00:00Yves Calvi et Agnès Bonfillon, RTL Soir.
00:03Bonsoir Claude Ardide, vous êtes journaliste et vous publiez La Fabrique du Malheur.
00:07Votre livre paraît mercredi aux éditions de l'Observatoire.
00:10C'est une enquête sur l'Aide Sociale à l'Enfance qu'on a longtemps appelée la DAS.
00:14Rappelez-nous ce qu'est exactement l'Aide Sociale à l'Enfance, à qui s'adresse-t-elle et pour quoi faire ?
00:18Alors, elle dépend d'abord avant tout des conseils départementaux, ce sont eux qui gèrent.
00:24Chaque Aide Sociale à l'Enfance fonctionne de manière indépendante en fonction des budgets
00:29qui sont alloués par les conseils départementaux.
00:32Trois exemples. Dans le Nord, c'est une catastrophe.
00:35Dans les Bouches-du-Rhône, c'est une autre catastrophe parce que les budgets sont ridicules par rapport aux besoins
00:41et notamment face à la maltraitance dont souffrent les enfants.
00:44Un autre exemple, c'est le Puy-de-Dôme qui est l'élève modèle de la France
00:50parce que le président du conseil départemental est un ancien de l'Aide Sociale à l'Enfance.
00:55Donc, conseil départemental, structure de l'Aide Sociale à l'Enfance
00:59avec des milliers de personnes qui travaillent à travers chaque département
01:03et qui bossent avec des éducateurs, avec des puricultrices, des référents, des psys, des psychiatres, etc.
01:09qui eux-mêmes font appel à des structures associatives pour répondre à la demande qui est de plus en plus incroyable
01:16d'accueil d'enfants, soit dans des foyers, soit dans des familles d'accueil.
01:20Quels sont les résultats de votre enquête ? Qu'avez-vous découvert sur l'Aide Sociale à l'Enfance
01:25qui, je le rappelle, est chargée de la protection de près de 400 000 mineurs de moins de 15 ans ?
01:32Alors, il y a deux solutions. Soit sous langue de bois, soit je dis la vérité.
01:36Je découvre l'horreur. Parce que je suis parti du principe qu'il fallait que je travaille sur des cas très précis.
01:42Et donc, je me suis intéressé notamment aux jeunes filles qui se suicidaient dans des hébergements sociaux
01:47qui dépendent de l'Aide Sociale à l'Enfance.
01:49Donc, j'ai suivi le cas de Lily à Aubière. C'est un petit village à côté de Clermont-Ferrand
01:54qui s'est suicidée dans sa salle de bain en se pendant dans la douche.
02:00Dans les locaux de l'Aide Sociale à l'Enfance ?
02:03Oui, dans un hébergement social, puisque cette gamine avait été placée dans un hôtel
02:07alors que la loi attaquée de 2022 devait interdire le fait de placer des gamines dans des hôtels.
02:14A quinze jours près, comme la loi a mis du temps avant d'être appliquée,
02:18enfin le décret, cette gamine s'est suicidée dans cet hôtel où elle n'aurait jamais dû se trouver.
02:22J'ai suivi le cas de Kimberley à Marseille pour essayer de comprendre.
02:25J'ai essayé de retrouver son père, mais son père, quinze jours avant que je le voie, s'est suicidé de chagrin
02:30parce que sa fille s'était jetée d'un pont de quinze mètres.
02:33Donc, j'ai travaillé avec son avocat qui m'a dit que l'ASE a complètement foiré le dossier de la petite Kimberley.
02:40J'ai suivi le dossier à Toulon, à la Seine-sur-Mer, du petit Malakai qui est mort il y a trois ans.
02:45Petit Malakai, sept ans, suivi par l'aide sociale dans l'enfance depuis quatre ans,
02:49martyrisé, torturé par le compagnon de sa mère.
02:52Les juges sont passés au travers de l'affaire.
02:55Les éducateurs n'ont pas suivi le dossier comme il fallait.
02:58Résultat, en 2022, le gamin est assassiné par son père d'une façon mais qui est ultra violente
03:04sous les yeux de sa maman, qui était considérée comme complice, etc.
03:08Donc, j'ai voulu suivre des affaires très précises pour essayer de comprendre.
03:11Et j'ai compris, parce que j'ai rencontré des hébergeurs sociaux, des éducatrices, des psychologues,
03:17des référents, des coordonnatrices, et j'ai surtout rencontré aussi des assistantes sociales
03:23et des péricultrices qui s'occupent des bébés.
03:25Et là, je vous jure que j'ai découvert l'horreur. L'horreur.
03:28C'est-à-dire ? Soyons précis.
03:30Alors, quand le titre du bouquin peut prêter à confusion, c'est pas l'ASE qui est la fabrique du malheur.
03:36La fabrique du malheur, c'est le système en général.
03:38C'est les conseils départementaux qui, en fonction de leur goût politique,
03:42peuvent dire que moi je fais plutôt de la culture, du sport, je fais du tourisme
03:46plutôt que de m'occuper de la maltraitance des enfants.
03:48– Elles touchent de l'argent ces familles qui reçoivent des enfants.
03:50– Bien sûr. Au minimum, un enfant par jour coûte, entre guillemets, 150 euros.
03:57C'est-à-dire que s'il y a deux enfants qui sont hébergés par une famille d'accueil,
04:00c'est 300 euros par jour.
