- il y a 21 heures
En l'espace de quelques mois, trois crises majeures ( réfugiés, agriculture, Brexit ) ont mis à bas les fondements de l'Europe et révélé son impuissance et sa désunion. Trois députés européens - José Bové, Eric Andrieu et Patrick Le Hyaric - tirent les leçons de ces échecs et proposent de nouvelles voies pour l'Union européenne.
Débat animé par Jean-Jacques Régibier, journaliste.
Débat animé par Jean-Jacques Régibier, journaliste.
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00:11Bonjour et merci de nous rejoindre pour ce débat depuis le Parlement européen de Strasbourg.
00:16L'Europe est-elle entrée dans une crise profonde ?
00:19Depuis quelques mois, on a déjà abordé cette question, bien sûr sous différents angles,
00:23suite à l'amoncellement de signes qui indiquaient déjà que nous allions vers cette crise.
00:27Aujourd'hui, ça ne semble plus faire vraiment problème pour personne.
00:31Je vous propose d'en débattre avec vous.
00:33José Bouvet, vous êtes député vert Alliance Libre Europe.
00:36Éric Andrieu, vous êtes vous aussi député européen du groupe de l'Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates.
00:41Et puis Patrick Le Yaric, député de la gauche unitaire européenne, gauche vert nordique, verte nordique.
00:47Tout à l'heure, on parlera bien sûr de la question des réfugiés qui va bien sûr énormément occuper cette
00:53session.
00:53Mais je voudrais peut-être qu'on commence par un des points qui a marqué au cours des dernières semaines
00:58l'actualité,
00:58notamment en France, parce que c'est peut-être une question qui est moins facile à comprendre.
01:02Il s'agit évidemment de la crise agricole.
01:05Je voudrais qu'on y revienne, d'autant que, puisqu'on parle de l'Europe et de la crise en
01:09Europe,
01:09c'est bien clair que cette question agricole qui a toujours été, qu'on a considérée en tous les cas
01:15longtemps comme étant un point fort de l'Europe,
01:18semble arriver à un point de butée avec des difficultés qui sont des difficultés, j'allais dire, essentielles.
01:23Il y a eu d'autres crises autour de l'agriculture, mais celle-ci semble vraiment une crise fondamentale importante.
01:29Quelle est votre analyse, votre vision un petit peu, José Bové, on commence avec vous tout de suite, de cette
01:33crise agricole
01:34qui touche à la fois évidemment la France à l'heure actuelle, mais qui n'est pas terminée, contrairement à
01:40ce qu'on pourrait croire,
01:41mais qui touche aussi fondamentalement la politique européenne en matière agricole en Europe.
01:46D'abord, elle ne touche pas que la France, c'est vrai, elle touche des paysans sur l'ensemble du
01:50continent,
01:50parce que si vous parlez avec les paysans baltes, polonais, mais même sur d'autres productions qu'on n'imaginait
01:58pas
01:58qui allaient tomber en crise, italien ou espagnol, on s'aperçoit que c'est la crise du modèle agricole dans
02:03son ensemble.
02:03C'est une crise structurelle qui était malheureusement prévisible, pas depuis un an, deux ans, j'irais depuis 20 ans,
02:1030 ans.
02:10C'est-à-dire que c'est la crise de cette construction de l'alignement de la politique agricole européenne
02:16sur les règles de l'Organisation mondiale du commerce.
02:20Il faut bien se rappeler de cette date, on rentre l'agriculture dans le GATT qui est l'ancêtre de
02:26l'OMC en 86,
02:27en 92 réforme de la PAC et on aligne les prix européens sur les prix mondiaux.
02:34C'est le début et ensuite à chaque réforme, 2003, on détruit toutes les règles qui permettent d'organiser l
02:43'offre et la demande.
02:44Donc toutes les régulations sont démantelées et on arrive à ce qui s'est passé en 2015,
02:49la dernière démantèlement, les quotas laitiers, explosion des productions et donc il n'y a plus aucune règle.
02:56Donc on a à la fois donc un problème de l'offre et de la demande, c'est pour ça
02:59qu'on est en état de surproduction,
03:01un problème de prix puisque les paysans sont les seuls à produire, à être payés sans tenir compte de leur
03:09coût de production,
03:10donc ils peuvent être payés en dessous et c'est ce qui se passe actuellement.
03:12Donc c'est le problème du prix et ensuite c'est le type de modèle parce que si on a
03:17une crise de la surproduction plus une crise du prix,
03:21eh bien on a une restructuration et restructuration qui évidemment enchante l'agroalimentaire parce qu'on concentre les fermes,
03:29on éjecte des paysans et on crée des fermes-usines et donc ça enclenche un autre processus de crise qui
03:35est une crise à la fois écologique,
03:36de qualité des produits mais aussi sociale parce qu'on perd des emplois.
