00:00 C'est à la suite de la mort de ma mère, il y a deux ans, en 2022,
00:04 que s'est enclenché l'écriture de ce livre.
00:07 J'étais orpheline et j'ai continué à écrire sur le projet sur lequel je travaillais.
00:13 Et en fait, ça a complètement dévié sur l'enfance.
00:16 J'avais envie d'en parler.
00:18 Il y avait une grande révolte en moi depuis mon plus jeune âge.
00:22 J'étais tout à fait révoltée, mais contre plein de choses.
00:24 Je n'étais pas juste révoltée contre la violence intrafamiliale et tout ça.
00:29 J'étais aussi révoltée contre le monde extérieur,
00:32 de la manière dont on traitait mon père, comment on le tutoyait.
00:35 Ça me choquait terriblement.
00:37 Entre adultes de même origine, c'est-à-dire françaises,
00:41 on ne se tutoyait pas.
00:43 Donc quand on ne connaît pas une personne, on la vouvoie, on ne la tutoie pas à d'emblée.
00:47 Donc c'était une sorte de condescendance, quelque chose d'un peu méprisant, on peut dire.
00:52 Parce qu'il était arabe, bien sûr.
00:53 Cette manière de ne pas être dans le regard de l'autre, comme si on n'existait pas,
00:58 comme si on était absent du paysage.
01:00 À l'école notamment, avec cette expérience d'instituteur au CP,
01:06 qui a été le premier à me traiter de sale arabe,
01:09 je me suis dit « plus jamais ça ».
01:10 Enfin, je l'ai dit à mon père, qui a eu une réaction très violente,
01:13 et qui m'a dit « plus jamais tu te fais traiter de sale arabe ».
01:15 Mais c'est surtout que quand je levais le doigt, je n'étais pas dans son champ de vision.
01:19 Il ne me prenait jamais, alors que souvent j'avais les bonnes réponses.
01:23 Et après, ça met un doute en vous.
01:25 Ça crée quand même quelque chose des petites injustices.
01:31 Mais je ne me suis jamais positionnée comme une victime.
01:34 J'ai toujours pensé que je devais prendre ma vie en main.
01:39 On n'a pas tous des bons départs dans la vie,
01:41 mais on ne peut pas être victime de son enfance.
01:42 Si on passe sa vie à être victime de son enfance,
01:46 c'est donner la victoire aux agresseurs,
01:49 et c'est donner une importance aux agresseurs.
01:53 Et ça, je ne voulais pas, je voulais prendre mon destin en main.
01:56 Je n'aime pas tellement utiliser le mot « racisme »
01:58 parce que ça me gêne terriblement,
02:00 parce que d'un seul coup, j'ai l'impression d'être une victime.
02:03 C'est quelque chose que je refuse catégoriquement.
02:06 Effectivement, dans la vie, on n'est pas accepté par tout le monde, c'est comme ça.
02:10 Beaucoup de gens n'aiment pas les Maghrébins, les Africains subsahariens.
02:15 Ils ont un vrai rejet.
02:18 Ce n'est pas grave, on ne demande pas à être aimé.
02:20 On demande juste à ne pas être agressé.
02:23 Et à ne pas être insulté, en fait, c'est juste ça.
02:25 Mes parents sont arrivés en France au milieu des années 50,
02:28 en fait, suite au grand séisme qu'il y a eu à El Asnab, leur ville d'origine.
02:35 Mon père a fait beaucoup de travail.
02:37 C'était un nomade, c'est quelqu'un qui avait vécu toute sa vie pieds nus.
02:41 C'est quelqu'un qui a beaucoup souffert de l'abandon de sa mère,
02:45 qui a commencé à boire très très jeune, enfant.
02:49 Et donc, la vie de famille n'était absolument pas faite pour lui.
02:54 C'était quelqu'un d'ultra violent, qui n'arrivait jamais à se contrôler,
02:59 qui avait probablement une santé mentale aussi très fragile.
03:03 C'était terrible, en fait.
03:05 Chaque matin, de se réveiller et de voir toutes ces bouches à nourrir,
03:08 c'était l'enfer pour lui.
