00:00La Grande Matinale sur France Inter
00:05C'est l'édito politique Patrick Cohen, vous nous parlez cinéma ce matin pour nous dire que
00:10Notre Salut, le film d'Emmanuel Marre avec Swan Arlo qui sort aujourd'hui, est un grand film politique.
00:16C'est d'abord un grand film tout court qui vous donne à voir ce que vous n'aviez jamais
00:19imaginé, jamais vu au cinéma.
00:21L'administration de Vichy vue d'en bas, à la hauteur d'un fonctionnaire de second rang
00:25qui parle comme vous et moi aujourd'hui, qui pourrait être votre chef de bureau ou le responsable du personnel.
00:31Notre Salut est le premier film historique qui abolit aussi intelligemment la distance avec l'histoire,
00:37qui nous rend contemporains de ces personnages et donne un sacré coup de vieux aux grandes reconstitutions
00:42avec décors et costumes d'époque.
00:43C'est aussi le sens des anachronismes musicaux de la bande-son, Popcorn ou Life is Life,
00:49surgit des années 70 et 80 et ainsi justifié par le réalisateur.
00:53Une musique de 1940 ne touche plus notre mémoire sensorielle.
00:58A force d'exactitude, on s'éloigne du vécu.
01:01Et ce vécu est mis au service d'un récit politique.
01:05D'abord d'un portrait, celui d'Henri Marre, l'arrière-grand-père du réalisateur
01:09qui arrive à Vichy en septembre 40, à 49 ans, sans argent ni relation, loin de sa femme et de
01:14ses enfants.
01:15Ancien élève de Polytechnique, il voit dans la nouvelle administration
01:18le moyen d'obtenir la place qu'il pense mériter, d'autant qu'il a fait faillite,
01:22qu'il confond sa débâcle personnelle avec celle du pays et qu'il en veut aux élites de ne pas
01:27l'avoir aidé.
01:28Voici donc l'homme formidable, Swan Arleau, qui pense tenir sa revanche
01:32depuis le bureau de Limoges, du commissariat à la lutte contre le chômage.
01:36Avec lui, on découvre la collaboration sans les Allemands,
01:40qui n'apparaissent d'ailleurs qu'après une heure de film,
01:42où les fonctionnaires font seuls ce qu'ils croient devoir faire et que nul ne leur demande.
01:47La mise en place d'une politique économique conforme aux idéaux de Pétain,
01:51où le citoyen ne doit pas être ramolli par des aides sociales,
01:54le chômeur ne doit pas être assisté mais ramené au travail, etc.
01:58Henri Marre n'est pas un idéologue.
02:00Le cinéaste le définit comme un idéaliste du pragmatisme.
02:04Il est méticuleux, ordonné, réfléchi.
02:06Il s'exprime comme un consultant, pas comme un fanatique.
02:09Mais derrière des colonnes de chiffres, il y a le calcul des litres de carburant
02:14nécessaires à l'acheminement de produits humains vers les camps de la mort.
02:18Il n'y a pourtant pas de monstre dans notre salut,
02:20juste un monsieur Henri, fonctionnaire épris d'efficacité,
02:24qui symbolise les centaines de milliers de personnes au service de l'administration de Vichy
02:28et nous fait comprendre ce qui a rendu l'impensable possible
02:32et dont personne ne peut dire que ça n'arrivera plus.
02:35Henri aime sa femme, il enjolive son quotidien dans des lettres sensibles
02:39qu'il lui adresse et dont la lecture sert de colonne vertébrale au film.
02:43On le voit protéger un collaborateur juif du recensement,
02:47puis signer sans broncher les bons d'essence pour les rafles d'août 42,
02:52six semaines après celle du Veldiv, 6500 juifs arrêtés et déportés en zone libre.
02:58Le soir, il écrit à sa femme « Beaucoup de travail ».
03:00Merci Patrick Cohen. Notre salut sort donc aujourd'hui au cinéma.