03:40Eric Andrieux, votre analyse à vous de cette situation agricole à l'heure actuelle, est-ce qu'on est effectivement
03:46dans une crise structurelle
03:48au bout de ce que vient d'écrire José Bové comme étant le résultat d'un processus qui effectivement a
03:53commencé il y a maintenant un certain nombre d'années,
03:55un certain nombre de décennies même.
03:56Oui, oui, moi je partage vraiment ce que vient de définir José.
04:00Vous savez, vous parlez dans vos propos liminaires et on va y revenir de crise humanitaire concernant les réfugiés.
04:06Je crois qu'il y a deux crises majeures qui sont en train de déconstruire ou détricoter l'union.
04:10C'est la crise humanitaire d'un côté et ce que j'appelle la crise humaine de l'autre dans
04:13l'institut agricole.
04:14Je partage ce qui a été dit. Je crois qu'on est vraiment au bout d'un modèle qui n
04:20'a pas été construit aujourd'hui ni hier.
04:22C'est le résultat d'un processus depuis 30 années de choix politiques, alors toutes responsabilités confondues,
04:30mais également de choix professionnels.
04:32Et qui nous amène aujourd'hui devant un mur qui va nous faire obligation, dans tous les cas dans un
04:38avenir immédiat,
04:39à discuter du sens même. Quel modèle agricole voulons-nous ?
04:43Et à quelle, je dirais, agriculture aspire-nous ?
04:46Et à quelle, par là même, société aspire-nous ?
04:48Et là où je partage les propos qui viennent de tenir par José, c'est qu'effectivement,
04:53l'agriculture fait partie des éléments structurants de l'Union Européenne.
04:57Et vous le disiez, il y a eu le charbon et l'acier, il y a eu l'agriculture.
05:00Et aujourd'hui, je pense qu'il faut que nous soyons très vigilants,
05:04de telle sorte que l'agriculture ne devienne pas un des acteurs qui détricote le projet communautaire.
05:10Et quand on parle de crise, on est au cœur du sujet aujourd'hui.
05:13Et c'est vrai que ça va nous interpeller, on a décidé de concentrer.
05:17Aujourd'hui, on a affaire à une commission qui est en échec dans l'anticipation de ce qui se produit
05:22aujourd'hui.
05:22C'est-à-dire qui prétend encore aujourd'hui, nous étions avec le commissaire hier soir,
05:26on l'a revu ce matin pour ce qui est de notre groupe politique.
05:30Et on voit bien qu'on est un commissaire qui considère aujourd'hui, au cœur même de la crise,
05:34que le marché va tout réguler.
05:36Or, c'est faux, une politique publique agricole qui ne régule pas n'est pas une politique publique commune.
05:43Et c'est là-dessus qu'il faut que nous discutions de savoir si, effectivement,
05:46nous voulons des territoires habités, occupés, vivants,
05:49si nous voulons entrer dans le sujet par l'enjeu nutritionnel et alimentaire.
05:53Et ensuite, parlons de modèles.
05:55Quelle agriculture pour quelle société ?
05:57C'est le débat qui nous attend.
05:58Mais là, aujourd'hui, nous sommes confrontés de façon conjoncturelle à des réponses rapides
06:03qui doivent être amenées à une multitude d'agriculteurs,
06:07pas qu'en France, ça a été dit, mais également à l'échelle de l'Union.
06:10Je pense qu'il faut rappeler, je vous le disais hier,
06:11il y a un agriculteur qui se suicide depuis dix ans tous les deux jours.
06:16Donc, on ne peut pas rester dans une situation aussi terrible.
06:20Et je pense que bon nombre de nos décideurs et des experts
06:23n'ont pas pris la mesure de la situation sociale et sociétale
06:26que rencontre le milieu rural aujourd'hui.
06:28Patrick Oujaric, sur cette question, même chose, votre regard un petit peu sur le point où on en est arrivé
06:34aujourd'hui, finalement.
06:35C'est l'illustration de ce qu'est la construction européenne telle qu'elle est décidée,
06:46telle qu'elle est pensée depuis des années et des années,
06:49et telle qu'elle est toujours pensée aujourd'hui.
06:51C'est-à-dire une Union européenne qui place avant tout la comptabilité des règles,
06:58qui, au bout du compte, ne satisfont que les puissances industrielles et financières,
07:03qui ne satisfont pas le monde du travail,
07:06quels qu'ils soient, ou les retraités, ou prennent en compte l'avenir de la jeunesse.
07:09On est loin de ça, parce que s'il y avait une politique publique
07:16sur laquelle il faudrait être précis, méticuleux et y regarder à deux fois,
07:22c'est bien la politique agricole qui est aussi une politique alimentaire,
07:27qui a à voir avec tout ce qui a été dit autour de la table déjà,
07:31qui a à voir avec les équilibres écologiques, avec la qualité du travail, de la vie à la campagne,
07:42mais qui a à voir avec la santé, avec la santé animale, avec la santé humaine,
07:47avec l'ensemble des équilibres territoriaux et des équilibres écologiques.
