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  • il y a 16 minutes
Sophie Fontanel, écrivaine et critique de mode
Benjamin Simmenauer, professeur à l'Institut Français de la Mode et auteur de « Tendance(s). Mythologies de la mode et autres engouements passagers » paru aux éditions Les Léonides en mars 2026

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Transcription
00:00Figurez-vous qu'il se passe des choses extraordinaires à Paris cette semaine.
00:03C'est la Fashion Week et les images des défilés de mode inondent la planète.
00:07Ce qu'il y a de plus réjouissant, évidemment, des nouveaux créateurs qui s'emparent de maisons historiques
00:11et qui les secouent avec une joie non dissimulée.
00:15Ce qu'il y a de moins réjouissant, un secteur en crise qui n'a pas l'air de se
00:20remettre beaucoup en question,
00:21des événements d'un luxe grandiose et des mannequins maigres parfois à faire peur.
00:26On a cru que la mode était devenue consciente, responsable, qu'elle s'était beaucoup diversifiée,
00:32qu'elle l'encourageait ça d'ailleurs, la diversité et l'inclusion.
00:35Assiste-t-on à un retour de la silhouette blafarde et amaigrie sur les podiums ?
00:39Qu'est-ce que ça dit, cette industrie ? Et qu'est-ce que ça dit de nous ?
00:44Et j'en parle avec plaisir avec Sophie Fontanel. Bonjour Sophie.
00:48Écrivaine, critique de mode qui arpente les coulisses des maisons de couture
00:52mais aussi les défilés de la Fashion Week depuis des années.
00:56Je rappelle que vous avez publié aussi un roman cette année, Cher Azad,
00:59et la 602ème nuit aux éditions Séguers.
01:02Vous étiez hier soir au défilé Saint-Laurent, ça avait l'air absolument éblouissant.
01:08Alors vraiment extraordinaire.
01:09C'était très très beau.
01:11On va peut-être en parler, le lien avec quand c'est beau,
01:14comment on regarde un mannequin, on le regarde très différemment selon que le défilé est beau ou pas beau.
01:18Ah, très bien. Benjamin Simon-Aouar, bonjour.
01:21Bonjour.
01:21Vous êtes professeur à l'Institut français de la mode, vous êtes auteur de tendance,
01:25entre parenthèses, il y a un petit S à tendance, mythologie de la mode et autres engouements passagers
01:30qui est paru aux éditions Les Léonides.
01:32Bon, quand même, est-ce que pour l'un et pour l'autre c'est une évidence ?
01:37Est-ce que les silhouettes ont rétréci à vue d'œil depuis quelques temps ?
01:41Est-ce que c'est flagrant ? Est-ce que ça se voit d'une saison sur l'autre ?
01:44Benjamin Simon-Aouar ?
01:46Alors, je pense que Sophie va plus de défilés que moi, donc elle va pouvoir nous dire si sur le
01:49terrain ça se vérifie.
01:51Sur le terrain.
01:52Mais de loin, j'ai l'impression que oui, quand même.
01:54Quand même, un défilé, c'est une machine à fabriquer des images qui sont diffusées sur les réseaux sociaux,
01:59donc même quand on n'y est pas, parfois on se les prend en pleine figure, les images.
02:02Oui, oui, et puis on a effectivement des images de maigreurs, parfois assez affolantes,
02:09ou en tout cas qui correspondent, je pense, à une réalité.
02:12C'est-à-dire qu'en fait, les défilés ne sont pas non plus complètement coupés du monde.
02:16Je pense qu'il y a une tendance plus générale à l'amaigrissement.
02:19C'est-à-dire que, et ça, on parle beaucoup du phénomène osampique depuis deux ans.
02:23Qui est un médicament.
02:24Qui est un médicament au départ antidiabétique, qui est très efficace.
02:27Donc il ne s'agit pas du tout de le supprimer.
02:30Il y a énormément de personnes qui sont dans des situations d'obésité morbide,
02:33et dont la vie est vraiment améliorée par osampique,
02:37mais qui est détournée de cet usage pour des questions, on va dire, esthétiques.
02:42C'est-à-dire, et on voit apparaître, alors beaucoup sur les réseaux sociaux,
02:45et beaucoup dans la vie aussi mondaine, des célébrités qu'on voit aussi au défilé,
02:51ces visages émaciés et ces corps qui font un peu peur.
