00:00Yves Calvi et Agnès Bonfillon, RTL Soir.
00:04Bonsoir Emilia Agnew, vous êtes experte à la fondation Jean Jaurès, cofondatrice de Think Tank, le sens du service public.
00:10Le ministre de l'économie, Eric Lombard, veut engager la baisse du nombre de fonctionnaires pour faire des économies.
00:15Il a raison, c'est une urgence ?
00:17Si vous voulez, on a l'impression que ce sujet revient en permanence dans le débat public.
00:24Ce qui est certain, c'est que le gouvernement a une urgence, qui est celle de boucler son budget.
00:28Et on voit bien qu'il est dans une impasse budgétaire, mais surtout dans une impasse politique.
00:32Et c'est bien ça la problématique, c'est qu'on voudrait nous faire croire que la question, par exemple, du nombre de fonctionnaires
00:37est une question uniquement technique, technocratique, bureaucratique, alors que c'est une question éminemment politique
00:42et que d'autres choix peuvent être faits.
00:45Et donc là, on voit effectivement qu'on nous resserre chaque semaine la même recette,
00:50où on lance des ballons d'essai pour voir si une des propositions réussira dans le débat public.
00:55Et le problème, c'est que malheureusement, les fonctionnaires pourront moins réagir,
00:59parce qu'ils ont notamment le devoir de réserve, que d'autres professions qui ont eu à se faire entendre ces dernières semaines.
01:04Mais quand même, selon l'INSEE, 5,8 millions d'agents travaillés dans la fonction publique à la fin de l'année 2023,
01:11c'est 62 000 de plus qu'en 2022, 300 000 de plus qu'en 2010.
01:17Comment expliquer que les fonctionnaires sont toujours de plus en plus nombreux dans notre pays ?
01:22Alors, ce qu'il faut dire, c'est que le nombre de fonctionnaires par rapport à l'emploi total,
01:27il est resté relativement stable.
01:29Sur les 20 dernières années, on est autour de 20%.
01:32Il était à 22% en 1989.
01:34Donc, vous voyez, quand on prend certaines dates de référence tout de suite, ça change un petit peu la focale.
01:39Et bien évidemment, le nombre de fonctionnaires, alors qu'ils soient agents publics titulaires ou contractuels,
01:44il évolue sous l'effet de l'évolution de la population.
01:46Et on a connu une croissance démographique.
01:48Mais aussi des besoins de la population, par exemple, en matière de sécurité,
01:52en matière de violences sexistes et sexuelles, en matière d'écologie,
01:55de lutte contre l'évasion fiscale.
01:57Bref, il y a tout un tas de sujets sociaux à prendre en compte.
02:00Et bien évidemment, les agents publics sont là pour y répondre.
02:02Et donc, vous nous dites ce soir sur RTL,
02:04on a vraiment besoin d'augmenter le nombre de nos fonctionnaires ?
02:07C'est ce que j'entends dans votre prise de parole.
02:09En tout état, de cause, ce que font les employeurs publics depuis des années,
02:13c'est d'essayer de recruter avec des politiques d'attractivité,
02:16ce qui explique d'ailleurs probablement une remontée des effectifs sur l'année dernière,
02:21parce qu'il y a des besoins.
02:22Je vais vous prendre juste cet exemple.
02:24Depuis 2005, le nombre d'enfants en situation de handicap qui sont accueillis à l'école,
02:27il est passé de 150 000 à 478 000 en 2023.
02:32C'est énorme.
02:32Et c'est heureux d'ailleurs que ces enfants soient accueillis en institution scolaire.
02:36S'ils sont bien accueillis et qu'il faut les accompagner,
02:38ce qui nécessite énormément de personnes.
02:40Et voilà, juste cet exemple des accompagnatrices, on appelle ça des AESH,
02:44il nous en manque un peu plus de 3 000 aujourd'hui dans les écoles.
02:47Et vous trouvez ça sur tout un tas de pans de politiques publiques.
02:52Donc, ce qu'il faut vraiment regarder derrière,
02:54c'est quelle politique on veut mener, à quel public on veut s'adresser,
02:58quels besoins sont à adresser, et puis surtout, qui doit y répondre.
03:00Parce que si ce ne sont pas des agents publics qui répondent à ces besoins-là,
03:03soit ce sont des agents privés, il faudra bien que quelqu'un les paye,
03:07soit ce sont des besoins qui ne seront pas couverts.
03:09Et à ce moment-là, il faut l'assumer devant les Françaises et les Français.
03:12Il y a peut-être de la marge dans tout ce qui est organisations centrales,
03:17collectivités qui ne sont pas, comme vous veniez de le dire,
03:20les collectivités locales, avec à chaque fois ces personnes
03:24qui s'occupent d'enfants handicapés.
03:25Est-ce qu'on peut tailler ailleurs au niveau du nombre de fonctionnaires,
03:28aujourd'hui ?
03:29Alors là, c'est vraiment une question démocratique,
03:32et ça nécessiterait bien évidemment de ne pas être traité dans l'urgence,
03:35et d'avoir un débat pour savoir à quoi servent les effectifs d'agents publics.
