00:00Bonjour David Baverez, merci d'être avec nous, on vous attrape entre deux avions, c'est vrai que c'est pas évident, vous voyagez beaucoup et vous êtes très occupé,
00:08alors ça nous fait plaisir de vous avoir au cœur de l'été sur le plateau de BFM Business, je rappelle que vous êtes investisseur David, installé à Hong Kong depuis 2011 maintenant,
00:16vous êtes au pouvoir depuis plus longtemps que Xi Jinping, il est arrivé après vous, vous êtes auteur de Chine Europe, le grand tournant aux éditions du Passeur.
00:27Ce que vous retenez vous du sommet de Pékin, on va revenir un petit peu là-dessus avec vous David Baverez, c'est que l'Europe n'a pas compris en réalité l'état d'esprit de la Chine, pourquoi ?
00:37C'est-à-dire que pour les Chinois l'Europe n'existe pas, c'est ça le vrai message. Ce sommet qui remonte à une dizaine de jours, il devait durer deux jours,
00:44on devait parler d'économie le second jour, donc les Chinois ont dit on ne veut pas en parler, on ne parle pas, et on a acté d'un déficit de 300 à 400 milliards de dollars par an de l'Europe vis-à-vis de la Chine,
00:55et on a signé un accord climatique qui ne fait qu'acter une dépendance totale de l'Europe à la Chine sur le plan technologique pour la transition environnementale.
01:02Donc pour les Chinois, ce n'est que du gagnant-gagnant.
01:06Mais il y a quoi s'il n'y a pas l'Europe ? Qu'est-ce qu'ils voient les Chinois dans le monde s'ils ne voient pas les Européens ?
01:11Ce qu'ils font depuis la crise de 2008, c'est qu'ils divisent, c'est l'art de la guerre, ils divisent l'Europe en s'attaquant aux maillons faibles,
01:20qui aujourd'hui sont la Hongrie et l'Espagne, et qui permettent de pénétrer commercialement l'ensemble de la zone,
01:26sans faire aucune concession sur les conditions pour nos sociétés à l'entrée au marché chinois.
01:32Un peu comme les négociations entre Washington et Bruxelles, où il y a 15% d'un côté, il n'y a pas de contrepartie ?
01:39C'est ça qui est intéressant, c'est qu'on a poussé des hurlements en disant que c'est une humiliation pour Mme von der Leyen devant M. Trump,
01:45mais en réalité, il me semble que l'humiliation est beaucoup plus importante vis-à-vis de Pékin,
01:50parce que l'accord américain, on va pouvoir le renégocier.
01:53On va se rendre compte que 80% de ses tarifs sont payés par, si vous en croyez Goldman Sachs, par le consommateur et les entreprises américaines.
01:59Mais le renégocier avant le 7 août, avant, après-demain ?
02:01Non, mais on va s'assurer que ce sont les Américains qui payent pour ses tarifs.
02:06La Chine, c'est très différent.
02:08La Chine, ce qu'on a, c'est ce que j'appelle un second choc chinois qui arrive.
02:12Donc le premier choc chinois, ça a été en 2001, quand la Chine est rentrée dans l'OMC,
02:16et la Chine a fait ce qu'on ne voulait plus faire.
02:18Mais aujourd'hui, la Chine fait ce qu'on souhaite faire.
02:21Et ce second choc, il est orienté autour de trois axes.
02:24L'innovation, parce que la Chine innove de plus en plus.
02:27Donc on parle ici de voitures électriques, mais à Hong Kong, on ne parle plus de voitures électriques,
02:32on ne parle que de voitures connectées et autonomes.
02:34On a déjà marié hardware et software, qui est la manière de digitaliser les industries du XXe siècle,
02:42les digitaliser au XXIe.
02:44Prenez la grande surprise des douze derniers mois, c'est la pharmacie et les biotech.
02:49Les Chinois trouvent maintenant 30% des nouvelles molécules.
02:52C'est-à-dire qu'ils sont en avance sur les États-Unis.
02:54Donc le premier point, c'est l'innovation.
02:56Le second, c'est les surcapacités industrielles.
02:58Parenthèse là-dessus, ça vous fait un choc, vous aussi, qui vivez là-bas, entre Hong Kong, Pékin, Shanghai,
03:05quand vous revenez en France ?
03:06Alors, ça ne me fait pas un choc de voir le sang chinois privé le plus entrepreneurial au monde
03:12nous surprendre en innovation.
03:15Ce qui ne me surprend pas non plus, c'est que ces gains de productivité,
03:18ils sont réinvestis dans des surcapacités industrielles.
03:20Donc ça, c'est le gouvernement qui dit, vous devez réinvestir les gains,
03:25non pas pour générer des dividendes, mais pour créer des surcapacités
03:29qui vont nous permettre de lancer une guerre des prix vis-à-vis du reste du monde
03:32et rendre le reste de la planète dépendante des exportations chinoises.
03:36Et c'est pour ça que ce second choc, il est très dangereux.
03:38Et si vous rajoutez un petit zeste de guerre monétaire avec des États-Unis
03:43qui disent que la seule manière de relancer la croissance américaine,
03:46c'est une dévaluation du dollar,
03:47que la Chine refuse la réévaluation de sa monnaie,
03:50on va avoir un euro qui va être totalement surévalué.