07:51Or, en ne pensant que comptabilité, en ne pensant que compétitivité,
07:55c'est-à-dire, on a inventé ce concept, il y a maintenant de nombreuses années,
08:00de prix mondial qui ne correspond à rien.
08:03Comment peut-on faire un prix mondial entre un producteur du Burkina Faso
08:09et un producteur de l'Aveyron ou un producteur de la Beauce
08:13ou des pays du Nord de l'Europe, alors qu'ils ont des conditions de production
08:18totalement différentes, des climats différents, des rythmes culturels différents,
08:24des sols différents.
08:24Donc, ne pas tenir compte de cela produit ce qui est en train de se passer aujourd'hui
08:33avec cette tendance, oui, à une production de masse, avec l'industrialisation de l'agriculture,
08:38mais l'industrialisation de l'agriculture, ça a beaucoup d'effets pervers
08:42sur l'environnement et la santé humaine.
08:44Et donc, il y a une question pour les êtres humains, quels qu'ils soient,
08:51pour les citoyens, de prendre à bras le corps cette question-là.
08:54Alors, ce qui est étonnant, c'est que vous êtes tous relativement d'accord
08:58sur l'analyse autour de ces tables.
09:00J'allais dire que dans la société, on se rend compte que les thèmes
09:03que vous êtes en train d'aborder là sont des thèmes largement répandus.
09:06On en parle, on en discute, l'alimentation, l'alimentation de proximité, etc.
09:10Qu'est-ce qui fait qu'aujourd'hui, au niveau des institutions,
09:14notamment au niveau de l'institution européenne et au niveau des gouvernements,
09:17on n'arrive pas à, on soit en régression par rapport à ces questions
09:21qui sont des questions qui se posent finalement notre société aujourd'hui.
09:25Pourquoi on en est là ? Pourquoi ce retard ?
09:27Alors, c'est vrai que là, on vit un vrai paradoxe, puisqu'on a plus de 85-86%,
09:32j'ai lisé, des sondages pendant le salon de l'agriculture,
09:36de Français qui veulent une agriculture faite avec des éclatations petites
09:39ou moyennes, qui respectent l'environnement et qui fassent des produits de qualité.
09:43Comme Chartres, moi, ça me va très bien.
09:45Et on se rend compte que ce n'est pas du tout le modèle en face.
09:48Alors, pourquoi ?
09:50Moi, je crois que quand j'expliquais les règles du jeu
09:54liées à l'organisation mondiale du commerce,
09:57on s'est complètement éloigné du triptyque, c'est-à-dire qu'on a perdu de vue
10:00pourquoi on a fait l'Europe agricole.
10:01Dans le traité de Rome, il y avait trois objectifs,
10:04c'était l'autonomie alimentaire de l'Europe,
10:07le fait que les consommateurs aient un prix qui ne fasse pas ses yoyos
10:11et donc un prix qui puisse satisfaire tout le monde,
10:15et trois, un revenu pour les paysans.
10:18C'était les trois piliers qui sont dans le traité de Rome.
10:20On a complètement zappé ça.
10:22C'est-à-dire que les prix stables, c'est la seule chose qui est restée,
10:25mais de quelle manière,
10:27sachant que maintenant,
10:29dans le prix des produits agricoles,
10:30c'est capté par la transformateur,
10:34l'agro-industrie et la distribution.
10:36Les deux plus gros acteurs privés en lait,
10:40c'est Lactalis, premier mondial,
10:43et Bigard, un des plus gros producteurs de viande français,
10:47sont des acteurs privés, mais au sens familial du terme,
10:50c'est-à-dire que leurs comptes ne sont même pas publics.
10:53Donc savoir quelles sont les plus-values et les marges qu'ils font,
10:56personne ne peut le savoir.
10:57Comment est-ce qu'on fait pour débattre à ce niveau-là ?
10:59Et là, je dirais qu'il y a un manque de volonté politique,
11:02à la fois au niveau européen, de la Commission, mais aussi du Conseil.
11:05C'est-à-dire qu'il y a une fuite en avant du Conseil,
11:09qui est libérale.
11:10Or, la question de l'agriculture ne peut pas être réglée
11:13par une logique d'économie libérale.
11:16Toutes les politiques agricoles depuis l'Antiquité
11:19sont des structures qui ont été organisées.
11:21On doit mener des politiques publiques,
11:24organiser la production,
11:25ne pas produire plus que ce qu'on a besoin,
11:27sinon les prix s'effondrent,
11:30répartir, parce que c'est les aspects de territoire
11:31que vous avez exprimés aussi.
