00:00RTL Matin, Thomas Soto
00:02Il est 8h17, face à Fogiel, le débat sur la fin de vie est relancé.
00:09Depuis lundi, 12 retraités sont jugés devant le tribunal de Paris.
00:13Ils sont accusés d'avoir aidé des personnes à se procurer des barbituriques
00:16dans le but de mettre fin à leur jour.
00:18Pour en parler, Marc-Olivier, vous recevez le docteur Didier Péillon,
00:21lui qui a reconnu avoir provoqué la mort de certains de ses patients en fin de vie
00:25et ce pour abréger leur souffrance.
00:27Bonjour docteur Péillon.
00:29Bonjour.
00:29Vous reconnaissez donc avoir pratiqué l'euthanasie dans ce livre,
00:32ces malades que nous aidons à mourir chez City.
00:35Depuis que le livre est sorti, vous êtes d'ailleurs suspendu de votre hôpital à titre conservatoire.
00:40Sur le procès qui s'est ouvert lundi, vous en pensez quoi ?
00:44Vous, ces prévenus qui ont aidé des malades à récupérer des barbituriques interdits en France,
00:50vous en pensez quoi ?
00:52Je ne connais pas bien le dossier pour avoir une idée précise là-dessus,
00:57mais on est visiblement, si les éléments que j'ai sont exacts,
01:03on est dans une pratique totalement hors cadre, hors médecine, hors contrôle,
01:09qui est difficilement compréhensible pour nous praticiens.
01:13C'est clair.
01:14Hors cadre, hors pratique, hors contrôle,
01:16pourtant ce que vous révélez dans le livre,
01:19c'est aussi finalement d'avoir pratiqué des euthanasies,
01:23au moins deux, des injections létales,
01:26et puis on va venir aux autres, sans cadre légal.
01:29Vous êtes confronté exactement à la même pratique.
01:31Tout à fait, tout à fait.
01:32Alors, au moins deux, non, deux.
01:34Oui, deux dans ma vie, dans ma carrière de plus de 30 ans.
01:41En effet, le gros problème pour moi, ce ne sont pas ces gestes...
01:47Enfin, le gros du problème, en fait, c'est la limitation thérapeutique,
01:52et ça, par contre, ça fait partie de nos pratiques quotidiennes inévitables.
01:57Alors, on va rappeler ce que c'est, la limitation thérapeutique,
02:00c'est, en gros, vous avez un malade,
02:01vous savez que, finalement, il est en fin de vie,
02:03et vous...
02:04On ne fait pas le maximum.
02:05Vous ne faites pas le maximum,
02:06et même, vous ne lui donnez pas les médicaments
02:07dont il aurait éventuellement besoin pour se lâcher sur le moment,
02:10et vous le laissez mourir,
02:12et ça, c'est très encadré,
02:14et vous, au quotidien, cet encadrement, vous le contournez.
02:19Oui, en fait, pour revenir aux actes qu'on appelle d'euthanasie,
02:24c'est exceptionnel dans la vie d'un médecin.
02:28En effet, moi, j'ai un cas que je raconte dans mon livre,
02:33où, il y a plus de 30 ans,
02:35on s'est retrouvé face à un patient
02:36qui est en train d'étouffer dans son sang,
02:38dans une situation vraiment d'épouvante,
02:41qui est toujours très présente dans ma mémoire,
02:44et avec l'ORL qui était présent,
02:46on a décidé, vraiment en extrême urgence,
02:48de pratiquer une anesthésie immédiatement,
02:51sans vraiment attendre pour mettre fin à cette agonie
02:59qui allait durer 10 minutes, 20 minutes, 30 minutes.
03:01Il avait 40 ans ?
03:02Oui, tout à fait.
03:03Il était là en urgence, il sortait d'un cancer du larynx,
03:06et donc, quand vous l'euthanasiez pour, finalement, abréger ses souffrances,
03:11vous n'en parlez pas, par exemple, à sa famille,
03:12vous le décidez, vous-même, avec votre collègue ?
03:15Alors, voilà, ça, ça illustre vraiment,
03:17votre question illustre vraiment notre difficulté
03:19à faire comprendre la réalité de notre travail
03:22et la réalité de ce qui se passe à l'hôpital.
03:26Quand vous avez devant vous,
03:28quand vous avez quelqu'un qui arrive aux urgences
03:29avec une petite hémorragie comme ça,
03:31vous allez voir la famille pour avoir quelques éléments,
03:33puis après, vous vous occupez du patient.
