00:00 Il est 7h48, Léa Salamé, votre invitée ce matin est spécialiste des questions de
00:09 défense et de stratégie militaire.
00:12 Bonjour, bonjour Pierre Servan.
00:13 Bonjour Léa Salamé.
00:14 Merci d'être avec nous ce matin pour tenter de dissiper un peu le brouillard de la guerre
00:18 comme disait Klaus Witz.
00:20 La guerre des drones titre ce matin le Parisien en une.
00:23 Hier, la Russie a affirmé avoir abattu 8 drones qui visaient Moscou.
00:27 Attaque spectaculaire et inédite puisqu'il y avait déjà eu une attaque de drones sur
00:31 Moscou mais ça visait le Kremlin.
00:32 Là, ça vise clairement des immeubles d'habitation en Russie.
00:35 Avant de vous demander qui peut être derrière, d'abord expliquez-nous ce qu'il faut penser
00:39 de ces nouveaux engins volants utilisés de manière intensive dans la guerre d'Ukraine.
00:44 Quels sont les avantages et les limites des drones dans une guerre ?
00:48 Alors les avantages, le drone c'est un véhicule aérien ou naval puisqu'il y a des drones
00:54 navals dans lesquels il n'y a pas de pilote, il n'y a pas d'homme dans la machine donc
00:58 c'est téléopéré à distance et ça permet soit de faire du renseignement et notamment
01:04 avec des drones qu'on appelle MALE, alors non pas qu'il y ait des drones femelles mais
01:07 c'est M A L E, moyenne altitude longue endurance.
01:10 Pendant 24 heures, par exemple, ce type de drone va pouvoir surveiller une zone et les
01:16 images sont répercutées en direct sur l'opérateur qui télécommande en quelque sorte ce drone.
01:22 Et il peut voler pendant 24 heures celui-là ?
01:24 24 heures le MALE, effectivement, il a une longue endurance et donc il est relativement
01:28 indétectable, il vole à assez haute altitude et il va pouvoir passer sur une zone et rapporter
01:34 des images très précises.
01:37 Et puis il y a les drones armés qui sont très importants, c'est le même type de
01:41 drone qui va pouvoir faire de la surveillance et en fonction de l'exploitation du renseignement
01:45 visuel qui est donné en temps réel, l'ordre va être donné ou non de tirer des missiles
01:51 pour détruire une cible, ce que les américains ont beaucoup fait pendant la guerre d'Afghanistan,
01:55 non sans erreur de tir parfois, parce qu'il faut savoir que le pilote de ce type de drone
02:00 armé se trouvait au Texas à plusieurs milliers de kilomètres de la cible.
02:05 Et il appuyait sur le bouton et le missile tombait ?
02:08 Absolument, le missile tombait et donc en Afghanistan notamment Obama, Barack Obama
02:13 a beaucoup utilisé cette arme, cela lui a été reproché parce qu'on a accusé Barack
02:18 Obama, l'administration américaine à cette époque, d'utiliser ce type d'armement
02:22 pour faire des exécutions extrajudiciaires, c'est-à-dire de viser des citoyens américains
02:27 devenus djihadistes et donc de les frapper, de les tuer.
02:31 Sans que personne ne voit, parce que le drone n'a pas de preuve.
02:34 Voilà, sans pouvoir discriminer dans la masse.
02:35 Et puis par ailleurs, il y a eu des erreurs de tir également.
02:39 Donc souplesse d'emploi, surveillance et rapidité de tir derrière le renseignement
02:45 qui a été recueilli par le drone.
02:47 Et ces drones sont utilisés de manière intensive par les Russes et aussi par les Ukrainiens,
02:54 c'est-à-dire que c'est vraiment devenu une arme de guerre quotidienne.
02:58 Oui, dès les premières semaines de la guerre, vous avez des jeunes Ukrainiens, alors pas
03:03 du tout habitués au monde militaire, qui ont basculé du jour au lendemain comme n'importe
03:07 quel jeune Français aujourd'hui passionné par les drones.
03:11 Ils ont basculé dans la guerre, ils ont bidouillé des drones civils pour les transformer en
03:16 porteurs de grenades, d'obus et avec notamment l'aide de Starlink d'Elon Musk, avec un
03:23 système de radar pour améliorer la conduite de ces drones, également pour lutter contre
03:29 le brouillage russe.
03:30 Parce que vous comprenez bien que si c'est téléopéré, si vous coupez le signal, le
03:35 drone se perd.
03:36 Donc dès le départ, une partie de la réussite de l'Ukraine dans sa résistance, ce sont
03:42 les drones de fabrication artisanale en quelque sorte qui l'ont permis.