11:32Donc, il faut ça.
11:34Or, il y a un abandon.
11:36Et le meilleur signe, c'est que nos ministres,
11:38qui sont capables de dire le tout sur la crise agricole,
11:42en même temps sont tous à s'aligner
11:45derrière la signature des traités de libre-échange
11:48avec le Canada, qui est le plus avancé.
11:51Mais le Canada va nous amener, là aussi,
11:53des dizaines de milliers de tonnes de viande sur le marché européen,
11:56puis ensuite avec les États-Unis,
11:58après avec la Nouvelle-Zélande et l'Australie,
12:02et ainsi de suite.
12:03Et le Mercosur, après, avec l'Amérique du Sud.
12:06Donc, on est dans un système cinglé.
12:08Et ne pas avoir le courage de dire que ces accords
12:10vont à long compte une construction d'une politique européenne,
12:15c'est pas être anti-planétaire.
12:18C'est au contraire dire
12:20chaque région du monde doit se nourrir
12:22avec sa propre agriculture au niveau de la base de l'alimentation.
12:26C'est un droit des peuples de disposer de leur propre alimentation.
12:29Éric Andrieux, là-dessus ?
12:31Oui, je fais partie de ceux qui pensent que l'agriculture,
12:35le thème même, a perdu la place qu'elle n'aurait jamais dû perdre dans le champ politique.
12:41Nous sommes au cœur même d'une dimension éminemment politique au sens de la vie de la cité.
12:46Et que du coup, on est passé de servir d'une agriculture de rente familiale,
12:51à une agriculture industrielle, ça vient de se dire,
12:53dans lequel le sens même du modèle agricole a été complètement perdu.
12:57Et qu'aujourd'hui, il faut revenir à la question de la définition simple.
13:01Qu'est-ce que c'est que l'agriculture au XXIe siècle ?
13:04Et si on réfléchit par l'entrée nutritionnelle ou alimentaire,
13:08on va bien se rendre compte à l'évidence qu'il faut modifier totalement le modèle qui est devant nous.
13:12On voit bien que quand on analyse la réforme de la PAC, 54 ans d'âge,
13:17les aides publiques ont accompagné quel mode d'agriculture ?
13:20L'amont, l'aval, mais à aucun moment le cœur même cible de l'agriculture, c'est-à-dire le
13:25producteur.
13:25Et là, on ne peut pas ne pas se poser des questions sur les enjeux de santé humaine,
13:30sur les enjeux de préservation de l'environnement, de notre environnement,
13:32sur la ressource, la terre, le sol, l'eau, l'air, et puis le côté alimentaire.
13:38Et qu'effectivement, je pense qu'il faut revenir à des questions de base de notre préoccupation politique
13:44et poser la question de savoir la société à laquelle on veut aspirer.
13:47Parce qu'aujourd'hui, le toujours plus concentré, tel qu'on nous le dit au nom de la compétitivité,
13:53ne veut plus rien dire, perd tout son sens.
13:55Quand aujourd'hui on se bagarre sur des fermes à 1000 ou 2000 vaches
13:58et qu'on regarde sur un autre continent, le continent chinois,
14:00et nous en parlons souvent ici avec les acteurs qui sont autour de la table,
14:04on est à des unités de 100 000 vaches.
14:06Donc ça veut dire, ça ne peut pas ne pas nous interroger.
14:08Ce n'est pas la question de produire qui nous soucie.
14:11C'est la question de produire pour qui, pourquoi, et comment.
14:15Et revenons à ces questions essentielles du sens même de l'action politique.
14:19Et nous renouerons du contenu et de la lisibilité.
14:23Sachant que les politiques publiques agricoles doivent regagner de la légitimité auprès des citoyens européens.
14:29Patrick Luiaric, l'Europe, ça vous semble être la bonne dimension pour faire avancer ces questions dont on parle là
14:34aujourd'hui ?
14:34Ça pourrait être la bonne dimension.
14:36Il y a une expérience.
14:37La politique commune la plus ancienne, c'est la politique agricole commune.
14:42Mais José a dit tout à l'heure quels étaient ses objectifs qui aujourd'hui ne sont plus du tout
14:47respectés.
14:48On peut même aller plus loin.
14:50On avait dit pendant un temps, du temps du général de Gaulle, on avait dit aux Allemands, vous êtes forts
14:55dans l'industrie, vous allez avoir votre industrie.
14:57Et vous, les Français, vous allez conserver l'agriculture.
15:01Ils sont en train de nous dépasser.
15:02Tout le monde est en train de nous dépasser pour ces raisons-là, parce que de toute façon, il y
15:07aura toujours un plus petit d'un autre.
15:09Et ainsi de suite, jusqu'à ce que morts s'en suivent.