03:35Et quand, moi, en l'occurrence, pour ce patient,
03:39je suis rentré dans le box,
03:40je me suis retrouvé face à quelqu'un,
03:43c'était vraiment, sincèrement, j'en ai vu,
03:45mais là, c'était vraiment une situation d'épouvante
03:47avec quelqu'un qui est en train d'étouffer dans son sang,
03:49de cracher du sang,
03:50qui avait un cancer ORL,
03:53qui avait récidivé,
03:54et pour lequel il n'y avait plus de traitement possible.
03:57Le regard du patient était, mais,
03:59rempli d'effroi à un point pas possible.
04:02Est-ce que vous pouvez imaginer
04:03que je peux le laisser pour aller voir l'épouse
04:06et passer dix minutes avec elle pour lui expliquer ?
04:08Pour moi, ce n'est pas envisageable.
04:10Loin de moi de juger, ce n'est pas envisageable pour vous,
04:12mais la loi ne vous permet pas
04:13de l'injecter une dose de barbiturique ?
04:16C'est le gros souci.
04:18C'est-à-dire que ce sont des pratiques
04:19que nous faisons tous.
04:22C'est-à-dire l'exemple précis d'un vaisseau
04:25qui se fissure chez un patient
04:27qui a un cancer ORL,
04:29c'est quelque chose qu'on redoute
04:30dans tous les services.
04:31Il faut bien savoir que dans tous les services
04:34où ce genre de situation peut arriver,
04:36il y a une seringue qui est prête
04:38pour justement intervenir immédiatement
04:40parce que les minutes sont des minutes.
04:41Il y a une seringue qui est prête.
04:43Donc, ça veut dire que, en fait,
04:44tout le monde est au courant.
04:44Il y a une espèce d'hypocrisie générale.
04:47Et vous, aujourd'hui, vous le racontez,
04:50mais ce que d'autres font au quotidien,
04:52en dehors de la loi.
04:53Mais tout à fait.
04:54Moi, je suis inondé de messages
04:56de mes amis médecins qui disent
04:59« Mais en fait, ce que tu écris,
05:01c'est ce qu'on fait tous les jours. »
05:02C'est-à-dire les limitations...
05:03Alors, je cite une étude dans mon livre
05:06qui est une étude assez solide
05:09sur le plan méthodologie
05:10qui montre qu'il y a 300 000 décès par an
05:14dans un contexte de limitation thérapeutique.
05:17Un décès sur deux.
05:18Donc, c'est le quotidien.
05:19C'est notre quotidien.
05:20Mais enfin, c'est facile.
05:21Mais vous en parlez à l'hôpital ?
05:23Entre médecins ?
05:24Ou avec votre direction ?
05:26À l'hôpital, moi, je travaille en équipe.
05:29On a un staff tous les matins
05:31où on parle de tous les patients
05:32avec l'équipe au complet.
05:33Donc, tout est transparent.
05:36Pour nous, il n'y a aucun souci.
05:38Là où il y a un souci,
05:39c'est qu'en effet, on est en dehors du cadre.
05:41Mais on ne peut pas être autrement
05:43qu'en dehors du cadre.
05:45La loi n'envisage en aucun cas
05:48les décisions prises en urgence.
05:50et un vide juridique complet.
05:52Parce que la loi, il faut le rappeler,
05:53elle va repasser si tout ça est bien
05:56à l'ordre du jour après ce remaniement.
06:00L'aide à mourir consiste à autoriser
06:02et accompagner une personne
06:03qui en a exprimé la demande
06:04à recourir à une substance létale.
06:05Le malade devra s'administrer
06:07lui-même le produit.
06:08La loi, c'est ça.
06:09Ce n'est pas les cas de tous les jours.
06:11Ça ne sert pas à grand-chose.
06:12Non.
06:12Alors, ce n'est absolument pas une réponse
06:14pour notre quotidien.
06:15C'est un très, très grand pas symbolique.
06:18Très clairement.
06:18Mais ça ne répondra absolument pas
06:21au quotidien que je décris dans mon livre.
06:24Le quotidien que vous décrivez dans le livre,
06:26notamment cette injection létale,
06:30c'était il y a longtemps.
06:32Elle vous travaille encore ?
06:34Ou alors elle est loin derrière vous ?
06:36Vous la regrettez ?
06:37Alors, je vais être honnête avec vous.
06:39Ça sera à refaire, je le referai.
06:40Mais c'est impensable de laisser quelqu'un
06:43dans une agonie aussi terrible,
06:46aussi violente, aussi épouvantable.
06:48On ne peut pas rester les bras croisés.
06:50Et je ne connais pas de soignants
06:52qui resteraient les bras croisés
06:53à tenir la main d'un patient dans cette situation.