02:54C'est ça, parce que nous, on a consacré une discute justement à ces pop stars de la musique
03:00et à ces stars hollywoodiennes qui ont maigri depuis cet été de manière flagrante.
03:06Et on se disait qu'on ne pouvait quand même pas passer à côté de la Fashion Week,
03:08qui est un moment où on expose des corps de femmes du matin au soir,
03:12dans plusieurs villes du monde, et encore une fois,
03:15qui produit des images destinées à faire le tour de la planète, Sophie Fontanel.
03:19Alors, moi, ce que je dirais de ça, c'est que ça a été très rare dans l'histoire de
03:24la mode
03:24que les mannequins ne soient pas très minces, très minces, on va dire.
03:29Parce que là, il y a quelque chose avec la maigreur.
03:32C'est vraiment l'époque des supermodèles.
03:34On a l'impression que tout d'un coup, les mannequins, pendant dix ans,
03:36les mannequins ont été Linda Evangelista, ont eu des formes.
03:40Les supermodèles, c'est les années 90 ?
03:42Oui, les années 90, j'allais au défilé à cette époque backstage,
03:46c'était beaucoup plus facile d'entrer dans les backstage,
03:48et franchement, les corps étaient sublimes.
03:51C'est-à-dire qu'elles étaient minces, bien sûr, elles étaient plus minces que moi,
03:54mais il y avait des formes, des seins, je me souviens des cuisses de Naomi Campbell,
03:57je ne comprenais même pas comment c'était possible d'avoir...
04:00C'était si beau, si velouté, leurs pieds, leurs mains, tout était sublime.
04:03Donc c'était Cindy Crawford, c'était Claudia Schiffer.
04:06Voilà, toute cette époque.
04:07Et on a la nostalgie de cette époque, parce qu'effectivement,
04:09elles ne nous crispaient pas par rapport, par exemple, à une Monique Aviti ou une Jeanne Moreau.
04:14On voyait bien le lien avec la féminité, on voyait bien tout ça.
04:18Mais à part cette époque, elles ont été très minces,
04:22elles étaient très minces dans les défilés Saint-Laurent des années 70,
04:25très très minces, et elles le sont aujourd'hui, elles sont très maigres,
04:28mais d'ailleurs elles étaient déjà dans les années 70.
04:30Qu'est-ce qui nous choque, c'est pour ça que je vous disais ça tout à l'heure,
04:32c'est que quand une Katoucha, je pense aux années 70, défilait Pat Cléveland, Inès de la Fressange,
04:41ces femmes, elles emportaient un panache, il n'y avait pas de morbidité,
04:48elles souriaient, elles jouaient la comédie.
04:51Donc en fait, il y avait une bonne ambiance qui faisait qu'on voyait moins,
04:55on ne se disait pas, oh comme elle est maigre.
04:57Inès de la Fressange, c'est une amie, elle dit tout le temps,
04:59ah non et moi je suis maigre, moi je suis un squelette, parce qu'elle est comme ça, c'est
05:02sa constitution.
05:03Mais à l'époque, quand on la voyait défiler, je ne me disais jamais ça, je me disais juste...
05:06Parce que moi j'ai souvenir ces derniers mois, Sophie Fontanel,
05:08vous êtes énormément suivie sur Instagram, vous avez fait des posts,
05:12vous avez dit c'est pas possible, c'est lugubre.
05:15Mais parce que c'est morbide en fait, c'est-à-dire que si vous ajoutez qu'elles marchent comme
05:19des chevaux,
05:21elles ont un pas qui est maintenant un pas à la mode,
05:23qu'elles sourient pas, et puis moi parfois je ne peux pas poster l'image.
05:27Pourquoi ?
05:28Mais parce que les gens, même si le vêtement est beau, les gens vont me dire,
05:31mais enfin c'est pas possible, de qui se moque-t-on ?
05:32Parce qu'en fait, la fille est tellement maigre, on voit tellement les côtes,
05:36que ça ne peut pas marcher, en fait ça ne fait pas rêver.
