00:00Bienvenue à l'heure des livres Dominique Missica, on est ravis de vous recevoir.
00:04Vous êtes historienne, écrivain, vous avez déjà écrit plusieurs de nombreux essais, romans.
00:11Et vous venez de publier Irène Nemirovski, Une vie inachevée, un livre qui est paru chez De Noël.
00:17Un livre qui est très intéressant, que l'on connaisse ou non d'ailleurs l'oeuvre d'Irene Nemirovski.
00:22Parce que ce qui est étonnant chez cet auteur, c'est qu'elle a une vie extrêmement romanesque.
00:30Et elle a réussi à être, ce que vous dites tout au long du livre, à la fois une femme, une mère de famille et puis une femme qui écrit également.
00:41Alors comment vous l'avez-vous connu par ses livres, j'imagine, dans un premier temps ?
00:47Et lequel de ses livres vous l'a fait découvrir ?
00:50Comme de très nombreux Français, la déflagration à la lecture de Suites françaises,
00:58qu'il prit Renaudot à titre posthume en 2004, évidemment est un choc et je n'y échappe pas.
01:04Mais c'est bien plus ancien que cela.
01:07Irène Nemirovski, qui est morte à Auschwitz en 1942, avait laissé derrière elle deux petites filles.
01:13Et en 1998, donc c'était hier, j'ai écrit un livre sur les orphelins juifs qui attendaient en vain leurs parents à l'été 45.
01:27Et j'avais consacré un chapitre à ces deux petites filles, Denise Epstein et Elisabeth Gilles.
01:36C'était ces deux petites filles. L'une d'entre elles, Elisabeth Gilles, est devenue éditrice et elle-même romancière, donc je l'ai connue.
01:46Et Denise Epstein, qui a témoigné en 2005 pour les archives audiovisuelles de la Fondation pour la mémoire de la Shoah,
01:55évidemment a raconté ces deux années qui ont précédé l'arrestation et la déportation de son père et de sa mère.
02:05Et donc c'est une histoire qui m'habite depuis très longtemps et je crois que son destin, qui est follement romanesque, m'a bouleversée.
02:17C'est ça qui m'a amenée à écrire.
02:19Alors pour faire bref, en fait, elle a quitté avec sa famille la Russie, en fait plutôt l'Ukraine, c'était l'Empire russe.
02:25Elle est née à Kiev, donc c'est l'Ukraine.
02:29Pour la France, elle a été élevée dans une forme d'amour, de culte de la France.
02:36Elle parlait le français, elle a été élevée par une gouvernante française.
02:40Et lorsqu'elle arrive en France avec sa famille, lorsqu'elle s'installe en France, elle écrit très vite en français, bien sûr.
02:47Son premier livre, Le Malentendu, est paru en 1926, mais son premier vrai succès, c'est David Golder, qui paraît en 1930.
02:55Et un livre qui, lorsqu'on le lit aujourd'hui, peut surprendre certains, tant il y a parfois ce qu'on peut appeler des clichés antisémites
03:03ou une manière de parler crue qui, aujourd'hui, serait plus compliquée.
03:09Oui, alors ce qu'il faut quand même replacer, c'est qu'on est en 1929-1930, elle est toute jeune, elle a 26 ans.
03:16Et Bernard Grasset, qui est son éditeur, a l'idée géniale de la rajeunir encore un peu pour accentuer l'extraordinaire talent dont elle fait preuve.
03:27Ce livre qui s'appelle, qui a pour titre David Golder, a un succès incroyable.
03:34Et souvent, on a dit d'Irene Nimirovski qu'elle était la sagante des années 30.
03:38Du jour au lendemain, mais véritablement du jour au lendemain, elle est célèbre.
03:43Oui, elle est encensée par la critique, elle a la reconnaissance littéraire et la reconnaissance du public.
03:47Oui, alors évidemment, les tirages sont fabuleux.
03:51Son livre est tout de suite adapté au cinéma avec Harry Bord dans le rôle de David Golder.
03:56Et l'année suivante, elle publie Le Bal, qui est aussi adapté au cinéma avec Daniel Darieux.
