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  • il y a 1 an
Le plus dur c'est quand je me réveille alors que j’ai passé la nuit à rêver que ma mère est encore en vie, que je me lève en prenant mon téléphone je me dis "je vais lui raconter TF1" et quelques secondes après je me souviens qu’elle est partie.
À ce moment là, c'est compliqué de ne pas tout casser, de rester engagé pour les autres.


D’ailleurs j’ai un problème avec le mot engagé, ça signifie quoi ?
Si moi je suis engagé ça me différencie des autres, c'est que la position normale, de référence c’est d’en avoir rien à foutre ?


Aujourd'hui dans la Lutte Enchantée pour la Terre au carré, Féris Barkat - le co-fondateur de Banlieues Climat - vient parler de son engagement.
Transcription
00:00Aïe aïe aïe Mathieu, les questions compliquées dès le matin.
00:03Parce que 14h47 c'est le matin pour vous ?
00:05C'est le matin, effectivement.
00:05D'accord, ok, je comprends mieux.
00:07Non, en vrai le plus dur c'est...
00:09Je pense que c'est quand...
00:10En tout cas personnellement j'ai rêvé de ma mère toute la nuit.
00:14Et que je me réveille le matin en me disant...
00:16Je vais aller lui raconter TF1, France Inter, Le Chalutage, toutes ces conneries là.
00:22Et que je me souviens qu'elle est partie il y a deux ans maintenant.
00:26Et je pense que le sentiment à ce moment là, c'est le sentiment le plus dur que je puisse avoir.
00:29Parce que t'as envie de tout casser, t'as plus envie de t'engager auprès de qui que ce soit.
00:35Donc pour moi c'est ça un peu le plus compliqué.
00:38Mais d'ailleurs j'ai un vrai problème avec le mot engager, tant qu'on y est.
00:42Parce que si moi ce qui me différencie des autres, c'est le fait d'être engagé.
00:45Ça veut dire que la position de référence, la position de base, c'est de n'avoir rien à foutre.
00:49Et ça c'est problématique.
00:50Parce que du coup on commence à normaliser quelque chose qui n'est pas normal.
00:52C'est-à-dire que dans un monde qui est en train de mourir dans tous les sens,
00:55normaliser une position un peu neutre qui n'existe pas parce qu'il n'y a rien qui est neutre.
00:59Alors tout le monde est à peu près engagé, même quand tu ne fais rien,
01:01tu participes ou pas à accepter les oppressions.
01:04Et donc quelque part, t'es aussi engagé dans le maintien ou la préservation d'un système qui est problématique.
01:09Donc si tu veux savoir ce qu'il faut faire, si tu veux savoir qui sont les opprimés,
01:13où sont les oppressions, il suffit de regarder qui meurt avant qui dans nos sociétés.
01:18Et donc là tu regardes qui meurt avant qui, les cadres sup, les ouvriers,
01:21entre les réfugiés climatiques, les européens et les gaz à huile actuellement.
01:24Et donc tu peux très facilement voir où sont les oppressions et donc potentiellement t'engager.
01:29Parce qu'en vrai, c'est déjà critique pour beaucoup d'êtres humains.
01:34Donc pour répondre à ta question, le plus dur dans la lutte,
01:36c'est de se sentir seul quand en face les gens se laissent matrixer
01:38par tout ce que le capitalisme produit pour nous faire regarder ailleurs.
01:42Et neutraliser la lutte.
01:43Alors Ferry, justement selon toi, qu'est-ce qui nous fait regarder ailleurs
01:46pour ne pas voir cette violence en face ?
01:48Comment on l'explique ?
01:49Eh bien écoute, il y a beaucoup de choses,
01:50mais un des trucs qui m'a beaucoup marqué, c'est dans le discours de Sankara.
01:53Dans son discours aux Nations Unies, il commence par dire
01:54que son peuple meurt de faim, de soif et d'ignorance.
01:58Alors l'ignorance tue.
02:00L'ignorance, c'est ça le sujet, parce qu'elle nous fait banaliser la violence du monde.
02:03Par exemple, les violences climatiques ou sociales.
02:05Si tu n'as pas les connaissances, tu ne les réalises pas.
02:07Elles sont tellement invisibles et banalisées
02:09que ta tante peut avoir un cancer devant toi à cause de la pollution.
02:12Et toi, tu es un hamad, tu ne comprends rien, tu es en mode,
02:14qu'est-ce qui se passe ? Tu ne peux pas comprendre.
02:15Parce qu'il te faut les informations.
02:17Tu peux voir des enfants dans des mines en RDC
02:19et ne pas voir directement le lien avec ta vie,
02:23avec le digital que tu utilises ou que j'utilise moi aussi.
02:26Donc en fait, en réalité, cette violence-là,
02:29elle est permise parce que, non pas les États sont violents par essence,
02:34mais parce qu'ils sont la violence.
02:36Ils l'ont rendu tellement légal et acceptable à nos yeux
02:38qu'on ne la remarque même plus.
02:39Cette violence, on a fini par la déguiser nous-mêmes.
02:41Au lieu de parler de néocolonialisme et de pillage de ressources,
02:44on préfère parler d'innovation et de génie entrepreneurial.
02:48Au lieu de parler des privilèges et des déterminismes sociaux,
02:50on préfère parler de liberté et de responsabilité individuelle.
02:53Pour combattre tout ça, il faut des outils.
02:55C'est pour ça que nous, on passe par l'éducation populaire
02:57avec notre école du climat.
02:58Sinon, à force, même les mots, le langage dans notre pensée
03:02va censurer notre propre révolte.
03:05Donc même conceptuellement parlant,
03:06on sera incapable d'imaginer une résistance
03:07et c'est là qu'on aura perdu.
03:09Alors, Féris Barkat, justement, vous, vous essayez de résister
03:12en collectif à cette violence.
03:14Pourquoi justement le collectif est aussi important pour vous toutes et tous ?
03:18C'est vrai, c'est vrai.
03:19Je pense que j'ai remarqué qu'on était beaucoup, beaucoup à avoir mal,
03:23mais juste pas au même endroit.
03:25Et j'ai réalisé que cette douleur,
03:26c'est peut-être tout ce qui nous reste à partager.
03:28Parce que quand t'as mal, tout seul dans ton coin,
03:30t'as tendance à faire du mal, toi aussi.
03:33Oeil pour oeil.
03:34Tu réponds à la souffrance par la souffrance.
03:35Mais moi, ce qui m'a sauvé, c'est que j'ai vu de beaucoup trop près
03:37comment la vengeance sur soi-même ou sur les autres
03:40finit même inconsciemment par tout détruire.
03:43Et donc c'est comme ça qu'entre mecs et meufs un peu cassés,
03:46on s'est réunis, on a monté banlieue climat
03:48en disant qu'on allait tout réparer à commencer par nous-mêmes.
03:51De la vengeance, on a essayé d'aller vers la justice.
03:53Et c'est comme ça que oeil pour oeil,
03:55après une autre signification pour moi,
03:57c'est devenu un changement de regard sur nous-mêmes.
04:00Maintenant, on se regarde comme des scientifiques,
04:02des artistes, des poètes, des politiques.
04:04Bref, c'est une thérapie à travers un combat.
04:07Et en fait, je ne sais même pas comment t'expliquer, Mathieu,
04:09il faut le vivre, mais je peux te dire en tout cas
04:10que tout ira mieux.
04:12Tu sais pourquoi ?
04:12Non, pas vraiment, non.
04:14Parce que c'est moi qui te le dis.
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