00:00Bonjour Jacques Weber, vous êtes un artiste aux multiples casquettes, réalisateur, scénariste, metteur en scène.
00:06Le public vous suit depuis notamment RAS, Dick Boisset, sorti en 73, créant évidemment, et depuis tant d'années, une sublime complicité avec vous.
00:14Ce métier passion d'acteur vous définit, vous permet notamment de vous dévoiler derrière des rôles.
00:18C'est vrai, mais certains ont été plus réels que d'autres.
00:20Il faut ajouter que Costa Gavras, Louise Buñel, Philippe Labreau, Claude Lelouch, Jean-Paul Rapneau, Maïwenn et j'en passe parce que je ne vais pas tous les citer,
00:28vous ont toujours offert des rôles forts, incarnés, parfois sur mesure, avec à la clé le César du meilleur acteur.
00:33Je le rappelle, dans un second rôle en 91 pour Cyrano de Bergerac, pour le rôle de Guiche.
00:39Aujourd'hui, vous êtes sur scène avec Rangé de Pascal Rambert.
00:42Là, pour le coup, la pièce a été totalement écrite pour vous, avec vous.
00:47Elle a déjà été jouée dans toute la France.
00:48Elle a été jouée en Belgique, en Suisse.
00:50Cette pièce est un monologue.
00:51Elle vous offre un tête à tête avec le public franc, direct, sans artifices.
00:56Vous êtes même face à vous-même, j'ai l'impression, Jacques Weber, à travers cette pièce.
00:59Ce n'est pas tout à fait un monologue.
01:01C'est justement ça qui est intéressant, c'est que je m'adresse à une photo de ma femme décédée un an auparavant.
01:09Et le fait, alors ne nous inquiétons pas, ça n'est pas une pièce épouvantablement noire sur la mort d'un être cher.
01:17Au contraire, je crois que c'est tout simplement une très grande pièce d'amour.
01:19Mais j'ai vraiment eu cette sensation très étrange qu'à un moment, entre guillemets, des grosses guillemets, certes, la photo prenait vie.
01:28C'est-à-dire qu'il y avait réellement un dialogue qui s'instaurait entre elle et moi et que, je ne sais pas, quelque chose était palpable et vivant dans cette photo.
01:36Qui plus est, parce que c'est quelqu'un que j'ai choisi dans cette photo, que j'ai bien connu, qui est décédé aussi, que j'aimais énormément.
01:43Et c'est vrai que c'est très troublant.
01:45C'est ce qui fait peut-être l'originalité de la tonalité du spectacle.
01:49C'est aussi une déclaration d'amour aux femmes.
01:52Je propose qu'on en écoute un extrait, d'ailleurs.
01:54Je n'ai plus envie de vivre.
01:56J'ai posé ton portrait devant moi, je te parle.
01:59J'ai vécu tellement dans tes phrases.
02:04Tes phrases étaient ce qui a architecturé ma vie.
02:07J'ai adoré cette vie parce que j'ai adoré vivre dans tes phrases.
02:12Les femmes qui, en parlant, en écrivant, créent un espace dans lequel les hommes peuvent vivre et y être heureux parfois.
02:22J'ai vécu heureux dans le monde féminin de tes phrases.
02:28C'est une façon de remettre les choses, j'ai l'impression, au centre de votre vie.
02:34C'est-à-dire l'importance des femmes dans votre vie, dans la construction d'un homme en général.
02:38Oui, mais de toute façon, on est issus de vous, mesdames.
02:42Non, mais c'est vrai, c'est d'ailleurs votre formidable supériorité.
02:46Dioras parle très bien de tout ça.
02:48Cette forme de supériorité, entre guillemets, c'est sans doute ça qui a fait qu'est née
02:53des religions qui sont coupables d'un milliard des mots M-A-U-X de notre monde.
03:00Mais c'est peut-être de ça qu'est née cette volonté du patriarcat,
03:05cette volonté de nous défendre à tout prix, de cette supériorité que l'on sent malgré nous.
03:10Jamais nous n'aurons la création de la vie dans le ventre.
03:13Jamais. Nous n'en serons que les observateurs.
03:17Est-ce que vous avez le sentiment, justement, que la condition des femmes,
03:19le regard sur les femmes, l'évolution des femmes dans ce métier,
03:23que ce soit au théâtre ou au cinéma, évolue alors, justement ?
