00:00 [Générique]
00:06 La politique spatiale européenne, voilà notre thème avec Philippe Achilleas.
00:11 Bonsoir, bienvenue.
00:12 Vous êtes directeur Institut du droit de l'espace et des télécommunications de Paris.
00:17 Saclay, alors l'espace est vraiment l'un des secteurs où la construction européenne
00:21 prend tout son sens avec le succès d'Airbus aujourd'hui.
00:25 Avant de porter ce nom, il y a eu EADS.
00:28 Auparavant encore en France, il y avait l'aérospatiale,
00:31 qui me rappelle quelques souvenirs personnels, mais enfin je ne suis pas là pour raconter ma vie.
00:34 C'est le symbole d'une époque où, pour conquérir l'espace,
00:38 les pays fondateurs de l'Europe n'avaient pas eu d'autre choix que de s'unir,
00:42 on peut dire ça comme ça.
00:43 Il fallait être plusieurs pour être assez puissant.
00:45 Tout à fait, c'était d'ailleurs l'idée de la France de créer une institution européenne
00:50 pour porter des programmes ambitieux et être capable de rivaliser
00:54 avec les politiques spatiales des États-Unis et de l'URSS à l'époque.
00:58 C'est comme ça qu'est née à Paris l'Agence Spatiale Européenne.
01:02 Aujourd'hui, on parle de New Space.
01:04 C'était assez inimaginable il y a plusieurs décennies de voir ce qui se passe aujourd'hui.
01:11 Ces opérateurs privés, parfois des petites entreprises.
01:15 Il y a des acteurs européens et français qui émergent aussi dans cet univers-là ?
01:20 Oui, alors pas avec les mêmes moyens, pas avec la même dynamique,
01:23 mais on commence à voir émerger un tissu de start-up dans des domaines aussi innovants
01:28 que le transport spatial, l'observation de la Terre, le nettoyage de déchets en orbite.
01:35 Donc, on voit que c'est possible ici aussi en France et en Europe.
01:39 Alors, on va beaucoup parler de droit de l'espace en quelque sorte
01:42 parce que c'est vraiment une notion passionnante,
01:45 mais je voudrais quand même qu'on rappelle la base,
01:48 c'est-à-dire que la conquête spatiale,
01:50 elle a un lien direct avec les questions environnementales grâce aux satellites.
01:53 C'est de l'observation de la Terre.
01:55 On n'aurait pas une connaissance aussi fine de la situation actuelle sans les satellites.
02:01 Oui, tout à fait.
02:02 Les premiers satellites d'observation ont été lancés dès 1958.
02:05 Alors, à l'époque, c'était de la surveillance militaire,
02:08 mais très rapidement, on comprend l'intérêt de cette technologie
02:11 pour la gestion des territoires et de l'environnement.
02:13 Donc, la bascule se fait dans les années 70
02:16 où on voit des premiers programmes d'observation au service de l'environnement.
02:20 Il y a des programmes européens.
02:21 Alors, par exemple, Copernicus, on peut en dire un mot ?
02:24 On en est où de ce programme ?
02:26 Alors, on a plusieurs satellites dits sentinelles
02:28 qui sont chacun dédiés à l'observation de données environnementales,
02:33 les océans, la Terre, les forêts,
02:35 et qui utilisent à la fois des technologies orbitales optiques
02:40 et des technologies radars,
02:41 ce qui nous permet d'avoir un spectre complet d'images et de données d'origine spatiale.
02:46 L'espace, on va parler de droit.
02:48 Ce n'est pas une zone de non-droit, l'espace ?
02:50 Pas du tout.
02:51 Dès 1967, un traité international est adopté à l'ONU, le traité de l'espace,
02:57 et il va fixer les règles qui sont toujours applicables aujourd'hui.
03:00 Il y a une loi européenne,
03:02 puisqu'on parle du poids de l'Europe, ce que fait l'Europe en matière spatiale.
03:07 Est-ce qu'il y a des réglementations typiquement européennes ?
03:09 On a eu des réglementations propres à certaines applications,
03:12 les télécommunications, les données environnementales,
03:15 mais aujourd'hui, l'Union européenne a pour ambition
03:17 de se doter d'une véritable législation spatiale.
