00:00Ces derniers temps, je crois que le moment politico-médiatique est devenu non plus
00:12celui de l'éloquence, mais du média-porn.
00:15Oui, en effet, du média-porn, exactement comme le food-porn.
00:19Les actions médiatiques des politiques sont en effet très souvent aujourd'hui des représentations
00:25sous forme variée d'éléments provocants avec l'intention délibérée de provoquer
00:29une sorte de désir, d'émotion, voire d'excitation.
00:33On a appelé ça faire du buzz, attirer l'attention, occuper l'espace.
00:38Je crois qu'il est temps de le nommer, comme on le doit, média-porn, voire politique-porn.
00:44Les images des politiques sur Instagram sont des images intimes, parfois érotiques, sensuelles,
00:50toujours très souvent personnelles.
00:51Les mots, eux, sont souvent creux, mais l'attention est captée.
00:55C'est ce qui compte.
00:57La traditionnelle éloquence s'en est allée et avec elle le raisonnement complexe de la
01:01chose politique.
01:03Le drapeau vaut mille mots, une punchline mille démonstrations.
01:07C'est cette ère du média-porn et du politique-porn qui nous entoure.
01:12Ce n'est pas du futur, c'est ici et maintenant.
01:15Les photos d'Emmanuel Macron par sa photographe fétiche, des photos érotisées à n'en
01:20pas douter, les recettes de cuisine partagées par Sandrine Rousseau, les phrases punchlines
01:25d'une tondelier, les outrances calculées de Mélenchon, les mises en scène entre
01:30effroi et sécurité d'un Bruno Rotaillot ou même d'un Donald Trump outre-Atlantique,
01:36les influenceuses gonflées à l'hélium de De L'Auguste, les selfies charmeurs de
01:40Jordane Bardella, c'est bien du média-porn ou du politique-porn, clairement.
01:45Pourtant, le politique reste l'art de l'éloquence, de l'iconographie, qui dit une histoire
01:52avec un grand H, éloquence et iconographie, qui sont supposées servir une démonstration,
01:58déplier un propos.
01:59Mais en face, nous, spectateurs, sommes-nous encore capables d'écouter autre chose que
02:04des slogans, des phrases toutes faites, des éléments de langage ? Car il se pourrait
02:09bien que les mots, et même pire encore les arguments, soient devenus trop longs pour
02:14la vitesse du monde, nous rappelle le philosophe Rosa.
02:19Sommes-nous en capacité de lire entièrement un article ? Pas si sûr, puisque le média
02:24lui-même nous rassure en nous indiquant le temps de lecture, 2 minutes, 6 minutes, jamais
02:29plus évidemment.
02:30Ingurgiter des infos plutôt que déployer une analyse.
02:35Le modèle du porn est aussi sévré, celui de la vitesse consommation, et la vitesse
02:41dit se prononce sans cesse.
02:43Entendons nos mots, scoop, chaîne d'info, breaking news, deadline, burnout, stress,
02:50réactivité, multitask, asap, tweet, speed dating, fast food, 5G, obsolescence, start-up,
02:58TGV, jusqu'au fameux « il me faut ça pour hier ».
03:01Notre vocabulaire est une consommation, il est un scroll tautologique que l'anglais
03:07autorise plus encore, on l'a vu.
03:10L'économie de l'attention est au cœur de cette pornographie politico-médiatique.
03:14Personne n'a de temps, donc frapper fort, se démarquer est l'essentiel.
03:18Et bien sûr, dans les débats médiatiques, le jeu ultime est de priver l'autre de son
03:23temps de parole.
03:24En le coupant, en déroulant des mots creux, mais juste, juste pour garder la parole, la
03:29caméra sur soi.
03:30Et gagner encore quelques précieuses secondes.
03:34Sauf en campagne officielle, ce jeu est devenu une fin en soi, une vraie compétition.
03:40Car le porn, nous l'oublions pas, est toujours, bien sûr, très compétitif.
Commentaires