04:03Le seul problème, et là j'en parle à travers le procès de Châteauroux,
04:08il y a 4-5 chapitres qui sont consacrés à Châteauroux,
04:10c'est que les familles d'accueil à Châteauroux,
04:12qui ont été choisies par l'ASE du Nord,
04:15qui n'avaient pas donné d'agrément à ces familles-là,
04:18qui n'avaient pas de formation,
04:20ces familles-là ont touché de l'argent pendant 5 ans
04:23pour des dizaines de gamins, environ 630 000 euros d'argent public,
04:27pour des résultats absolument désastreux,
04:29puisqu'au procès de Châteauroux, qui pour moi est le comble du scandale de l'ASE,
04:35qui pour moi ont totalement dysfonctionné à tous les niveaux.
04:39Le conseil départemental du Nord a défailli,
04:42l'ASE s'est comporté de façon un peu dégueulasse,
04:46les familles d'accueil n'avaient pas d'agrément,
04:48et dans certaines familles d'accueil, il y avait deux agressions sexuelles.
04:52Je rappelle quand même quelques chiffres,
04:549 milliards d'euros c'est le budget de l'ASE,
04:56400 000 mineurs de moins de 15 ans pris en charge,
04:58et il manquerait 70 000 postes de travailleurs sociaux dans notre pays, on est bien d'accord ?
05:02Alors, j'ai fait des interviews dans ce livre de péricultrices,
05:06il manque de péricultrices, on manque de psychiatres.
05:10Je veux vous apprendre quelque chose aujourd'hui,
05:12parce que franchement, j'ai la colère après ça.
05:15Mes amis psychiatres, psychologues, qui font des expertises médico-légales,
05:20soit des agresseurs, soit des mises en cause, ou des enfants,
05:23notamment à Marseille, mais c'est partout en France.
05:26Ces psys, aujourd'hui, qui font des expertises,
05:29ne sont pas payés depuis 11 mois.
05:31Mais ils sont obligés d'exercer leur métier,
05:34parce que si les dossiers ne sont pas constitués,
05:37ils n'arrivent pas sur le bureau des juges, ou du parquet mineur.
05:41Au départ, quand je fais le livre, je me dis,
05:43le système s'effrite. Non, il ne s'effrite pas, il s'effondre.
05:46Et demain, on attend le rapport de la commission parlementaire,
05:50qui, à mon avis, va taper fort,
05:52parce qu'ils ont beaucoup travaillé sur Châteauroux, comme moi.
05:55Mais ce n'est pas quelques mesurettes qu'ils pourront prendre.
05:58C'est une révolution totale pour sauver la zone.
06:01Sinon, on n'y arrivera pas.
06:02Mais est-ce que c'est possible, selon vous,
06:04parce que vous, vous faites une enquête coup de poing,
06:06est-ce que vous pensez que les politiques peuvent prendre conscience
06:08de la catastrophe qui se joue ?
06:11Je vais dire non.
06:13Non, parce que, si vous voulez, vous me connaissez,
06:16vous me connaissez depuis longtemps.
06:17Je ne lâche jamais rien. Jamais.
06:19Je vais toujours jusqu'au bout de mes enquêtes.
06:20Pour la première fois, j'ai eu affaire à la plus grande omerta
06:23à laquelle j'ai été confronté dans ma carrière.
06:25C'est-à-dire que, chaque fois que j'ai voulu rencontrer des présidents
06:27de conseils départementaux, ou leurs adjoints, etc.,
06:30on m'a refermé la porte. On m'a foutu dehors.
06:32Les politiques n'ont pas pris conscience de ça.
06:35Mais ce sont des enfants qu'on a abandonnés,
06:36et du coup, on ne veut même plus entendre parler d'eux ?
06:38C'est ce que vous découvrez ?
06:39Mais je vais plus loin que ça, parce qu'on a discuté
06:40avec plein de copains journalistes qui travaillent sur les problématiques
06:42de prévention et de protection de l'enfance.
06:45On s'est dit à un moment donné,
06:46mais ça me fait mal de dire ça,
06:47parce que ça peut être considéré comme un argument qui est populiste.
06:50Mais comme ce sont des gens qui sont plutôt des humanistes,
06:52des progressistes, des gens à risque d'enquête, etc.,
06:54qu'est-ce qu'ils disent ?
06:55Les enfants ne votent pas.
06:56Donc, ils n'intéressent personne.
06:58Donc, le sujet, c'est qu'il faut tout reprendre à zéro.
07:02Contrôler toutes les aides sociales à l'enfance
07:05de chacun des départements.
07:06Il faut complètement revaloriser ces fonctions.
07:09Engager des éducateurs, des psys.
07:11Moi, je vais vous dire un truc.
07:12Il n'y a pas de ministère de l'enfance.
07:14Il y a un haut commissariat, un bidule de plus,
07:17qu'on a confié à une ancienne secrétaire d'État de l'enfance,
07:20qui était déjà secrétaire d'État de l'enfance,
07:22sous Emmanuel Macron, il y a trois ans.
07:24Pourquoi on recule ?
07:25Pourquoi toutes les missions,
07:27tous les rapports que j'ai vus depuis 15 ans,
07:28me disent la même chose ?
07:29Et on revient systématiquement en arrière en me disant,
07:32ne vous inquiétez pas, on va régler le problème.
07:33Merci, Claude Hardy.
07:34C'est moi qui vous remercie.
07:35La fabrique du malheur paraît mercredi aux éditions de l'Observatoire.
07:38Merci.
07:39Et depuis ce matin, les bourses mondiales sont donc en chute libre.
07:42En cause, les droits de douane que Donald Trump a décidé d'imposer
07:45à ses partenaires commerciaux.
07:46Quelles conséquences sur notre économie
07:48doit-on vraiment négocier ?
07:50Ou montrer les muscles ?
07:51Risque-t-on un vrai krach mondial ?
07:52Ce sera notre débat dans « On refait le monde ».
07:54Rendez-vous dans 15 minutes.
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