00:00Aïe aïe aïe Mathieu, les questions compliquées dès le matin.
00:03Parce que 14h47 c'est le matin pour vous ?
00:05C'est le matin, effectivement.
00:05D'accord, ok, je comprends mieux.
00:07Non, en vrai le plus dur c'est...
00:09Je pense que c'est quand...
00:10En tout cas personnellement j'ai rêvé de ma mère toute la nuit.
00:14Et que je me réveille le matin en me disant...
00:16Je vais aller lui raconter TF1, France Inter, Le Chalutage, toutes ces conneries là.
00:22Et que je me souviens qu'elle est partie il y a deux ans maintenant.
00:26Et je pense que le sentiment à ce moment là, c'est le sentiment le plus dur que je puisse avoir.
00:29Parce que t'as envie de tout casser, t'as plus envie de t'engager auprès de qui que ce soit.
00:35Donc pour moi c'est ça un peu le plus compliqué.
00:38Mais d'ailleurs j'ai un vrai problème avec le mot engager, tant qu'on y est.
00:42Parce que si moi ce qui me différencie des autres, c'est le fait d'être engagé.
00:45Ça veut dire que la position de référence, la position de base, c'est de n'avoir rien à foutre.
00:49Et ça c'est problématique.
00:50Parce que du coup on commence à normaliser quelque chose qui n'est pas normal.
00:52C'est-à-dire que dans un monde qui est en train de mourir dans tous les sens,
00:55normaliser une position un peu neutre qui n'existe pas parce qu'il n'y a rien qui est neutre.
00:59Alors tout le monde est à peu près engagé, même quand tu ne fais rien,
01:01tu participes ou pas à accepter les oppressions.
01:04Et donc quelque part, t'es aussi engagé dans le maintien ou la préservation d'un système qui est problématique.
01:09Donc si tu veux savoir ce qu'il faut faire, si tu veux savoir qui sont les opprimés,
01:13où sont les oppressions, il suffit de regarder qui meurt avant qui dans nos sociétés.
01:18Et donc là tu regardes qui meurt avant qui, les cadres sup, les ouvriers,
01:21entre les réfugiés climatiques, les européens et les gaz à huile actuellement.
01:24Et donc tu peux très facilement voir où sont les oppressions et donc potentiellement t'engager.
01:29Parce qu'en vrai, c'est déjà critique pour beaucoup d'êtres humains.
01:34Donc pour répondre à ta question, le plus dur dans la lutte,
01:36c'est de se sentir seul quand en face les gens se laissent matrixer
01:38par tout ce que le capitalisme produit pour nous faire regarder ailleurs.
01:42Et neutraliser la lutte.
01:43Alors Ferry, justement selon toi, qu'est-ce qui nous fait regarder ailleurs
01:46pour ne pas voir cette violence en face ?
01:48Comment on l'explique ?
01:49Eh bien écoute, il y a beaucoup de choses,
01:50mais un des trucs qui m'a beaucoup marqué, c'est dans le discours de Sankara.
01:53Dans son discours aux Nations Unies, il commence par dire
01:54que son peuple meurt de faim, de soif et d'ignorance.
01:58Alors l'ignorance tue.
02:00L'ignorance, c'est ça le sujet, parce qu'elle nous fait banaliser la violence du monde.
02:03Par exemple, les violences climatiques ou sociales.
02:05Si tu n'as pas les connaissances, tu ne les réalises pas.
02:07Elles sont tellement invisibles et banalisées
02:09que ta tante peut avoir un cancer devant toi à cause de la pollution.
02:12Et toi, tu es un hamad, tu ne comprends rien, tu es en mode,
02:14qu'est-ce qui se passe ? Tu ne peux pas comprendre.
02:15Parce qu'il te faut les informations.
02:17Tu peux voir des enfants dans des mines en RDC
02:19et ne pas voir directement le lien avec ta vie,
02:23avec le digital que tu utilises ou que j'utilise moi aussi.
02:26Donc en fait, en réalité, cette violence-là,
02:29elle est permise parce que, non pas les États sont violents par essence,
02:34mais parce qu'ils sont la violence.
02:36Ils l'ont rendu tellement légal et acceptable à nos yeux
02:38qu'on ne la remarque même plus.
02:39Cette violence, on a fini par la déguiser nous-mêmes.
02:41Au lieu de parler de néocolonialisme et de pillage de ressources,
02:44on préfère parler d'innovation et de génie entrepreneurial.
02:48Au lieu de parler des privilèges et des déterminismes sociaux,
02:50on préfère parler de liberté et de responsabilité individuelle.
02:53Pour combattre tout ça, il faut des outils.
02:55C'est pour ça que nous, on passe par l'éducation populaire
02:57avec notre école du climat.
02:58Sinon, à force, même les mots, le langage dans notre pensée
03:02va censurer notre propre révolte.
03:05Donc même conceptuellement parlant,
03:06on sera incapable d'imaginer une résistance
03:07et c'est là qu'on aura perdu.
03:09Alors, Féris Barkat, justement, vous, vous essayez de résister
03:12en collectif à cette violence.
03:14Pourquoi justement le collectif est aussi important pour vous toutes et tous ?
03:18C'est vrai, c'est vrai.
03:19Je pense que j'ai remarqué qu'on était beaucoup, beaucoup à avoir mal,
03:23mais juste pas au même endroit.
03:25Et j'ai réalisé que cette douleur,
03:26c'est peut-être tout ce qui nous reste à partager.
03:28Parce que quand t'as mal, tout seul dans ton coin,
03:30t'as tendance à faire du mal, toi aussi.
03:33Oeil pour oeil.
03:34Tu réponds à la souffrance par la souffrance.
03:35Mais moi, ce qui m'a sauvé, c'est que j'ai vu de beaucoup trop près
03:37comment la vengeance sur soi-même ou sur les autres
03:40finit même inconsciemment par tout détruire.
03:43Et donc c'est comme ça qu'entre mecs et meufs un peu cassés,
03:46on s'est réunis, on a monté banlieue climat
03:48en disant qu'on allait tout réparer à commencer par nous-mêmes.
03:51De la vengeance, on a essayé d'aller vers la justice.
03:53Et c'est comme ça que oeil pour oeil,
03:55après une autre signification pour moi,
03:57c'est devenu un changement de regard sur nous-mêmes.
04:00Maintenant, on se regarde comme des scientifiques,
04:02des artistes, des poètes, des politiques.
04:04Bref, c'est une thérapie à travers un combat.
04:07Et en fait, je ne sais même pas comment t'expliquer, Mathieu,
04:09il faut le vivre, mais je peux te dire en tout cas
04:10que tout ira mieux.
04:12Tu sais pourquoi ?
04:12Non, pas vraiment, non.
04:14Parce que c'est moi qui te le dis.
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