03:40Dans les collectivités locales, ça répond essentiellement à des besoins locaux.
03:43Et d'ailleurs, ce n'est pas pour rien si dans les enquêtes d'opinion,
03:46on en fait régulièrement avec notre think tank,
03:47les politiques et les administrations locales sont les plus plébiscitées
03:52par les Françaises et les Français.
03:53Donc c'est bien que ça répond à un besoin,
03:55alors même qu'on note quand même une déshumanisation de notre société,
03:57une déshumanisation de la relation de service public,
04:00et qu'on a besoin de ces fonctionnaires.
04:02Après, il faudra pouvoir regarder, effectivement,
04:07administration par administration, s'il y a des efforts à faire.
04:09Mais en tout état de cause, ça ne répondra absolument pas
04:12à l'enjeu budgétaire qui est devant nous aujourd'hui.
04:14On est bien d'accord que pour l'instant,
04:15on en est juste aux arbitrages suggérés par Bercy.
04:18C'est-à-dire qu'il n'y a pas de décision prise par l'État français.
04:21Non, d'ailleurs, c'est intéressant.
04:22Chaque semaine, on a des ministres qui viennent nous donner des chiffres
04:25sans savoir précisément ce qu'il y a derrière.
04:29On a eu ça, par exemple, sur les opérateurs de l'État,
04:32où la ministre Monchalin nous a annoncé un tiers des opérateurs
04:35qui seraient supprimés.
04:37Et on voit que la commission d'enquête sénatoriale
04:39qui travaille très sérieusement sur cette question,
04:40plus elle creuse la question et plus elle voit que les missions sont nécessaires.
04:44Après, la question est de savoir qui remplit ces missions-là,
04:47mais que, là encore, les économies budgétaires
04:49ne seront pas du tout à la hauteur de ce qui a été annoncé par les ministres.
04:52Si nous ne faisons pas des choix maintenant,
04:54ce seront nos créanciers pour le FMI qui nous les imposeront.
04:58Ces propos sont ceux de la ministre des Comptes Publics, hier, dans le JDD.
05:02C'est la première fois qu'un membre du gouvernement
05:04évoque aussi clairement une mise sous tutelle de la France.
05:07Est-ce que c'est du théâtre, de la dramaturgie, pour le coup, d'après vous ?
05:10On cherche à se faire peur pour faire des économies, là ?
05:13C'est vrai que la situation des finances publiques peut légitimement inquiéter,
05:19mais elle est d'abord le fruit de choix politiques passés
05:22qui ont consisté à réduire notamment les recettes budgétaires de l'État.
05:27La Cour des comptes a estimé en 2023 que c'était l'équivalent chaque année,
05:30enfin en 2023, de 62 milliards d'euros.
05:32Aujourd'hui, on cherche 40 milliards d'euros d'économies,
05:36donc on voit bien évidemment que nous sommes bien évidemment tributaires de ces choix passés.
05:41Après, on voit aussi que la rhétorique politique,
05:43elle sert très concrètement à essayer de faire passer la pilule auprès des Français.
05:47Donc, toutes les exagérations, rhétoriques, les figures de style vont être mobilisées.
05:51Jamais la pilule, depuis que je suis journaliste, on prétend qu'on doit faire 3% par an.
05:55Et cette année, on a un déficit budgétaire de 5,6%.
05:57Alors, soit on est rentré dans un jeu de théâtre absolument incroyable,
06:01soit il y a un problème de rigueur dans notre pays, non ?
06:07Ce qui est certain, c'est qu'on a un problème de méthode politique.
06:10C'est-à-dire qu'on n'a pas de vision pluriannuelle du budget,
06:14des besoins, des impacts des décisions politiques qui sont prises.
06:18Et donc, chaque année, à la va-vite, il faut trouver des économies,
06:22demander aux administrations de faire ces économies-là.
06:24Et moi, je trouve que c'est un problème démocratique majeur.
06:26Ça devrait être, bien évidemment, un débat démocratique qui devrait avoir lieu au Parlement,
06:30mais aussi avec l'ensemble des Françaises et des Français.
06:32Et donc, là aussi, comme le Président de la République avait invité les Français
06:37à se prononcer sur un certain nombre de sujets,
06:39lançons des grandes concertations, non pas un référendum,
06:41mais des conventions citoyennes pour débattre des besoins,
06:44de qui doit les prendre en charge et surtout, comment on les finance.
06:47Merci beaucoup, Émilie Agnew.
06:48Vous êtes experte associée à la Fondation Jean Jaurès,
06:51cofondatrice, je le rappelle, du Think Tank, Le sens du service public.
06:54Et je renvoie à votre livre,
06:55Puissance publique contre les démolisseurs d'État,
06:58paru aux éditions de l'Aube.
06:59Dans un instant, un homme qui ne démolit rien,
07:01à part la mauvaise humeur et l'amorosité,
07:03Marc-Antoine Lebray sera avec nous pour son Breaking News.
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