05:39Benjamin Simonauer, nous on a rêvé ces dernières années,
05:43quand on a vu sur les podiums,
05:47parfois des filles défilant à la place des garçons,
05:49des garçons défilant à la place des filles,
05:52des gens plus âgés, des cheveux blancs,
05:54des maladies de peau qui avaient droit de citer sur les podiums,
05:57et puis des filles beaucoup plus rondes, carrément beaucoup plus rondes.
06:00C'était une illusion d'optique ou ça a eu lieu ?
06:03Ça a eu lieu, mais effectivement, on peut considérer que c'est une parenthèse,
06:07parce que ça n'a pas eu lieu très longtemps.
06:09Et moi je pense que c'est la vraie question qui est derrière...
06:10À ce moment-là, tout le monde disait, ça y est, la vie a changé,
06:13la mode a changé, le monde a changé.
06:15Mais je pense qu'il y a eu une pression, si vous voulez, médiatique,
06:18et aussi évidemment politique, presque, sur les marques de mode,
06:22qui se sont retrouvées dans le viseur,
06:24et à qui on a reproché de ne pas représenter une diversité de corps réelle.
06:28Donc elles se sont alignées sur ce diktat-là.
06:33Mais elles n'étaient pas contentes de faire.
06:35Et voilà, ça leur a été imposé de l'extérieur.
06:37Donc le body positive, pour vous, c'était un nouveau genre de diktat ?
06:40Enfin, en tout cas, ça a été vécu par les maisons comme un diktat.
06:43Oui, c'est-à-dire que les maisons imposent une espèce de norme esthétique,
06:48et puis parfois cette norme, elle est rediscutée dans l'espace public,
06:51c'est-à-dire qu'on la conteste, et elles se disent
06:53« Oh là là, mon image va en souffrir si je ne mets pas un peu d'eau dans mon
06:56vin de maigreur, si je puis dire. »
06:58Et donc, elles ont obtempéré.
07:01Et alors, la question qui me semble la plus importante dans cette affaire,
07:04c'est pourquoi elles sont revenues à leur préférence ?
07:07Et alors, on ne sait pas, puisqu'elles, évidemment, ne communiquent pas sur ce genre de choses.
07:11Ce qu'on peut supposer, c'est que la mode, c'est très beau, c'est très créatif, c'est
07:15aussi un business.
07:18Et les campagnes de mode, les défilés de mode, sont en fait des publicités.
07:23Donc, ce qu'on peut imaginer, c'est qu'elles se sont rendues compte que ça marchait mieux
07:27quand elles montraient des corps maigres.
07:29Sophie Fontanel.
07:30Oui, c'est diabolique, ce qu'on entend là, mais c'est vrai.
07:35Ce que je crois, c'est que les gens riches sont complètement obsédés par la maigreur.
07:40Ils ont accès à des...
07:40Les gens riches, c'est ceux qui ont les moyens de s'habiller dans ces maisons.
07:43Comme par hasard, en même temps, le luxe est devenu inabordable.
07:47C'est-à-dire qu'il a monté ses prix.
07:49Donc, si on regarde, il a monté ses prix.
07:50Les gens très très riches, ils sont obsédés par la maigreur.
07:53Ils ont les moyens, parce que ça coûte très cher, de faire un vrai traitement long
07:57est très bien fait pour maigrir.
08:00Donc, moi, je les vois, les clientes, avant, quand on allait dans les maisons de couture,
08:04il y avait leur stockman avec leur forme.
08:06Bon, ben, aujourd'hui, vous pouvez diviser la forme en deux, quoi.
08:09Elles maigrissent, puisqu'elles ont maintenant des médicaments pour le faire.
08:12Et évidemment, on s'adresse à elles.
08:14Il suffit de 2% de la planète pour acheter le marché du luxe, pour qu'il fonctionne.
08:18Mais ce que le luxe oublie, c'est que...
08:20Puisque moi, mon métier, c'est aussi de poster sur Instagram.
08:24Ce qu'ils oublient, c'est que...
08:26Voilà, bien sûr, mais je parle à tout le monde.
08:31Et donc, en fait, ce qui se passe, c'est que les gens...
08:33Cette bulle de la mode, qui pourrait s'adresser qu'au luxe,
08:36allez, on vend très cher des produits à des gens qui peuvent maigrir avec des piqûres très chères.
08:41Ce ne sont pas les seuls à pouvoir maigrir.