03:21 C'est assez inédit et d'ailleurs imprévu,
03:25 car l'Union européenne ne dispose pas de compétences
03:29 en matière d'harmonisation des législations spatiales nationales.
03:32 C'est chaque pays qui a sa compétence.
03:34 Et alors, ça pourrait porter sur quoi, cette législation spatiale européenne ?
03:37 Trois piliers envisagés, la protection de l'environnement spatial,
03:41 la protection des biens spatiaux contre les cyberattaques
03:45 ou autres activités malveillantes,
03:47 et l'étude de l'impact environnemental de l'activité spatiale sur Terre.
03:52 L'impact environnemental de l'espace, on parle de quoi, des débris notamment ?
03:55 Protection des orbites, c'est principalement la question des débris, effectivement.
04:00 Il y en a beaucoup.
04:00 Énormément. On ne peut pas aujourd'hui tous les cataloguer,
04:04 car vous avez des débris qui sont d'une taille extrêmement petite,
04:08 moins d'un centimètre, et ceux-ci sont inobservables.
04:12 On voit quels sont les gros débris,
04:14 c'est-à-dire que dès lors que vous lancez un objet dans l'espace,
04:17 celui-ci reste en orbite pendant plusieurs années,
04:20 voire éternellement lorsqu'il est placé en orbite suffisamment haute.
04:25 Le problème, c'est la saturation de certaines parties de l'espace,
04:29 notamment les orbites basses et très basses.
04:32 Aujourd'hui, d'ailleurs, quand on lance un objet dans l'espace,
04:35 on doit intégrer sa destruction, son retour sur Terre et sa destruction, c'est ça ?
04:41 C'est ce que prévoit en tout cas la loi française et la loi américaine,
04:45 qui prévoit la désorbitation ou l'élimination des satellites qui sont en orbite basse.
04:52 Il y a souvent des collisions ?
04:54 Il y en a eu quelques-unes, c'est encore très rare, heureusement,
04:57 car si vous avez une collision, vous pouvez avoir un effet domino
05:00 avec des débris qui vont entrer en collision avec d'autres débris,
05:04 qui vont entrer en collision avec d'autres débris, etc.
05:06 Donc à ce stade, nous avons beaucoup de chance, nous avons évité les combats.
05:12 L'an dernier, je crois, j'ai vu passer ça, la Station spatiale internationale,
05:16 qui a dû un peu changer de route pour éviter un satellite, c'est ça ?
05:20 Tout à fait. Là, ce sont les premiers enjeux en termes de gestion du trafic spatial.
05:25 On voit apparaître ces questions avec la multiplication des satellites.
05:28 Aujourd'hui, il nous faut des règles claires, et c'est ce que veut l'Union européenne.
05:32 Il faut savoir qui doit manœuvrer en cas de collision, comment manœuvrer,
05:36 comment informer aussi les opérateurs des risques de collision.
05:41 Quand on parle d'Europe spatiale, il y a des enjeux,
05:45 alors là, on l'a vu, des enjeux de débris, de pollution, on peut employer ce terme-là.
05:51 Il y a aussi des enjeux de compétitivité, évidemment, de souveraineté.
05:54 Ça, c'est un mot très important ?
05:56 Ça devient un mot très important puisqu'on se rend compte aujourd'hui
05:59 que l'utilisation des satellites est quotidienne.
06:03 En France, nous utilisons 47 satellites par jour.
06:05 Chaque individu utilise 47 satellites par jour.
06:08 Donc, sans satellite, il est impossible de communiquer,
06:10 il est impossible d'observer, de regarder, de se déplacer.
06:15 Donc, le satellite est lié à la souveraineté des États et des États membres de l'Union européenne.
06:20 Et aujourd'hui, si on parle peut-être de la France, mais aussi de l'Europe,
06:24 on est en déficit de souveraineté ?
06:26 On est encore trop dépendant de satellites, notamment américains ?
06:29 La volonté de créer cette agence spatiale européenne,
06:33 c'était justement pour s'émanciper de la domination des États-Unis
06:37 en matière d'accès à l'espace et d'utilisation de l'espace.