15:13Mais aujourd'hui, on est au point où on peut penser, je m'avance peut-être, mais on peut penser
15:18que tel que c'est en train de se passer,
15:22la France va perdre même jusqu'à son potentiel agricole.
15:26Parce que faire une agriculture, ça c'était la thèse de Giscard, du pétrole vert uniquement pour faire une agriculture
15:32d'exportation,
15:33dans le monde tel qu'il est en train de se développer aujourd'hui,
15:38particulièrement avec les traités de libre-échange qui sont des traités de mise en concurrence,
15:41nous avons beaucoup d'inquiétudes à avoir.
15:45Donc, c'est un espace possible, mais il y a beaucoup de divergences entre les intérêts des pays.
15:54Donc, il faudrait faire, il aurait fallu faire, au moment de l'élargissement, certainement un sort à part aux pays
16:03d'Europe orientale
16:04qui rentraient, parce que là, c'est pareil, on a organisé la concurrence.
16:08D'autre part, il y a des concurrences internes aujourd'hui.
16:11Par exemple, dans les abattoirs, il y a des concurrences internes avec l'utilisation de certains travailleurs détachés ou autres.
16:19En Allemagne, la structure même de l'agriculture allemande est une agriculture qui, là, c'est peut-être aussi un
16:30peu exagéré,
16:31mais elle est seconde par rapport à la production première qui est de plus en plus de faire de l
16:36'énergie.
16:36Donc, on peut peser sur les prix.
16:39Et donc, il faut maintenant obtenir un système de régulation.
16:43Mais il faut obtenir des systèmes de régulation nouveaux, je crois.
16:46Par exemple, est-ce que, si on ne peut pas revenir au système d'intervention tel qu'il existait et
16:53au prix tel qu'il existait,
16:55est-ce qu'il ne faut pas quand même essayer d'inventer un mécanisme de prix de base à partir
17:02d'une certaine quantité de production ?
17:04C'est-à-dire, il faut un mix entre ce qui existait des quotas et ce qu'on a fait
17:09au moment de l'office du blé avec les quantum.
17:11Au-delà de ça, le prix, il est libre, certes, mais en deçà de ça, le prix, il est garanti.
17:18Ou est-ce que l'Union européenne ne doit pas légiférer sur un système qui empêcherait les centrales d'achat
17:26de multiplier par 8, par 10,
17:29les prix auxquels elles vendent, comparé au prix qu'on achète à la ferme ?
17:35C'est-à-dire, il y a des choses nouvelles vraisemblablement à inventer,
17:39mais si on ne s'attaque pas à la question du prix,
17:43et en considérant que les aides ne peuvent être que des aides complémentaires au revenu
17:48et incitatrices à une réorientation des productions agricoles,
17:53c'est-à-dire celles dont on a besoin et celles qui vont améliorer à la fois l'emploi, la
18:00vie rurale,
18:00et surtout la structure écologique des sols, des rivières, des nappes phréatiques,
18:06si on ne conçoit pas les choses ainsi, on va continuer à glisser.
18:10On est tous d'accord, en tous les cas, pour dire qu'on est sur un moment clé, important et
18:15fondamental
18:16de cette évolution de la politique européenne en matière d'agriculture,
18:20et on est sur un point de butée, on est sur une crise profonde.
18:24Moi, je crois qu'aujourd'hui, on est un peu à la croisée des chemins.
18:26C'est-à-dire que si on attend de réformer la politique agricole pour l'horizon 2020, on se plante.
18:34C'est aujourd'hui qu'il faut déjà avancer.
18:38Donc il ne faut pas attendre 2018-2019 pour réfléchir à ce que va être la politique agricole en 2020,
18:43mais c'est aujourd'hui qu'il faut dire que ce qui a été fait ne va pas.
18:47La dérégulation ne peut pas continuer.
18:50La façon de soutenir les paysans avec les aides directes à l'hectare ne va pas.
18:56La distribution complètement antisociale de ces soutiens est inacceptable.
19:0180% des aides à 20% des agriculteurs, c'est quelque chose qui ne fonctionne pas.
19:05Donc tout ça doit être remis à plat.
19:07Et là, il faut effectivement du courage politique.
19:09Si on n'a pas à un moment le courage politique de dire ça suffit, eh bien on va dans
19:14le mur.
19:15Et c'est pour ça que moi, il y a 15 jours, je disais dans plusieurs interviews, il faut que
19:22le ministre de l'Agriculture français, Stéphane Le Folle, tape du poing sur la table.
19:27Et en disant, écoutez, si vous ne voulez pas nous suivre au conseil, à la commission, au commissaire, nous, on
19:35fait la politique de la chaise vide.
19:38Parce que c'est quand même indécent de voir que les Anglais, le premier ministre Cameroun se pointe et dit,
19:45voilà, moi, je refais de la politique européenne en fonction des propres intérêts.