03:46 Il y a les drones de fabrication artisanale utilisés par les Ukrainiens, ils en ont acheté
03:50 aussi des drones.
03:51 Alors on sait que les Russes, c'est les Iraniens qui leur fournissent, est-ce que les
03:53 Ukrainiens se fournissent chez qui ? Chez les Turcs ?
03:55 Chez les Turcs.
03:56 Ils ont effectivement de longue date acheté aux Turcs des drones armés de missiles qui
04:03 ont fait énormément de dégâts dans les forces russes.
04:06 Entre parenthèses, je n'ai jamais entendu Moscou accuser Ankara d'être co-belligérant
04:10 alors qu'ils ont fourni à l'Ukraine des matériels tout à fait sophistiqués.
04:14 Et ce qu'il faut savoir, c'est qu'avant la guerre, la Turquie et l'Ukraine avaient
04:18 signé un accord de coopération pour créer des drones de nouvelle génération grâce
04:23 au savoir-faire ukrainien en matière aéronautique.
04:26 Depuis l'Union soviétique, les Ukrainiens sont très forts sur l'aéronautique.
04:29 Exactement.
04:30 Et donc ce que vous voyez en ce moment, y compris des drones qui sont allés frapper,
04:34 drones ukrainiens qui sont allés frapper à 650 kilomètres sur des bases aériennes,
04:39 à Angles à la fin de l'année dernière, c'est parce qu'ils ont modernisé des vieux
04:43 drones soviétiques en les boostant.
04:44 Alors l'attaque d'hier, qui peut être derrière ? Les Russes ont accusé les Ukrainiens,
04:48 les Ukrainiens ont dit évidemment qu'on n'a rien à voir avec ça.
04:50 Faut les croire les Ukrainiens ?
04:52 Alors, faut les croire.
04:54 C'est le brouillard de la communication dans le brouillard de la guerre.
04:57 Ce qui est intéressant, c'est que la semaine dernière sur le plateau d'El-Seyi, il y
05:02 a Ponomarev qui est le chef politique de la Légion pour la liberté de la Russie, qui
05:08 est une branche militaire, une branche politique, une branche militaire, et c'est notamment
05:11 cette branche militaire qui a pénétré dans la zone de Belgorode il y a quelques jours
05:15 avec des moyens lourds et des blindés lourds.
05:16 Et interrogé, il a dit "vous savez, il y a en Russie des groupes de partisans russes
05:23 anti-Poutine".
05:24 Ponomarev, lui, il est en Ukraine, il est russe, il y a des combattants autour de lui
05:29 qui sont rattachés à la brigade.
05:30 Donc l'attaque d'hier, ça pourrait être des milices russes anti-Poutine ?
05:34 Écoutez, Ponomarev a dit "il y a des groupes de partisans russes en Russie, ce sont eux
05:41 qui sont sans doute derrière l'attaque sur le Kremlin et vous allez voir, il va y avoir
05:45 d'autres répétitions dans les jours qui viennent".
05:47 Donc évidemment, je fais un lien entre les...
05:50 Ils représentent quoi ? Ces milices russes, ces russes qui seraient anti-Poutine et qui
05:56 pourraient agir soit à l'attaque de Belgorode la semaine dernière, soit éventuellement,
05:59 on n'a rien éprouvé, l'attaque des drones hier sur Moscou.
06:03 Ça pèse quelque chose ou c'est picroquelin ?
06:06 Alors, sur ceux qui sont en Ukraine, il y a deux groupes très différents, deux russes
06:11 qui sont dans la brigade internationale.
06:13 On estime à quelques centaines de combattants qui sont en Ukraine dans cette brigade, mais
06:19 qui sont quand même parvenus à Belgorode à faire un raid lourd avec des blindés lourds
06:24 et légers et infliger un camouflet militaire et surtout psychologique à Poutine de façon
06:30 marquable.
06:31 Maintenant, sur la question de savoir, ceux qui sont en Russie, des groupes de partisans,
06:35 alors là, il y a zéro information sur qu'est-ce que ça représente concrètement.
06:40 En tout cas, que ce soit des Russes anti-Poutine ou des Ukrainiens, cette attaque voulait
06:45 provoquer un choc psychologique, c'est-à-dire symboliquement, c'est la première fois que
06:48 des immeubles d'habitation sont visés à Moscou.
06:51 Donc, pour Vladimir Poutine qui essaie d'expliquer que ce serait une opération militaire, vite
06:54 close, qu'il allait réussir en trois minutes à faire tomber l'Ukraine.
06:59 Là, la guerre, elle se transporte à Moscou.
