00:00Trois questions pour comprendre comment la police française se prépare à un nouveau week-end de manifestations partout sur le
00:06territoire.
00:07Bonjour Rudimana.
00:07Bonjour.
00:08Vous êtes déléguée nationale police UNSA.
00:10Première question pour comprendre, comment les policiers se préparent-ils ?
00:13Ce vendredi, casse-roulade des gilets jaunes devant l'Assemblée nationale.
00:17Samedi, grande journée de mobilisation et soirée d'Halloween, ce qui est loin d'être anecdotique.
00:21Le tout dans un contexte où la menace terroriste n'est jamais loin.
00:25Oui, effectivement, c'est un week-end un petit peu compliqué, même si la casserole-lade, c'est un peu
00:29secondaire.
00:30C'est la journée de demain qui est extrêmement inquiétante.
00:33Vous avez entendu le ministre parler hier, il y a plus de 70 000 policiers qui ont été mobilisés,
00:38beaucoup de policiers qui étaient en vacances, beaucoup de policiers qui étaient en repos ont été rappelés.
00:42Le même dispositif que le week-end dernier ?
00:45Même plus important, parce que le week-end dernier, il y avait un gros dispositif à Orléans pour le meeting
00:48du Rassemblement national.
00:49Et en fait, ce week-end n'existera pas, donc ils seront déployés probablement dans les grandes villes Paris, Marseille
00:55et Lyon.
00:55C'est indispensable de reconduire ce dispositif. Est-ce que ça peut tenir sur la durée ?
01:00Alors, c'était indispensable probablement, mais vous imaginez quand vous êtes policier,
01:04que vous n'avez pas eu de vacances avec vos familles, vos enfants, c'est plus compliqué à accepter.
01:09Maintenant, on est des policiers républicains, on a envie que notre pays se porte bien.
01:13On a vu ce qui s'est passé le 17 octobre, avec des milliers de magasins qui ont été pillés,
01:18saccagés.
01:18C'était absolument horrible à voir, je vous assure, quand vous êtes sur le terrain,
01:22vous voyez ça, des gens qui perdent tout, qui perdent tout.
01:25Alors, on n'a pas envie que ça se passe comme ça en France.
01:27Alors, effectivement, demain, on sera encore là.
01:30Mais c'est sûr que sur la durée, ça va être compliqué.
01:34Vous serez là, mais dans quel état ?
01:35Vous avez dit cette semaine craindre un surmenage des forces de l'ordre.
01:39Est-ce que les policiers français risquent le burn-out ?
01:42Il ne faut pas le souhaiter, déjà, mais effectivement, ça va être dur.
01:46Quand ça dure comme ça, c'est toujours compliqué,
01:48parce que ce n'est pas des journées anecdotiques.
01:50Vous avez parfois 14, 15, 16 heures de vacations,
01:54et pendant 16 heures, vous n'êtes pas dans un camion à attendre, à regarder à l'extérieur.
01:59Vous prenez des insultes toute la journée, vous prenez des jets de pavés,
02:02vous prenez des jets de mortier d'artifice.
02:04On a plus de 2000 policiers qui ont été blessés.
02:07Donc, ce n'est pas des journées dont vous sortez indemne.
02:09Vous arrivez le soir à la maison, vous êtes perturbé,
02:11vous ne dormez pas très bien la nuit qui suit.
02:13C'est justement ma deuxième question pour comprendre.
02:15Comment expliquer la violence qui sévite en marge de ces manifestations,
02:18et qui viennent bien souvent d'individus qui n'ont rien à voir avec la cause initiale ?
02:21Vous dites qu'en 31 ans de service,
02:23vous n'avez jamais vu une telle haine envers les forces de l'ordre.
02:26Très honnêtement, non.
02:27Alors, c'est triste de dire ça, mais c'est une réalité absolue.
02:30Tous les retours qu'on a eus pour le 17 octobre ont été absolument cataclysmiques.
02:34J'ai beaucoup de collègues qui m'ont dit « on a vu la mort en face ».
02:38C'était complètement dingue.
02:40La violence, la haine qu'il y avait dans les yeux de ces individus
02:44étaient absolument démentielles.
02:47Ces individus-là, vous avez raison de préciser
02:49que ce n'étaient pas les manifestants qui venaient avec leur revendication,
02:52puisque les cortèges se sont plutôt correctement passés.
02:54Ce sont des individus, des casseurs,
02:56alors, beaucoup de groupes d'extrême-gauche au départ.
02:59Ensuite, il est venu s'agréger des délinquants d'opportunité
03:03qui sont venus pour piller les magasins
03:04et pour revendre derrière sur les sites.
03:09Et face à ça, on avait des policiers.
03:11Alors, le 17, il faut le reconnaître, on était en sous-nombre.
03:14On n'avait pas évalué une telle quantité d'émeutiers et de casseurs.
03:18Ça, c'est une réalité.
03:19Le 24, on était beaucoup plus nombreux
03:20et on a pu à peu près bloquer la machine.
03:24On va voir ce qui va se passer demain.
03:25J'aimerais qu'on aborde également le sujet des jeunes qui ont été blessés.
03:28L'explosion d'une grenade policière à Lens a arraché la main d'un adolescent de 15 ans.
03:32À Tours, Maël, lycéen de 16 ans, a été éborgné,
03:35perdant l'usage d'un œil dans le Val d'Oise,
03:37double fracture de la mâchoire et dents arrachées
03:39pour Éden, 14 ans après un tir de lance-grenade lacrymogène.