19:49C'est à prendre ou à laisser.
19:51Et les autres, ils ont tous la trouille et ils ont un tapis rouge.
19:53Les paysans crèvent.
19:56Aujourd'hui, ils sont dans une situation catastrophique.
19:58Eh bien moi, j'attends qu'on ait un ministre de l'Agriculture qui tape du poing sur la table.
20:02On va voir ce qu'il va se passer la semaine prochaine.
20:04Stéphane Le Folle, étant dit qu'il va faire le tour des capitels pour avoir une majorité, j'attends de
20:09voir.
20:09Mais si il n'y a aucun effet, à un moment, il faut dire basta.
20:13Nous, on ne fout plus les pieds et on refuse de discuter.
20:16Est-ce que l'Europe pourra se passer ? Est-ce que la commission pourra se passer de la France
20:21?
20:21Je dis non.
20:22Donc, merde, sortons de cette logique où on a peur et osons agir politiquement.
20:30Autre point de crise.
20:31Alors, on en a parlé beaucoup, on en parle beaucoup en ce moment.
20:34Bien entendu, la crise des réfugiés.
20:36Quelques petites minutes encore, José Bové avec nous.
20:38Pour que chacun puisse faire un petit tour de table sur cette question.
20:41Ce qui s'est passé de nouveau hier, évidemment, un sommet EU-Turquie,
20:46que vous allez sans doute commenter.
20:48Il y aura un grand débat qui aura lieu ici au Parlement européen également,
20:51sur cette crise des réfugiés qui n'en finit pas, qui commence.
20:54On a l'impression, quel est votre sentiment, Éric Andrieux, d'abord sur ce qui s'est passé hier à
20:59Bruxelles ?
21:00Dont tous les commentaires disent ce matin qu'on ne voit pas très bien quel est l'objectif ni quel
21:05est l'horizon.
21:06Quel est votre point de vue sur ce qui s'est passé hier et sur cette situation qui est vraiment,
21:11tout le monde le dit universellement, j'allais le dire, on est dans une situation de crise là aussi.
21:18D'abord, je préfère parler de crise humanitaire que de crise des réfugiés.
21:21C'est le mot qui me paraît plus juste quoi.
21:24Misérable, le terme qui me vient à l'esprit lorsque je vois ce qui s'est passé hier, c'est
21:28ce terme-là, misérable.
21:29L'Union, une fois de plus, n'est pas à la hauteur du rendez-vous et à la hauteur de
21:34son histoire.
21:35Ni de son passé, ni de son avenir.
21:37Et on vient de traiter la question des difficultés rencontrées par le secteur de l'agriculture.
21:42Et là, on voit bien ô combien s'il y a un sujet sur lequel l'Union aurait dû être
21:46vraiment,
21:47comment dire, porteuse d'un projet collectif et de dimension commune, c'est bien sur la question de la crise
21:53humanitaire.
21:54Or là, l'exemple donné hier montre bien ô combien nous sommes loin donc d'un processus de construction commune.
22:01Et là, ça pose toute la question du socle idéologique et philosophique de ce que nous avons à faire ensemble.
22:09Et là, on ne pourra pas s'exonérer, là encore, de...
22:13J'entends bien José Bové qui revient sur l'agriculture en disant...
22:17Il nous a quittés, mais c'est pas une cause.
22:19Voilà, il nous a quittés, mais nous sommes au Parlement européen, c'est pas un débat syndical.
22:22Donc on peut dire, il n'y a qu'à...
22:24Oui, nous aussi, on a envie de dire, il faut tout stopper, tout remettre en question.
22:26On sait trop bien comment ça se passe et on est, aujourd'hui, en 2016, et on ne peut pas,
22:30d'un coup d'un seul, tout modifier
22:32et tout remettre en base des règles qui soient opérationnelles dans les deux mois qui arrivent.
22:36Donc on est responsable politique, donc, au nom du suffrage qui nous est donné.
22:40Et donc on se doit, à la fois sur le champ de l'agriculture, mais également sur le champ de
22:44la crise humanitaire,
22:45de reposer les questions du socle commun du projet européen.
22:49Et oui, on voit bien qu'il y a l'urgence.
22:51Bien sûr.
22:51On sait agir sur le court terme, mettre des moyens, affecter.
22:55Donc c'est le débat qu'on va voir sur le MFF, sur la révision du budget, donc voilà, bien
22:58sûr.
22:59Mais derrière, ça fait appel à des décisions communes et d'ordre politique, au sens humanitaire et philosophique du terme.
23:05Donc, Patrick Le Yaric, sur cette proche actualité de cette question des réfugiés, dont on parle effectivement depuis plusieurs semaines,
23:12plusieurs mois maintenant,
23:13enfin, on constate quand même qu'ici, en septembre, le Parlement, le président de la Commission était quand même très
23:20ouvert sur la question des migrants, des migrants et des réfugiés.