08:43Mais le problème, c'est qu'on est tous à regarder la mode.
08:46Tous, tous autant qu'on est, même si on n'a pas un sou, on la voit.
08:49Et on est, je crois, on a un dégoût.
08:52Je crois que c'est pour ça que ça ne se vend plus.
08:53C'est trop cher et ça ne nous fait plus rêver.
08:56Vous pensez, justement, Benjamin Simon-Aouar, que c'est le symptôme d'une industrie
09:02qui peine à rencontrer son époque, son public, d'une industrie en crise ?
09:06Je ne sais pas, c'est possible.
09:09Moi, ce qui m'interpelle dans cette affaire, c'est pourquoi néanmoins,
09:14une partie du public et du public historique du luxe, c'est-à-dire les élites,
09:19à cette obsession de la maigreur.
09:21Et je pense que la maigreur, à mon avis, fonctionne comme un signal.
09:26C'est-à-dire que c'est quelque chose qu'on communique à autrui, en fait.
09:28Et ce qu'on communique à autrui, c'est le contrôle sur soi, le contrôle sur ses instincts,
09:32une forme de supériorité par rapport à la nature.
09:36Et vous voyez, ces corps, ils nous choquent, mais ils peuvent aussi susciter l'admiration.
09:42Et même chez nous, il arrive que nous voyons quelqu'un de très très très mince,
09:49ou même maigre, non, mais vraiment incroyablement mince.
09:53Et on se dit, si c'est une femme, on se dit la vénarde, si c'est un homme aussi,
09:56on se dit, il est vraiment chic.
09:58C'est vrai que c'est dans notre imaginaire que c'est lié à une valeur esthétique.
10:03Et il n'y a pas, je le redis, on ne parle pas que de la maigreur,
10:06on parle aussi de corps qui s'étaient beaucoup diversifiés, notamment en termes d'âge.
10:10Est-ce que, justement, cette maigreur, c'est un retour à la silhouette de la très jeune fille ?
10:16Ce qui permet aussi, par ailleurs, de balayer les femmes plus âgées,
10:22donc plus rondes, avec des corps différents.
10:24Je veux dire, là, le défilé L'Oréal, on voit Andy McDowell,
10:26elle a des formes, forcément, elle a plus de 50 ans.
10:29Oui, dans l'histoire de la mode, c'est quelque chose qui revient périodiquement.
10:33C'est-à-dire qu'en fait, on se rend compte que la fille très mince,
10:37elle apparaît d'abord dans les années 20 avec la garçonne,
10:40et puis elle s'impose vraiment comme un standard dans les années 60-70
10:44avec des mannequins comme Twiggy.
10:47C'est ça, le fil de fer.
10:49Extrême jeunesse égale grande minceur.
10:52Alors, on en est arrivé au point, quand même,
10:53où on n'arrive même plus complètement à distinguer le genre,
10:57parce que l'obsession de la maigreur extrême
11:00renvoie quand même à un corps quasi prépubère, très allongé.
11:04Et là encore, pour moi, c'est le même symbole.
11:07C'est le symbole qu'on est au-dessus de la nature,
11:09qu'on l'a domestiqué d'une certaine façon,
11:12et qu'on se met au-dessus.
11:13Donc, c'est un symbole de puissance, de pouvoir.
11:15C'est un signal, évidemment, coûteux pour celui qui le produit,
11:19parce qu'il est difficile à reproduire, il est difficile à imiter,
11:22sauf évidemment à avoir accès à des doses d'Ozampic.
11:25Merci beaucoup, Benjamin Simonauer, Sophie Fontanel.
11:28Merci à tous les deux.
11:30Et puis, la Fashion Week, qu'on continue de suivre,
11:32souvent émerveillée, souvent éblouie.
11:34C'est ce défilé Saint-Laurent d'hier, qui était absolument sublime.
11:37Et quand c'est si beau, puisqu'on a commencé comme ça,
11:40quand c'est si beau, vous ne faites pas attention,
11:42vous ne vous dites pas,
11:43« Oh mon Dieu, mais est-ce qu'elle ne serait pas trop maigre ? »
11:45Parce que c'est tellement beau,
11:47l'émotion est tellement forte que vous ne le voyez pas.
11:50Et vous y étiez hier soir.
11:51Merci, Sophie Fontanel.
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