03:09 Et très vite, ma mère s'est rendue compte que mon père était ultra violent
03:13 et qu'il buvait énormément.
03:16 Et elle retournait à chaque fois chez ses parents,
03:18 qui, eux, la renvoyaient inlassablement chez lui.
03:22 Elle ne pouvait pas quitter un homme, même si violent soit-il.
03:26 Elle l'avait épousée, ça ne se faisait pas.
03:28 On ne quittait pas un homme à cette époque-là.
03:31 Donc finalement, elle est restée avec ce qu'on pourrait appeler son bourreau.
03:34 Toute sa vie, il l'a maltraitée.
03:35 En fait, c'était quelqu'un de très fragile mentalement,
03:38 qui revêtait chaque jour une camisole chimique.
03:42 Elle prenait beaucoup de médicaments, des trucs très lourds.
03:45 Et en fait, c'était la seule chose qui lui permettait de supporter cette vie et cet homme.
03:50 Moi, petite fille spectatrice de ça,
03:53 au début, je pensais que c'était comme ça chez tout le monde.
03:56 Que la situation familiale était ultra violente chez tout le monde,
03:59 que les pères étaient alcooliques, battaient leurs femmes et leurs enfants.
04:03 Jusqu'au jour où j'ai commencé à aller chez les autres, chez les voisins,
04:07 j'ai compris qu'en fait, ce n'était pas pareil,
04:09 que tout le monde n'agissait pas comme ça, que ce n'était pas la règle.
04:14 Mais je ne pouvais rien faire.
04:16 J'étais là avec mes frères et sœurs.
04:17 Donc ça, il faut le dire, c'est quand même, on était une grande fratrie.
04:20 Ce qui est très important dans la maltraitance,
04:22 parce que quand on est ensemble, on se soutient les uns les autres.
04:25 Par exemple, quand un faisait une bêtise,
04:27 jamais personne ne balançait, jamais personne ne disait qui a fait quoi, jamais.
04:31 On préférait recevoir une pluie de coups plutôt que de dénoncer quelqu'un.
04:37 J'étais très effrayée et aussi apitoyée.
04:44 Je le regardais aussi comme un malade, comme quelqu'un qui n'est pas normal,
04:48 comme quelqu'un qui ne se comporte pas normalement
04:51 et que cette personne est quand même mon père.
04:53 Donc, évidemment, quand il était violent, je le haïssais, je souhaitais sa mort.
04:57 Mais aussi, je voyais toute sa détresse et toute cette souffrance, en fait,
05:02 qui m'explosait à la figure.
05:05 Ce qui me faisait le plus mal, c'était quand ma mère se faisait frapper.
05:08 Là, pour moi, c'était horrible.
05:10 Parce que pour nous, c'était normal.
05:12 Je me disais, bon, on est des êtres pas terminés, c'est normal qu'on nous frappe.
05:17 Mais quand c'était ma mère, là, c'était d'une violence extrême
05:20 et ça me faisait très, très peur,
05:21 parce que la violence entre adultes fait très peur aux enfants.
05:24 J'avais peur qu'elle meure, j'avais peur qu'il lui arrive quelque chose de terrible.
05:28 Mon père se déchaînait.
05:30 Il faut savoir que la violence est aussi une grande jouissance pour les agresseurs.
05:36 Il y a quelque chose qui les stimule.
05:40 Et puis, il y a aussi quelque chose de l'ordre de la haine de soi.
05:43 Quand on frappe ses enfants si petits, c'est qu'on se haît soi-même aussi.
05:48 C'est quand même l'extension de soi à ses enfants.
05:50 C'était des coups de ceinture, des coups de câble de télé,
05:53 des coups de pied, des coups de poing, enfin tout, des coups.
05:58 J'ai une cicatrice sur le crâne que je touche très souvent.
06:01 Je me dis, ça, je n'oublie pas.
06:03 Et j'ai vu les étoiles aussi très tôt.
06:04 Je voyais ça dans les dessins animés et un jour, je les ai vues.
06:08 Et en fait, j'ai compris quand on se fait une pluie de coups,
06:10 on voit aussi les étoiles.
06:11 Il doit se passer quelque chose dans le cerveau
06:15 qui fait que ça vous fait des éclairs comme ça dans la tête.
