00:04Musique
00:20Que nous reste-t-il de la Startup Nation que nous avait promis Emmanuel Macron ?
00:25C'est pas forcément que ça l'objet du livre qu'on va traiter aujourd'hui,
00:29mais ça en fait partie. Bonjour Marion Fléchard.
00:31Bonjour Nicolas.
00:31Alors le livre c'est Le Monde des Startups, c'est le sujet, c'est clair, on sait de quoi
00:36on parle,
00:36et ça nous parle donc de l'envers du décor j'ai envie de dire,
00:39parce que ça nous parle notamment de comment on devient startupeur,
00:42comment on finance une startup,
00:44et quels mécanismes aussi sont à l'œuvre dans le fonctionnement des startups.
00:48Et vous avez une vraie accroche au tout début du livre,
00:51puisque vous partez du discours d'Emmanuel Macron,
00:54peu de temps après son élection à Vivatec 2017.
00:58où il présente ce concept de Startup Nation.
01:02Dix ans après, selon vous, qu'est-ce qu'il en reste de cette Startup Nation,
01:06notamment dans l'imaginaire des gens en France ?
01:10C'est vrai que ça a beaucoup changé en dix ans,
01:11quand je commence à travailler sur les startups,
01:14c'est plutôt des entreprises qui sont mythifiées, idéalisées,
01:17il y a un certain nombre de discours médiatiques
01:19qui présentent les startuppers comme les héros des temps modernes,
01:24ces startups comme les entreprises d'innovation et de progrès social et économique,
01:30des entreprises qui vont changer le monde, apporter des solutions à tous nos problèmes.
01:34Bon, en réalité, le bilan est un peu plus contrasté.
01:37Alors certes, Emmanuel Macron peut se targuer d'avoir réussi à faire croître,
01:42enfin, en tout cas, à financer quelques grands succès,
01:46quelques licornes françaises.
01:48Pour autant, on est très loin de ce que font les États-Unis en la matière
01:53et puis de ce qu'ils pouvaient ambitionner au début de son mandat.
01:57On avait l'idée que les start-up allaient modifier notre monde du travail,
02:01notamment notre rapport au travail, notre organisation du travail,
02:04l'horizontalité au lieu de la verticalité.
02:07Dix ans après, on n'a pas le sentiment que ça ait tant fait évoluer que ça,
02:11à part peut-être le télétravail.
02:13Et surtout, vous le dites dans votre livre,
02:15c'est que l'organisation dans les start-up n'est pas forcément si horizontale que ça.
02:20Oui, absolument.
02:20Alors, il y avait une grande promesse quand même qui était aussi
02:23que ces entreprises allaient créer de nombreux emplois.
02:24Bon, en réalité, on voit aussi que ce sont des emplois très particuliers.
02:30Alors, il y a à la fois des emplois précaires,
02:32donc des stages, des contrats en alternance.
02:34On va aussi avoir des emplois plutôt qualifiés,
02:36donc en fait, pour des personnes qui n'avaient pas vraiment trop de problématiques
02:39à trouver des emplois en dehors des start-up.
02:42Mais effectivement, il y avait aussi une promesse de créer un nouveau cadre de travail,
02:44soit disant plus horizontal, propice à l'épanouissement personnel des salariés.
02:48Et ce qu'on voit, c'est plutôt comment il y a eu une utilisation par les start-up
02:52de cette promesse-là pour mettre au travail autrement les salariés et produire...
02:57Notamment, vous pensez aux freelances, aux micro-entrepreneurs ?
02:58Alors, je pense même aux salariés en CDI dans les start-up,
03:03à qui on promet justement des conditions de travail plus épanouissantes,
03:06des conditions d'emploi plus attrayantes, attractives.
03:09Mais il y a un équilibre du pro-vie perso,
03:11et ce n'est pas forcément le cas sur la réalité du terrain, en fait.
03:13Alors, on ne leur promet pas vraiment en meilleur équilibre,
03:16mais en fait, on va jouer sur cette porosité des frontières,
03:18justement, entre le pro et le perso pour...
03:20Organisez-vous comme vous voulez.
03:21Exactement, pour les faire travailler plus et se surinvestir au travail.
03:25Donc moi, ce que je montre, c'est comment, en fait,
03:27ce modèle-là, par ces promesses, a poussé les salariés à se surengager,
03:31et ça produit, en fait, une extensivité du travail sur toutes les sphères de la vie.
03:35Donc ce qu'on a plutôt observé, c'est un épuisement professionnel croissant
03:38chez les salariés de start-up,
03:40et effectivement, à l'autre bout de la chaîne, une précarité assez forte
03:43de celles et ceux qui travaillent comme auto-entrepreneurs
03:47pour ces plateformes numériques.
03:48On en avait parlé récemment,
03:49le salaire moyen des micro-entrepreneurs, quand c'est à plein temps,
03:52ils sont très, très loin même du SMIC, c'est assez édifiant.