06:56Ce n'est pas possible.
06:57Franchement, c'est humainement pas possible.
06:59En vous lisant, on dirait presque l'inverse.
07:00Parce que vous racontez les deux cas
07:02où vous êtes intervenu pour aider à mourir.
07:05Mais vous racontez aussi cette femme de 85 ans
07:07qui arrive aux urgences en état de difficulté respiratoire,
07:09puis mise sous masque oxygène.
07:11Elle est hospitalisée pour une infection pulmonaire.
07:13Elle est incontinente.
07:14Elle a des troubles neurocognitifs sévères, etc.
07:17Bref, vous, on ne va pas rentrer dans les détails du cas clinique,
07:21vous la sauvez sur le moment.
07:22Mais on a l'impression que vous vivez presque mal
07:24de l'avoir sauvée.
07:25Parce que vous savez très bien que, finalement,
07:28elle va souffrir.
07:29Et ça va être très difficile pour elle après.
07:32Alors, à titre très personnel,
07:34ma difficulté, si vous voulez,
07:36c'est de décider, de prendre des décisions
07:39que je ne prendrai pas pour mes proches.
07:43Parce que la loi est comme ça.
07:44Parce qu'on n'enfreint pas la loi tous les jours.
07:47Parce qu'on est dans le cadre de notre pratique sociétale.
07:53Et qu'en effet, ce genre de patient est soigné
07:55avec des traitements curatifs.
07:57Il est clair que dans certaines situations,
07:59ce que je fais, je ne le ferai pas pour mes proches.
08:01Et ça, par contre, c'est source de culpabilité.
08:03Pour soigner, plutôt que pour aider à mourir,
08:06a priori, quand vous faites ce serment d'hyprocadre.
08:08On est là pour accompagner les gens.
08:09Il y a une dimension humaine.
08:12Donc, vous avez plus de culpabilité à l'avoir sauvée
08:14que, finalement, à avoir aidé à mourir les autres, en fait.
08:17Tout à fait.
08:18Ça peut paraître paradoxal, mais c'est votre quotidien.
08:21Oui, c'est notre quotidien.
08:23Et il y a des survies qui sont tellement terribles.
08:28D'ailleurs, quand ces patients décèdent,
08:29quelle est la réaction de l'entourage et des soignants ?
08:31C'est de dire que c'est la meilleure chose qui pouvait lui arriver.
08:34Tous ont réagi comme ça.
08:35Tous, tous, tous.
08:36Devant ces situations de gens très, très, très altérés,
08:41on dit tout ça.
08:43Or, trois jours avant, on donnait des antibiotiques pour passer le cap.
08:47Il y a une incohérence.
08:47Est-ce que si la loi, finalement, allait plus loin ?
08:50Finalement, vous êtes quand même confronté, vous le racontez,
08:53à une forme de culpabilité.
08:55Ça ouvrirait les vannes.
08:57Et il y aurait beaucoup plus d'actes d'euthanasie.
08:59Et peut-être trop.
09:00Je crois qu'il faut regarder l'expérience des pays voisins.
09:05Personne n'envisage de revenir en arrière.
09:10Non, moi, c'est pas...
09:12L'ADN des médecins, c'est de soigner.
09:14Moi, j'ai passé toute ma vie dans la sphère de l'urgence à m'acharner pour essayer de tirer d'affaire les gens.
09:20Mais parfois, il faut admettre qu'on n'y arrive pas, qu'on ne peut pas, qu'on ne rend pas les gens immortels.
09:25Pour conclure, je disais, vous êtes suspendu à titre conservatoire,
09:29puisque vous révélez ces actes d'euthanasie.
09:30Vous craignez, finalement, de perdre votre...
09:33Alors, la suspension, franchement, c'est pas le souci par rapport à la gravité du débat.
09:38C'est douloureux pour moi, très clairement.
09:40Parce que j'adore ce que je fais, et c'est douloureux.
09:43Je comprends complètement la direction qui a pris une mesure conservatoire.
09:46Et les relations sont très bonnes, il n'y a pas de sujet là.
09:53Après, on verra.
09:54Après, on verra.
09:56Mais voilà, j'ai pas de regret d'avoir dit clairement ce qui se passe à l'hôpital tous les jours.
10:01C'est sans état d'âme.
10:02C'est malade que nous aidons à mourir chez City.
10:05Merci, docteur Peyon d'être venu ce matin sur RTL.
10:07C'est moi qui vous remercie.
10:08Merci à vous d'être venu.
10:09Débat, évidemment.
10:09C'est moi qui...
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