06:18 Le viol chez moi, ce n'est pas quelque chose que je voyais.
06:21 Ce n'est pas quelque chose qui se passait sous mes yeux.
06:24 C'est quelque chose que j'entendais.
06:25 J'ai toujours su ça.
06:26 J'ai toujours su que ça se passait.
06:29 Moi, ce qui m'arrivait, c'est qu'on était envoyé en vacances
06:34 chez un oncle qui était un pédophile, vraiment,
06:37 et qui abusait d'enfants, de tous les enfants qui étaient là.
06:43 Quand j'arrivais chez cet oncle qui était un dévoreur d'enfants,
06:46 comme je le dis dans le livre,
06:49 un grand sentiment d'angoisse m'habitait.
06:51 Je savais que quelque chose allait se passer.
06:55 Et effectivement, toutes les nuits,
06:58 il se passait quelque chose de terrible.
07:00 Il venait hanter les matelas surpeuplés d'enfants.
07:05 Et ça, ça me terrifiait.
07:07 En fait, les premières angoisses de mort que j'ai eues sont liées à ça.
07:12 J'ai eu des crises d'attaque de panique à ce moment-là,
07:16 à partir de l'âge de 7 ans,
07:18 où j'ai supplié ma mère de ne pas me laisser là-bas.
07:21 Et elle n'a pas entendu mon appel,
07:25 elle n'a pas entendu mes souffrances.
07:30 Elle n'a pas voulu les entendre,
07:31 elle ne les a pas comprises, enfin peu importe.
07:33 Donc très tôt, j'ai compris que j'étais seule dans la vie,
07:37 qu'en fait, personne ne pouvait me défendre.
07:40 J'ai mis très très longtemps à faire confiance aux hommes.
07:42 Je n'avais pas du tout confiance aux hommes, mais pas du tout.
07:45 J'ai eu la chance d'arriver dans le milieu de la mode,
07:48 qui a été un milieu très différent de ce que je connaissais,
07:51 où une grande partie des hommes, on va dire, étaient homosexuels.
07:54 Donc d'un seul coup, disons que ça m'a réconciliée avec le genre masculin.
07:58 J'en veux à personne.
08:00 Je ne suis pas dans le ressentiment, ce n'est pas un livre de vengeance,
08:03 ce n'est pas un livre de dénonciation, ce n'est pas un livre là-dessus,
08:09 c'est un livre de constat, en fait.
08:11 C'est juste, voilà, j'explique quelque chose,
08:15 j'explique un parcours de vie,
08:17 j'explique mon cheminement dans la vie.
08:20 Je crois que chaque jour, je me recrée interminablement
08:25 et que chaque jour est un autre défi.
08:27 Ça a été ma vie, je n'en suis pas morte,
08:29 donc j'ai décidé d'en faire quelque chose.
08:31 Ce livre aussi, je l'ai écrit pour mes enfants
08:33 parce que je ne voulais pas leur laisser le silence en héritage.
08:36 C'était important pour moi qu'ils sachent,
08:38 parce que c'est quelque chose qui était très difficile pour moi à expliquer.
08:42 Je crois au bonheur, oui, je crois tout à fait au bonheur.
08:45 Je crois au malheur aussi.
08:48 Je crois qu'en fait, c'est les malheurs qui font que le bonheur arrive
08:52 et que c'est l'enchaînement des deux
08:53 qui fait que d'un seul coup, on se rend compte qu'on vit un moment merveilleux
08:57 et que si on croit qu'on va traverser la vie sans douleur et sans souffrance
09:03 et sans malheur, on se trompe, on se trompe,
09:07 mais fondamentalement, la vie est faite de ça.
09:10 Je crois que je suis heureuse aujourd'hui.
09:11 En tout cas, je ne suis plus malheureuse, ça c'est sûr.
09:14 Et ce qui me rend heureuse, c'est ma famille, c'est mon travail,
09:17 c'est mes proches, c'est ce que disait Freud.
09:23 Vraiment, je suis une adepte de ça très forte,
09:25 c'est de pouvoir aimer et travailler.
09:27 Voilà, c'est ça qui me rend heureuse.
09:29 [Générique]