06:39 Donc, on a, si vous voulez, à la fois un lanceur indépendant,
06:43 des satellites et des capacités de traitement des données au sol.
06:46 Et nous avons des programmes qui sont les concurrents directs des programmes américains.
06:52 Nous avons un Galileo qui est le concurrent du GPS,
06:55 un Copernicus qui nous permet d'être autonome en matière de données environnementales.
06:59 Demain, une constellation de satellites en orbite basse
07:02 pour des communications sécurisées qui sera concurrent de Starlink, enfin on espère.
07:06 C'est ce qu'on appelle Iris au carré ?
07:08 Exactement.
07:08 Alors, c'est quoi Iris au carré ?
07:10 Iris au carré, c'est la volonté pour l'Europe de disposer d'un réseau de satellites en orbite basse
07:15 pour une connectivité à très haut débit sécurisée.
07:19 Par exemple, lorsque nos forces armées sont en opération sur des théâtres extérieurs,
07:24 la capacité d'être en contact direct avec ces forces armées,
07:29 la capacité aussi d'établir des liaisons avec des ambassades à l'étranger ou des sites stratégiques
07:34 sans avoir à passer par des opérateurs étrangers.
07:38 Oui, et ce n'est pas de la science-fiction, ce projet n'est pas dans l'avenir.
07:41 On l'a vu avec le conflit en Ukraine.
07:43 Dans les premières heures du conflit en Ukraine,
07:45 la question de l'utilisation du réseau Starlink s'est posée.
07:48 Tout à fait, et c'est d'ailleurs parce qu'on a compris l'enjeu autour de l'utilisation de Starlink en Ukraine
07:53 que la Commission européenne a accéléré le projet de constellation souveraine européenne.
07:58 Cette question de souveraineté, elle est liée aussi à...
08:01 Alors justement, là on parle de Starlink, on parle d'un opérateur privé,
08:06 et c'est assez étonnant de voir que la NASA, finalement, s'est associée à un opérateur privé.
08:13 C'est l'avenir de la construction européenne de travailler avec des opérateurs privés.
08:18 On ne peut plus s'en passer aujourd'hui ?
08:19 On ne peut plus s'en passer d'abord parce qu'ils ont une compétence en termes de management
08:26 qu'il n'a pas le caverne institutionnel, et puis surtout parce qu'il faut des financements privés.
08:31 Donc on doit aller chercher des financements dans la sphère privée pour poursuivre l'aventure spatiale.
08:36 On parlait de souveraineté Iris au carré, c'est vraiment ça la souveraineté numérique.
08:43 Est-ce que vous pouvez nous expliquer pourquoi ça passe tellement par l'espace ?
08:46 C'est un peu évident mais je veux bien que vous nous l'expliquiez.
08:48 Alors d'abord, il faut savoir qu'effectivement en termes de télécommunication,
08:52 la majorité des relais de communication sont des relais terrestres.
08:55 Sauf que lorsque nous sommes en période de crise ou dans des endroits sans couverture terrestre,
09:00 le satellite est la seule solution.
09:03 Donc nous devons absolument avoir un réseau de secours et un réseau capable aussi de couvrir
09:08 des zones extrêmement éloignées, les océans, les pôles, les zones blanches, et c'est le satellite.
09:14 Est-ce que vous êtes optimiste, on va terminer là-dessus, sur l'avenir de l'Europe spatiale ?
09:19 Parce qu'on est dans une année un peu compliquée où on n'a pas encore de lanceur opérationnel.
09:24 Si vous voulez, là se joue l'avenir de l'Europe spatiale parce qu'on est pris dans une concurrence
09:30 avec les Américains et les entreprises privées d'une espèce très performante
09:34 et la montée en puissance de la Chine, de l'Inde et d'autres pays.
09:38 Donc pour éviter le décrochage technologique, nous devons absolument avoir un lanceur
09:43 et absolument maintenir des budgets.
09:45 Mais l'Europe est au rendez-vous, l'Union européenne est au rendez-vous.
09:49 Donc on est optimiste.
09:51 Donc vous êtes optimiste. Merci beaucoup Philippe Aquileas et à bientôt sur Bismarck.
09:54 On passe à notre débat, on va parler de lutte contre la précarité alimentaire.
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