23:24On entendait le président Juncker qui disait, on est tous des descendants d'immigrés, on est tous des fils d
23:32'immigrés, les immigrés, les réfugiés, c'est une richesse pour l'Europe, etc.
23:36Si on vient nous voir, c'est parce qu'on a envie de vivre et qu'on a un bon
23:39continent.
23:39Et on se rend bien compte, quand même, quatre mois après, c'est-à-dire, ça s'est fait très
23:44rapidement, qu'on n'en est plus du tout là.
23:46On a l'impression que la situation n'est plus maîtrisée.
23:49Il y a un peu de ça parce qu'il y a des intérêts des États qui passent avant la
23:54solidarité.
23:55Et donc, il y a des divergences de fond, même avec des pays fondateurs, avec la Grande-Bretagne, on voit
24:01bien qu'il y a une divergence de fond.
24:03M. Cameron a répété hier soir qu'il n'en voulait pas plus. Il y a ces divergences de fond
24:09avec les pays de l'Europe orientale.
24:13Malgré cela, il faudrait essayer quand même d'avancer, c'est-à-dire sécuriser le couloir de venues des réfugiés
24:20en Europe,
24:21ne pas laisser la totalité du fardeau à la Grèce, aux îles grecques et à la Grèce.
24:26Donc, il faut l'aider. D'ailleurs, ça devrait être l'objet, pour moi, il y a une situation un
24:31petit peu nouvelle qui pourrait être l'objet d'un débat.
24:33C'est-à-dire, il faut desserrer les contraintes austéritaires, par exemple vis-à-vis de la Grèce, mais aussi
24:38l'Italie, l'Espagne à sa façon,
24:40de telle sorte qu'ils puissent répondre à ces besoins-là et que ça peut constituer une embryon de réorientation,
24:48comme on dit parfois, de la construction européenne.
24:52Et ce qui se passe avec la discussion avec la Turquie, elle a des côtés malsains. Parce que déléguer moyennant
25:01des milliards le rôle à la Turquie de garder des réfugiés pour nous,
25:07ça a des limites dont on voit bien...
25:11On le sent bien dans les débats.
25:12Voilà, on voit bien que ça n'a pas été efficace ces dernières semaines, qu'il y a une sorte
25:16de chantage là, et ça permet en quelque sorte d'exonérer la Turquie d'un certain nombre d'autres problèmes,
25:23dont celui du respect des Kurdes, celui du respect des libertés et de la démocratie.
25:31Donc ça a quelque chose de malsain. Donc il ne faut pas... Ce n'est pas soit l'un, soit
25:39l'autre. C'est tout en même temps, mais dans un cadre de solidarité.
25:43Parce que sinon, on n'arrivera pas à résoudre cette question-là, qui est une question humaine, qui est une
25:52question d'abord humaine.
25:54Les gens partent d'Afghanistan, ils partent de Syrie parce qu'ils ne peuvent plus vivre là-bas.
25:59Leur maison est détruite parce qu'ils perdent les leurs, etc. C'est une situation dramatique.
26:04Poussez-nous la question du droit de vivre. Est-ce que nous, Européens, convaincus...
26:08Je veux dire, est-ce que le sens même de notre engagement n'est pas au cœur du débat ?
26:13Bien sûr.
26:14Est-ce que le droit de vivre ne légitime pas tout ?
26:17Comment aujourd'hui, en tant que responsable... Bien sûr que les enjeux d'État...
26:20Mais là, attendez, on atteint un niveau d'inconséquences politiques qui dépasse tout entendement.
26:26Et on ne peut pas, en tant qu'Européens, continuer ce cheminement sans avoir au préalable régler cette question humanitaire.
26:32Dans tous les cas, moi, d'un acteur citoyen d'un territoire, donc, je ne vois pas comment je peux
26:37poursuivre,
26:37accompagner un processus, quel qu'il soit, si on n'est pas en capacité collectivement de régler cette question-là.
26:43C'est un débat sur lequel on reviendra dans un autre débat qu'on reprendra sur le site de l
26:47'Humanité,
26:48un débat que nous enregistrons demain.
26:50Un petit mot, quand même, sur le Brexit qui a quand même alimenté l'actualité aussi européenne au cours des
26:56semaines précédentes.
26:57Ça vous inquiète, ce référendum ou pas ? Comment vous voyez les choses, sincèrement ?
27:03C'est incroyable comment les trois sujets que vous nous avez proposés sont liés, finalement.
27:08Parce qu'ils touchent au même socle, finalement.
27:12C'est, je dirais, le noyau dur de la construction de l'Union.
27:16Et le Brexit fait partie de cet édifice-là.
27:18Il n'y a pas de hasard.