07:02 Il y a clairement un choc psychologique.
07:04 Évidemment, Prigogine, le chef de Wagner et tous ses fans ont critiqué hier l'absence
07:12 de défense anti-aérienne qui aurait pu brouiller ces drones.
07:15 Ça crée un choc, à votre avis, c'est quand même un mauvais point pour la Russie, ce
07:20 qui s'est passé hier ?
07:21 Oui, c'est un mauvais point, c'est-à-dire que ça donne quand même le sentiment, il
07:24 y a une petite charge militaire, gros impact psychologique, vous l'avez dit.
07:28 Tout ça, après l'affaire de Belgorod, ça ne change pas l'équilibre militaire sur le
07:34 terrain, mais ça veut dire que les frontières sont poreuses au sol et dans les airs.
07:39 Et pour Poutine, ce n'est pas franchement une grande victoire parce que même si les
07:42 drones ont été interceptés dans leur phase finale, s'il y en a certains qui sont venus
07:47 d'Ukraine, parce qu'on parle de type de drone qui peut faire un millier de kilomètres,
07:51 ça veut dire que ces drones se sont « baladés » dans le ciel russe, pour être abattus
07:57 dans les zones, notamment les quartiers résidentiels qui sont protégés par des systèmes de défense
08:02 solaire.
08:03 Donc par quelques boucs, vous le preniez, ce n'est pas génial.
08:05 Et Poutine d'ailleurs a une petite phrase en disant « oui, ça a très bien marché,
08:08 mais enfin il y a encore des choses à améliorer ». Oui, effectivement, il y a encore des
08:10 choses à améliorer.
08:11 On en vient maintenant à l'autre grande question concernant l'Ukraine.
08:13 Zelensky a promis une grande contre-offensive militaire.
08:16 Printemps, été, le printemps s'achève.
08:18 Elle va commencer ? Elle a commencé ?
08:20 Elle a commencé il y a un mois.
08:22 Elle a commencé il y a un mois.
08:24 Si vous documentez depuis un mois toutes les attaques, soit sur le territoire russe,
08:29 mais de tous les côtés, aussi bien au nord, Koursk, au sud, Krasnodar, les incursions
08:36 sur Belgorod, les frappes de drones à caractère psychologique, des frappes également sur
08:42 Sébastopol, donc zone occupée par les Russes, il n'y a pas une journée qui se passe sans
08:46 que vous ayez un train qui déraille, un transformateur électrique qui crame, un bâtiment où il
08:51 y ait tout d'un coup un incendie étrange, un dépôt de carburant qui explose, plus
08:55 tout le reste.
08:56 Donc il y a une sorte de préparation psychologique qui est destinée à rendre un peu fou le
09:02 Kremlin qui ne sait pas à quel sein se vouer.
09:05 Et regardez simplement l'incursion sur Belgorod au sol avec des blindés lourds et légers.
09:09 Qu'est-ce que ça introduit comme doute dans la tête du Kremlin ? C'est est-ce que les
09:13 Ukrainiens seraient prêts à lancer une mini-offensive en territoire russe pour arriver dans le dos
09:19 de nos troupes qui sont dans le Donbass ? Je ne le crois pas, ça me paraît compliqué,
09:24 mais ce que les Ukrainiens en voient c'est des palanqués de questions à l'état-major
09:28 russe qui est dans le brouillard encore une fois et le brouillard s'épaissit de ce point
09:34 de vue-là.
09:35 Donc c'est une sorte, si vous voulez, d'élément avant-coureur de la fameuse offensive.
09:41 - Juste une question très rapide, vous avez déclaré Pierre Servan alors qu'en ce moment
09:44 la loi de programmation militaire est examinée par les députés à l'Assemblée Nationale
09:47 que vous regrettiez que les Français s'intéressent si peu aux questions de budget militaire alors
09:50 qu'on est en train d'augmenter de manière considérable le budget de l'armée.
09:53 - Ah oui, alors c'est vraiment, si vous voulez, un trou que je connais depuis très très
09:57 longtemps.
09:58 C'est à la fois un trou parlementaire, il n'y a pas suffisamment d'intérêt des Français
10:01 pour ce qui se passe au Parlement.
10:02 Et alors en plus sur les questions budgétaires de défense, c'est un peu le désert des tartares.
10:07 C'est maintenant qu'il faut s'en occuper, il faut que les Français se saisissent de
10:11 ces questions.
10:12 - Le Monde de Demain, 12 repères pour comprendre les conséquences de la guerre en Ukraine
10:15 chez Robert Laffont.
10:16 Merci Pierre Servan, bonne journée.
10:17 - Merci Léa Salamé.
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