03:53Si je résume ce que vous dites, David Bavrez,
03:55l'Europe, l'Union Européenne, c'est le marchepied de la Chine ?
03:59C'est surtout qu'on n'existe pas.
04:02Et donc, il faut qu'on décide, soit on se ressaisit.
04:07Et c'est tout l'enjeu du chancelier allemand aujourd'hui.
04:11C'est que dans ce monde qui est surendetté,
04:13il n'y a qu'une grande puissance qui est sous-endettée
04:17c'est l'Allemagne qui a 1000 milliards d'euros sous le pied
04:21et qui, en fonction de la manière dont il va résister,
04:23va permettre ou non de remettre l'Europe sur l'échiquier mondial.
04:27Ça tient à ça, le réussite de l'Union Européenne face aux géants chinois ?
04:32Malheureusement, quand vous êtes très endetté,
04:33vous perdez votre souveraineté.
04:34Et que les seuls qui ont encore une souveraineté potentielle en Europe,
04:38c'est l'Allemagne.
04:38Ils l'ont perdu avec le gaz russe,
04:40avec la défense américaine et avec les exportations chinoises.
04:44Et je pense que le chancelier Merckx a un agenda de 5 ans
04:48pour rendre à l'Allemagne sa souveraineté.
04:51Ce que nous, naturellement, nous n'aurons pas en France.
04:52Et en même temps, vous disiez, David Baverez,
04:54la Chine a tendance à diviser les Européens pour mieux régner.
04:57C'est vrai que ça reste difficile d'unir et d'unifier quand on est 27.
05:02On l'a vu, je reparle à nouveau de la guerre commerciale avec Donald Trump,
05:08mais c'est difficile d'incarner l'Europe quand on représente 27.
05:10Et pourquoi on n'arrive pas à diviser la Chine quand la croissance chinoise,
05:14aujourd'hui, si vous écoutez les meilleurs macroéconomistes,
05:16la croissance chinoise est seulement de 1 à 2 %.
05:18C'est une croissance européenne, maintenant, la croissance de la Chine.
05:21Donc, il ne faut pas croire que la Chine est totalement unie derrière Xi Jinping.
05:24Il y a naturellement tout un secteur économique privé
05:29qui n'est pas du tout d'accord avec la politique qui est poursuivie.
05:31Vous me faites une super transition, David Baverez.
05:33Je voulais aussi qu'on parle de ça.
05:35Vous avez sûrement vu que certains cynologues, depuis quelques semaines,
05:39soulignent que Xi Jinping, depuis quelques mois,
05:43effectivement, est en retrait sur la scène politique,
05:45que ce soit intérieure ou internationale.
05:48On l'a vu au sommet des BRICS, où son absence a été remarquée.
05:52On remarque aussi que le PCC, qui s'est réuni fin juin
05:54pour mettre en place de nouvelles réglementations
05:56pour régir ses organes décisionnels,
05:59comment est-ce que vous interprétez ça ?
06:01Ça fait quand même trois ans qu'on est en déflation
06:03de l'indice des prix à la production.
06:06Donc, la dernière fois, il faut remonter à Mao Tse-tung
06:07pour avoir une telle performance.
06:09Donc, naturellement, il y a, et vous avez raison de le dire,
06:12de plus en plus de rumeurs qui sont montées depuis le mois de juin.
06:15Mais ce qu'on a tendance à m'énerver oublier,
06:17c'est que vous pouvez en Chine avoir économiquement tort
06:22très longtemps, tant que vous avez politiquement raison.
06:27Il est arrivé l'inverse.
06:28Au père de Xi Jinping est allé en prison pendant 15 ans.
06:30Donc, le président Xi a bien ça en tête.
06:32Et aujourd'hui, ce ralentissement économique
06:34dont le coût est supporté entièrement par la population,
06:37c'est quoi qu'il vous en coûte,
06:39donc c'est très différent de chez nous,
06:41ce coût qui est économiquement important,
06:44en fait, est contrebalancé par ce mot magique,
06:48humiliation,
06:49qui, où Xi dit à sa population,
06:50le 19e siècle, c'est la Chine qui est humiliée par l'Occident.
06:53Le 21e siècle, c'est le siècle
06:55où la Chine va humilier l'Occident.
06:57Et en même temps, le président chinois, en réalité,
06:59il a toutes les cartes politiques en main jusqu'à maintenant,
07:02donc pas question qu'il parte tout de suite,
07:04il contrôle absolument tout.
07:05Non, alors, ce qui est en discussion,
07:06c'est le Standing Committee,
07:08donc le comité permanent,
07:09les sept personnes qui dirigent la Chine,
07:12où, à la fin du mois de juin,
07:14il y a un communiqué qui appelle à une décision plus collégiale,
07:18ce qui était historiquement la Chine depuis Mao,
07:20plutôt qu'une seule personne qui dirige.
07:21Donc, peut-être un changement de paradigme
07:23qui ne veut pas dire pour autant changement de président.
07:25Exactement.
07:26Merci beaucoup, David Baverez,
07:28d'être venu nous voir ce matin,
07:29investisseur installé en Hong Kong,
07:31auteur de Chine, Europe, le grand tournant.
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