27:19Si on en arrive là, donc, à ce type de résultat, je pense que c'est le résultat d'un
27:23long cheminement
27:24qui fait qu'aujourd'hui, on ne pourra pas passer sans un débat de fond, une discussion de fond,
27:30sur ce que nous avons à construire ensemble communément.
27:33Comment faire une Europe aujourd'hui ?
27:34On va pas rentrer dans le détail du Brexit, vous l'aborderez différemment.
27:37Mais comment construire une Europe si on a des repas à l'espace Schengen ?
27:41C'est un petit peu la question.
27:42Comment avancer sur la monnaie commune ?
27:45Même si on doit la remettre en question, il n'y a pas des questions de fonds qui sont posées
27:48sur la monnaie commune.
27:49Comment faire lorsqu'il y a des exigences posées ?
27:51On voit bien comment tout ça se détricote.
27:53On sait bien comment l'histoire du Brexit est née.
27:55C'est parce qu'il y a un problème interne dans un État, un problème politique au sein même d
27:59'un parti dans un État,
28:00qu'on tire un fil pour arriver.
28:02Ça montre bien, ça illustre bien la fragilité de l'édifice européen.
28:05C'est le mot qui venait à la description.
28:06Et c'est ça, je crois qu'il faut en lire.
28:07Après, le Brexit, sincèrement, j'aspire à ce que les Anglais restent avec nous, restent au niveau de l'Union.
28:18Mais à la fois, je me dis, et je m'interroge, est-ce que ce n'est pas l'électrochoc
28:23indispensable pour rendre obligatoire
28:26une revue dans la question profonde de la construction du projet européen ?
28:29J'espère que ça se fera sans la sortie des Anglais de l'Union européenne, pour être précis.
28:33Mais pour autant, je me dis, mais aujourd'hui, la question, elle est même ailleurs.
28:36Elle est donc beaucoup plus large, beaucoup plus géopolitique.
28:39Et qu'il faut qu'on se resserre et qu'on repende.
28:41Alors peut-être qu'il faut aller, je pense à ça, c'est mon point de vue,
28:44vers une coopération renforcée avec des vrais partages de projets.
28:48Il doit être une Union à plusieurs niveaux.
28:51Alors on revient sur la question de l'élargissement.
28:53Mais on ne peut plus, c'est mon sentiment, ne plus se poser le sens de l'engagement commun et
28:58collectif.
28:59Patrick, il y a rien sur cette question, référendum britannique,
29:02et question britannique en général aujourd'hui telle qu'elle se pose.
29:06La question des concessions qui ont été faites, c'est surtout pour permettre à M. Cameron de gagner le référendum
29:12qu'il a lui-même proposé.
29:14Donc il s'est mis dans une situation où il est certes en difficulté,
29:18mais le fond des décisions quand même vise à satisfaire quand même les demandes de la Bourse de Londres et
29:25le business du Royaume-Uni.
29:27C'est ça le fond de ce qui a été décidé.
29:31Et donc c'est plutôt antisocial ce qui a été décidé.
29:34Et ça ne correspond pas à un progrès social, à des valeurs de solidarité qui sont nécessaires.
29:42Et donc, oui, je partage l'idée qu'il y a une question aujourd'hui qui doit être mise entre
29:49les mains des peuples et des jeunesses européennes,
29:51c'est quel nouveau projet européen on met aujourd'hui sur les fonds baptismaux,
29:59qui pour fonctionner ne peut être que démocratique, ne peut être que visant le progrès social,
30:06une harmonisation sociale, évidemment, dans le cadre d'un processus.
30:09On ne sera pas tous le même jour au même niveau.
30:12Ça prendra du temps.
30:15Mais au moins, c'est cette direction-là, une Europe solidaire et une Europe qui fait de l'emploi.
30:20Vous voyez que selon Eurostat, on a 47 millions de chômeurs.
30:24Et beaucoup d'économistes commencent à dire, en comparant la politique nord-américaine que nous ne défendons pas a priori
30:32et les politiques européennes,
30:35ils montrent que les politiques nord-européennes dans le même système économique capitaliste
30:39produisent des effets meilleurs que la politique européenne qui vise en permanence à réclamer des réformes structurelles et du rationnement
30:49budgétaire.
30:49Donc, c'est à partir de ces impasses-là qu'il faut aujourd'hui repenser un projet solidaire européen.
30:58Voilà. Je vous remercie. Merci de votre participation à ce débat.
31:02Je vous l'ai dit il y a quelques instants.
31:03Excusez-moi pour ma voix. J'ai un petit problème.
31:06Mais nous reviendrons également demain.
31:09Vous retrouverez sur le site de l'Humanité cette question des réfugiés.
31:13On y reviendra demain avec trois députés européens qui sont en session ici également à Strasbourg.
31:19Merci de nous avoir suivis. A bientôt.