04:02Donc c'est une vedette, c'est réellement une vedette.
04:06Mais si on regarde d'un peu plus près, il y a deux choses qui m'ont frappée.
04:11La première, c'est que pour la complimenter, on dit qu'elle a un style viril, qu'elle a une écriture noire, âpre.
04:20Certains critiques littéraires même soupçonnent que ce soit un pseudonyme.
04:24Donc la misogynie de la critique littéraire de l'époque est assez redoutable.
04:29Et elle va s'en défendre admirablement bien parce qu'elle est très très intelligente et maligne.
04:35Elle va jouer le jeu des médias posant avec sa fille, son chat, etc.
04:43Donc il y a déjà, je dirais, ce petit bémol de la critique qui souligne qu'il n'est pas commun qu'une femme,
04:54au lieu d'écrire des histoires sentimentales, s'attaque au monde des affaires.
04:59Quant au cliché antisémite, à la première lecture, c'est vrai que ce David Golder,
05:04qui est un financier cupide, atroce, décrit, vraiment, vous avez raison, avec les pires clichés.
05:13Oui, mais si on remarque, si on le lit de près, c'est l'époque qui veut que le roman juif soit à la mode.
05:20Et Irène Nimrovski, elle a un désir, c'est d'être lue par le plus grand nombre.
05:24Donc, elle n'hésite pas à les utiliser, quitte à les retourner.
05:29Mais évidemment, il faut savoir lire ce texte pour ne pas être heurté par ses descriptions.
05:36Mais elle est une écriture d'une efficacité qui fait qu'aujourd'hui encore,
05:41tout le monde lit David Golder ou Le Bal.
05:44Oui, c'est vrai.
05:46Entre autres livres, d'ailleurs.
05:48Alors, évidemment, c'est impossible de parler d'elle sans évoquer son enfance et ses parents,
05:52et notamment sa mère qui est un phénomène qu'elle décrit comme une espèce de monstre
05:58parce que sa mère réapparaît dans beaucoup de ses romans
06:01et elles ont eu des relations extrêmement tendues, extrêmement compliquées.
06:07C'est un meurtre littéraire.
06:09C'est un meurtre littéraire dans plusieurs livres.
06:11Ah oui, oui.
06:12Eh bien, c'est vrai qu'on peut se dire que dans les années 30,
06:16Irène Nimrovski, comme vous l'avez dit, une jeune femme comblée,
06:20mère de deux petites filles,
06:21un mari charmant qui l'accompagne,
06:24qui joue...
06:25Alors, il n'y a pas de mots, d'ailleurs, pour qualifier le mari qui...
06:30En fait, d'habitude, on dit que c'est la femme et la muse de l'écrivain.
06:33Lui, il l'accompagne, il la soutient, il l'aide,
06:36il réclame les droits d'auteur par des lettres, des courriers assez vifs.
06:42Donc, elle a l'air absolument comblée et heureuse.
06:44Sauf que c'est une jeune femme extrêmement tourmentée,
06:49blessée au plus profond d'elle-même par cette enfance solitaire qu'elle a eue,
06:55alors qu'elle était choyée.
06:56C'est une famille de la bourgeoisie juive.
06:59Elle n'a manqué de rien.
07:00Ses vacances en France se passaient au palais, à l'hôtel...
07:05À l'hôtel, à Biarritz, à Nice, au Monaco...
07:08Enfin, elle n'a jamais connu la misère et elle a même connu la richesse.
07:14Oui, mais son père était un brasseur d'affaires,
07:17portrait de David Golder, absent,
07:21acharné pour sauver sa fortune et la faire grandir.
07:26Et sa mère est une femme frivole, superficielle,
07:31qui multiplie les amants,
07:33qui refuse de se voir vieillir
07:35et qui donc trouve chez sa fille une rivale potentielle
07:39et qui n'aura eu de cesse de la rejeter,
07:43d'être profondément égoïste.
07:45Et évidemment, pour Irène Nimerovski,
07:47c'est une blessure dont on ne peut pas guérir.
07:52Alors, sa carrière commence sur les chapeaux de roue,
07:56en même temps qu'une jeunesse dans les années 20.
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