'ai eu quelques flashs de ce que ma mère potentiellement faisait
04:59et c'est comme ça que je me suis intéressé au sujet.
05:03J'ai voulu rencontrer certaines de ces femmes et à force de les entendre, me raconter leur histoire.
05:10L'histoire finalement s'est mêlée avec ce que ma mère, ce que j'entrevoyais de ce que ma mère faisait 20 ans plus tôt
05:19et c'est à partir de là que j'ai commencé à écrire.
05:20Donc vous faites écho à ces femmes de chambres, de l'hôtel Ibis, ça se passait au Batignolles.
05:26La greffe était historique, elle a duré près de 20 mois. On va écouter une archive.
05:31On a gagné ! On a gagné !
05:34C'était pas facile, mais on y est arrivé.
05:37Parce qu'avec un grand groupe comme le groupe Aport, on n'était pas aussi sûr de ça.
05:40Mais quelque part, on disait qu'on devait être déterminés et c'est notre détermination qui nous a menés jusqu'au bout.
05:46Voilà, ce sont les femmes.
05:47Il est temps de venir faire cette victoire avec nos enfants qui ont souffert pendant cette lutte-là et de venir là à la belle étoile.
05:55Notre victoire doit donner des exemples à d'autres personnes, de sortir, de refuser l'exploitation.
06:03Romuald, j'ai volontairement fait le choix de passer le happy end.
06:07C'est tellement rare qu'une grève fonctionne, que j'ai fait ce choix-là.
06:13En tout cas, elles ont fini en effet par obtenir gain de cause.
06:17Quand vous entendez d'ailleurs ces sons, qu'est-ce que vous ressentez ?
06:21Moi, ça me rappelle comment je suis rentré dans cette histoire finalement, dont j'étais loin.
06:27Je ne m'intéressais pas forcément à ces questions de travail, côté un peu social.
06:34Ce ne sont pas forcément les romans que je préfère.
06:37Et moi, ça m'a fait pénétrer là-dedans dans un truc qui était assez inconnu pour moi.
06:42Je me suis intéressé au sujet.
06:43J'ai vu, comme je l'ai dit dans le texte, que depuis 25 ans en France,
06:46arrivaient très régulièrement ces grèves de femmes de chambre.
06:48Il y en a quasiment tous les ans.
06:50Elles ne bénéficient pas de la même lumière que celle-là qui a duré très longtemps.
06:54C'est ce qu'on comprend, au-delà de l'émotion évidemment de ce livre.
06:59Cette lutte, c'est aussi l'histoire d'un racisme structurel.
07:01Finalement, ces femmes, pour la plupart racisées, elles sont toutes sous-traitées.
07:06Leur invisibilisation, on comprend, c'est un système.
07:08Votre roman, il le raconte très bien.
07:10Qu'est-ce que vous vouliez dire justement sur cette mécanique-là ?
07:13Sur ce racisme organisé qui façonne finalement même leurs conditions de travail ?
07:18Moi, en fait, j'avais envie vraiment de raconter cette histoire au plus près des corps.
07:22C'est pour ça que j'ai choisi la fiction plutôt que le récit ou l'essai.
07:26Et d'un côté, je raconte ce corps collectif qui prend forme.
07:29Mariyama, Diva, Minata, Rita sont mes personnages.
07:33Et de l'autre, Rita, ce corps plus intime.
07:37Rita, c'est notre héroïne.
07:39Et qu'on va suivre comme corps marqué par le travail, abîmé par le travail.
07:44Aussi ce corps qui éduque les enfants.
07:46Ce corps qui raconte aussi une certaine histoire du racisme et de la colonisation.
07:54Alors, on parlera de perruques, de blanchiment de la peau, de défrisage.
07:57Et moi, je voulais vraiment faire en sorte que cette grève, cette grande lutte,
08:03reflète mille autres luttes du quotidien.
08:05Et dont le racisme, oui, qui est aussi, qui à la fois régit, je pense, ce travail de la manière déjà dont elles sont recrutées, ces femmes.
08:18On fait parfois en sorte qu'elles ne parlent pas les mêmes langues pour morceler déjà les communautés de travail.
08:24Et après, oui, le racisme aussi de manière de plus longue durée.
08:27Dans une plus longue durée, oui.
08:28Est-ce que Afi Ouah, votre mère, a lu ce livre ?
08:32Elle ne l'a pas encore lu.
08:34Parce que son livre préféré, j'irais même, peut-être le seul livre qu'elle lise, c'est un gros livre qui s'appelle La Bible.
08:43Après, les autres à côté, ce n'est pas des chefs-d'oeuvre.
08:48C'est La Bionniote.
08:49Il est dédicacé à...
08:50Écris la Bible, mon fils, ou sinon je ne te lirai pas.
08:54En tout cas, il est dédicacé à votre mère.
08:56Et je vous le conseille ce matin, ça s'appelle Les Grèveuses.
08:59C'est édité chez Grasset.
09:00Merci beaucoup, Rémuald, d'avoir été là ce matin.
09:03Merci à vous.
09:03Et vous restez avec nous, encore une heure de grande matinale tout à l'heure.
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