03:25Après la grosse polémique de Depardieu, évidemment.
03:28Oui, bien sûr.
03:29Mais ce que je crois, c'est que toute révolution a forcément, génère forcément ces excès,
03:36ces dérapages, mais on ne peut pas l'éviter.
03:40Donc on ne peut pas être contre cette révolution sous prétexte qu'il y a des dérapages.
03:44Il y en a, c'est certain, que si des hommes sont mis à terre
03:49et conspués sur la place publique,
03:51lors même qu'ils n'ont pas encore été jugés, ça pose problème.
03:54Quoi qu'il arrive, ça pose de toute façon un problème.
03:58Il y a d'autres problèmes aussi.
03:59Il y a le fait que l'on est totalement coupé en deux.
04:02Enfin, moi, c'est ce qui m'est arrivé, entre l'amitié,
04:07l'admiration profonde qu'on peut avoir pour un individu
04:11et puis ce qui se passe autour de lui par rapport aux femmes.
04:16C'est vrai que c'est très, très difficile à aménager dans sa tête.
04:22Dans ce rendez-vous avec cette femme à travers ce cadre,
04:25parce que finalement, ce n'est pas un monologue,
04:26mais ça reste effectivement un dialogue avec une femme qui n'est plus là.
04:31Il y a cette notion d'absence qui est extrêmement présente, d'ailleurs.
04:34Et vous dites, l'absence, elle se vit dans le corps.
04:36C'est exactement ce qu'il y a dans ce texte.
04:38C'est très, très fort, d'ailleurs.
04:40C'est quoi l'absence, alors, Jacques Weber, selon vous ?
04:42L'absence d'un être aimé est une chose absolument considérable,
04:48puisqu'il n'y a pas d'aller-retour.
04:51Il y a un aller-retour permanent dans la vie de tous les jours.
04:55Là, il y a une simple trajectoire entre le monde des morts et des vivants.
05:00Et Dieu sait si le monde des morts nous préoccupe quand même.
05:03Forcément, surtout à un certain âge.
05:07Et voilà, je pense que c'est, sans avoir le goût du paradoxe ou des jeux de mots,
05:14mais j'ai vraiment l'impression que l'absence,
05:16c'est peut-être ce qu'il y a de plus présent en nous.
05:19Ce qui frappe dans cette pièce et ce qui prend au trip, vraiment,
05:22c'est la solitude de cet homme.
05:23Comment vous vivez la solitude, vous ?
05:24Est-ce que vous en avez besoin dans votre vie ou est-ce qu'elle vous fait peur, Jacques Weber ?
05:28Moi, je pense que si jamais ma chère et tendre
05:33venait à disparaître avant moi, je ne suis plus rien du tout.
05:35J'en suis sûr et je pense qu'on n'est jamais seul.
05:37C'est-à-dire que la seule chose que je n'aimais pas jouer dans Cyrano,
05:41c'était cette phrase qui, pour moi, ne veut rien dire.
05:44Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul.
05:46Vous savez, à la fin des Noms Merci que j'adore.
05:48Je trouve que c'est une phrase qui ne veut rien dire.
05:50C'est faux. On n'est jamais seul lorsqu'on crée, lorsqu'on joue, lorsqu'on vit.
05:55Parce que c'est le partage.
05:58Pour terminer, que représente ce métier d'acteur pour vous dans votre vie ?
06:03Je me le demande. Pour moi, il est ma clé de voûte.
06:06Il est ma colonne vertébrale.
06:08C'est-à-dire que s'il n'est plus là, tout s'effondre et je suis une espèce de magma de cellules.
06:14Je suis un mollusque sur une plage, un mollusque mort.
06:18Mais profondément, qu'est-ce à quoi ?
06:22Qu'est-ce que notre métier dit maintenant ?
06:24Qu'est-ce qu'il représente ?
06:25Qu'est-ce qu'il va devenir ?
06:27Puisque ça change énormément.
06:29De plus en plus de gens sont aptes à jouer,
06:31parce qu'ils sont de plus en plus libres dans leur expression.
06:35Et c'est magnifique, c'est très bien.
06:36Donc, je ne sais pas ce qu'il va devenir.
06:37Le statut professionnel est relativement récent de l'acteur.
06:41Alors, je ne sais pas.
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