03:55Il y a un mythe que vous cassez,
03:57vous lui cassez les deux genoux à ce mythe,
03:58c'est le self-made man qui crée sa start-up,
04:02et en fait, ce que vous dites, c'est aussi que
04:04ceux qui arrivent vraiment à financer une start-up,
04:07c'est des gens qui avaient une belle situation avant,
04:09et c'est surtout qu'une fois qu'ils ont financé
04:11leur start-up, ils ont l'air de beaucoup aimer
04:13les avantages quand même du salariat, puisqu'ils se donnent
04:15un statut salarié avec tous les avantages
04:17qui vont derrière.
04:18C'est vrai que ça, c'est un des mythes qui domine assez fortement
04:21dans ce milieu-là, alors même qu'on peut se demander
04:22comment c'est possible qu'on y croit toujours,
04:25vu qu'il suffit de regarder un petit peu
04:26les caractéristiques sociales de ces créateurs d'entreprises
04:29pour se rendre compte qu'ils sont quand même
04:31particulièrement dotés, ils sont très diplômés,
04:33souvent issus d'écoles de commerce, d'ingénieurs,
04:35ils viennent de milieux sociaux plutôt favorisés,
04:36ce sont pour beaucoup des hommes, jeunes cadres
04:40qui auraient pu faire une grande carrière
04:42dans des entreprises, d'ailleurs ils commencent là-dedans,
04:44et en fait ils sont un peu particuliers
04:46par rapport aux autres chefs d'entreprise
04:48parce que ce sont d'anciens salariés
04:50effectivement très attachés aux avantages
04:52sociaux liés au salariat,
04:54en fait très peu veulent être des indépendants,
04:57ils détestent le RSI,
05:00ils veulent vraiment...
05:01Ils vous disent qu'ils prennent moins de risques
05:02en fait que le commun des mortels,
05:04dans le sens où si leurs fonds ne leur suffisent pas
05:08à être pérennes avec leurs start-up,
05:09en fait ils ont toujours moyen de rebondir.
05:11C'est ça aussi.
05:12Oui, effectivement, alors il y a aussi ce grand mythe
05:13de la prise de risque qui est censée justifier
05:15les enrichissements assez importants dans ce milieu-là,
05:18en fait ce qu'on voit c'est qu'ils sont très peu nombreux
05:20à prendre véritablement un risque,
05:22notamment parce qu'ils ont des ressources
05:23pour minimiser ce risque,
05:24mais ils vont aussi mettre en place des stratégies
05:26très concrètes pour réduire le risque
05:28de la bifurcation professionnelle,
05:29et notamment cet usage de la rupture conventionnelle
05:32pour toucher des allocations chômage
05:33le temps de créer son entreprise,
05:35donc ça permet de ne pas coûter à son entreprise
05:39et de ne pas perdre ses revenus.
05:41Quel impact a eu cet essor des start-up sur l'économie ?
05:46Puisque vous le dites aussi dans le livre,
05:47c'est que ce ne sont pas des entreprises
05:48qui ont forcément pour priorité d'être pérennes,
05:51mais plutôt de croître vite
05:52pour être notamment revendues.
05:54Eh bien c'est en fait un type d'entreprise
05:56qu'on appelle financiarisée,
05:58fortement financiarisée,
05:59parce que ce sont des entreprises
06:00qui se financent par prise de participation au capital
06:03via des actionnaires qui vont mettre...
06:05Qui vivent sur des perspectives futures en fait.
06:07Absolument, et donc ce sont des entreprises spéculatives,
06:09donc ce qu'on pourrait se dire,
06:10c'est que c'est quand même...
06:11Enfin ça a été déjà le cas dans les années 2000,
06:13ça peut créer des bulles,
06:14des bulles spéculatives,
06:15ça a été le cas avec la bulle internet,
06:17et là aujourd'hui on vit un peu
06:19un truc assez similaire avec l'IA,
06:21où il y a énormément de projets d'entreprises
06:23qui se créent autour de ça,
06:24énormément de financements qui sont injectés
06:26dans cette économie.
06:28Et donc voilà, c'est effectivement un modèle d'entreprise
06:30qui favorise des mécanismes spéculatifs,
06:33et donc il y a possiblement des crises derrière.
06:35C'est un sujet passionnant,
06:36merci Marion Flecher,
06:37je le rappelle,
06:38sociologue, maîtresse de conférence,
06:40toujours à l'Université Paris-Nanterre,
06:42et donc ce livre,
06:42Le Monde des Start-up,
06:43que je vous recommande de lire.
06:45Merci, à très bientôt dans l'émission Smart Job.
06:47Je remercie Léa qui était en régie,
06:50qui me parlait dans l'oreillette
06:51pour que je respecte le temps de l'émission,
06:53je remercie Mani qui était à la réalisation,
06:55et Paul au son.
06:56On se retrouve très bientôt
06:57pour un nouvel épisode de Smart Job.
06:59À bientôt.
06:59Sous-titrage Société Radio-Canada