03:43Des enquêtes de l'IGPN sont en cours.
03:45Comprenez-vous que l'usage de la force sur ces mineurs
03:47puisse être très mal perçu par la population ?
03:50Alors déjà, ce n'est pas un usage de la force contre les mineurs.
03:53C'est un usage de la force contre une foule
03:55qui s'en prend au bâtiment public,
03:57qui dégrade et qui s'en prenne aux policiers.
03:59C'est totalement différent.
04:00Mais à la fois, ça se termine par des mineurs.
04:02Bien sûr, mais on ne vise pas un mineur de 14 ans dans la foule.
04:06Parfois, vous avez 400-500 individus face à vous.
04:08Évidemment que vous ne visez pas une personne à les 400-500.
04:11Il y a une foule sur qui on envoie des gaz lacrymogènes.
04:14Ça fait partie de la doctrine d'emploi du maintien de l'ordre.
04:17Et effectivement, il peut se passer des accidents dramatiques.
04:20Et je vous assure, quand vous êtes flic, c'est terrible pour vous.
04:23Quand vous voyez un jeune comme ça de 14 ans qui a la main arrachée,
04:26on ne rentre pas à la maison le soir en étant satisfait.
04:28J'ai lu, vous allez me dire si c'est vrai,
04:30j'ai lu qu'il y avait quand même plus de cas de gens éborgnés
04:33ou avec la main arrachée en France que dans les autres pays européens.
04:35C'est vrai ça ?
04:36Moi, je n'ai pas cette statistique, vous la montrerez,
04:38parce que celle-là, je ne l'ai pas.
04:39J'ai lu plusieurs fois dans les journaux, c'est pour ça que je vous parle de la question.
04:41Il ne faut pas toujours croire ce que disent les journaux, quand même.
04:43Mais ce que je veux vous dire, c'est qu'effectivement,
04:45le maintien de l'ordre est beaucoup plus dur.
04:46Vous avez vu la violence qu'on subit ?
04:48Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de pays d'Europe
04:49qui subissent une telle violence en l'ordre.
04:51Je sais qu'en Italie, c'est compliqué actuellement aussi.
04:53Mais franchement, on a depuis quelques années…
04:55Est-ce qu'il y a une remise en question des forces de l'ordre
04:57sur l'usage de la force dans ces cas précis ?
05:00Face aux lycéens…
05:01Je vais peut-être vous surprendre dans ce que je vais vous dire,
05:03mais je vous assure qu'on emploie le minimum.
05:06Vraiment, aujourd'hui, les policiers emploient le minimum de force
05:10par rapport aux exactions que l'on subit.
05:13On a quand même 2 000 policiers blessés.
05:15Je ne sais pas si vous imaginez ce que c'est,
05:162 000 policiers qui ont été blessés depuis le blocus des lycéens.
05:20C'est absolument gigantesque.
05:22Alors effectivement, il y a des jeunes qui ont été blessés,
05:24et franchement, on le regrette terriblement.
05:27Mais 2 000 policiers blessés, on en est là aujourd'hui en France.
05:30Dernière question pour comprendre, selon un sondage Elab,
05:3341% des Français considèrent que l'usage de la force a été adapté.
05:36Chez les plus jeunes, 18-24 ans, ils sont 59 à penser
05:39que l'usage de la force est excessif.
05:41Ma troisième question pour comprendre est la suivante.
05:43Comment rétablir le lien avec la population
05:45et en particulier avec les jeunes qui vont manifester samedi ?
05:48Parce que le lien, on sent qu'il est, si ce n'est rompu,
05:51il tient sur un fil.
05:52Alors vous savez, on a beaucoup parlé des blocus, par exemple, de lycéens
05:56où ça s'est mal passé.
05:57Ce que je regrette, et je l'ai dit dans beaucoup de médias,
06:00on n'a jamais parlé des blocus où ça s'est bien passé.
06:02Et Dieu sait que c'est une majorité.
06:04Il y a beaucoup de blocus de lycéens
06:06où les policiers ont discuté avec les jeunes,
06:09ont échangé avec eux, mais on n'en parle jamais.
06:11On parle uniquement dans tous les médias,
06:13je peux l'entendre, je peux le comprendre,
06:14on parle uniquement de tout ce qui se passe mal.
06:17Et quand vous véhiculez des images comme ça,
06:20évidemment que les jeunes qui regardent les télés,
06:22les réseaux sociaux, ils disent,
06:24bah ouais, la police, elle n'est pas terrible.
06:25C'est ça qui est assez incroyable et terrible.
06:27Parce que quand vous êtes sur le terrain,
06:29que vous discutez avec des gamins qui vous disent,
06:30non mais monsieur, on comprend,
06:32on comprend les revendications des lycéens.
06:34On a tous des enfants qui sont lycéens
06:36ou qui ont été lycéens.
06:37Évidemment qu'on les comprend.
06:38Mais c'est terrible de voir qu'on ne montre
06:40que ces mauvaises images et très peu de bonnes images.
06:42On a montré aussi de belles images
06:44et on en a d'ailleurs à vous proposer ici,
06:46de belles images de manifestants
06:48qui s'amusent aussi dans des moments parfois de tension
06:51avec les policiers comme ici,
06:53avec une battle d'aura.
06:55On en a parlé ici même dans Télématin.
06:57Merci Rudy Mana, délégué national police UNSA,
07:00d'être venu nous apporter votre éclairage ce matin.
07:02C'est ça.