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L'écrivaine américaine Joyce Carol Oates publie deux nouveaux livres le 1er octobre : "Lettres à un biographe", une correspondance avec son biographe Greg Johnson, et "Frénésie", aux éditions Philippe Rey. Elle est également à retrouver pour la première fois au festival America de Vincennes. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-we-du-dimanche-27-septembre-2026-3505270

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00:00Et c'est peut-être l'écrivaine la plus célèbre d'Amérique que nous avons l'honneur de recevoir ce
00:05matin avec une oeuvre aussi géniale qu'inquiétante qui plonge dans les tréfonds de l'âme humaine.
00:11Elle est l'autrice notamment de Blonde qui rendait justice à Marilyn Monroe, de Nous étions les Melvanais, chronique de
00:18la déchéance d'une famille de l'Amérique rurale,
00:20comme de Butcher le Boucher qui nous enfermait dans la tête d'un médecin tortionnaire du 19e siècle, régulièrement cité
00:27pour le prix Nobel.
00:29A 88 ans, elle n'a jamais, jamais cessé d'écrire. Le 1er octobre, paraissait en France deux nouveaux livres,
00:36Lettres à un biographe, plus de 30 ans de correspondance avec son biographe,
00:41justement Greg Johnson et Frénésie, un recueil de neuf nouvelles, tous deux aux éditions Philippe Ray.
00:47Vous êtes présente pour la première fois au Festival America à Vincennes. Bonjour Joyce Carol Oates.
00:55C'est une surprise que ce soit au fond la première fois de vous voir aujourd'hui dans ce festival
01:02dévolu à la littérature américaine à Vincennes.
01:05Pourquoi n'êtes-vous pas venue avant ?
01:14Je crois que c'était très occupé à enseigner.
01:21Il y a ce festival magnifique en septembre, mais ça correspond à la rentrée universitaire, donc on ne peut pas
01:28simplement laisser tout en plan pour venir ici.
01:31Mais cette année, j'ai dû renoncer à des cours.
01:35Vous avez une habitude depuis plusieurs années, souvent, très souvent, lorsque vous publiez un roman, vous dites que c'est
01:42votre dernier grand roman ambitieux.
01:46Là, cette année en France, vous publiez des nouvelles, vous publiez des correspondances.
01:52Est-ce que cela signifie qu'enfin, vous avez publié votre grand dernier roman ambitieux ?
01:57Je n'ai pas de réponse à cela.
02:01J'ai déjà deux grands romans sous le coude terminés.
02:06Il y en a un qui est assez long, oui.
02:11Mais j'ai encore de la fiction sous le coude, oui, à publier.
02:15Il y a un roman qui doit sortir l'année prochaine, Orphelin.
02:26Comment est-ce que vous définissez un grand roman ? Qu'est-ce que c'est qu'un grand roman
02:30aujourd'hui, selon vous ?
02:33C'est une vaste question, je ne sais pas bien comment y répondre.
02:39Mais il y a certaines catégories de romans qui sont considérées comme des grands romans immédiatement.
02:46Crimes et châtiments, Guerre et paix, Ulysse, La montagne magique.
02:53Beaucoup de romans écrits par Faulkner aussi.
02:57Mais pour ce qui est de la littérature contemporaine, là, on est moins sûr.
03:02C'est un terrain un peu plus incertain.
03:03C'est plus difficile de décerner la grandeur ou de comprendre l'ambition d'un livre.
03:11James Joyce n'a jamais reçu le prix Nobel.
03:15Et maintenant, quand on regarde sa carrière, il apparaît comme monumental.
03:21Mais à l'époque, son travail n'était pas aussi bien compris.
03:24Kafka aussi.
03:27Il y a vraiment des écrivains qui ont réussi à se créer un public par leur écriture.
03:33Mais au début, il n'y avait pas de public, pas de lecteur.
03:37On peut dire la même chose d'Emilie Dickinson.
03:40Les peintres comme Cézanne, l'œil de l'humain ordinaire, n'étaient pas prêts pour accueillir Cézanne ou Matisse.
03:49Il a fallu un moment pour que le monde de la culture comprenne ces artistes.
03:56Donc essayer de définir un grand roman dans la littérature contemporaine, ça m'est impossible, vraiment.
04:01Si on s'aventure à dessiner nous-mêmes une théorie, est-ce qu'un grand roman, ce n'est pas
04:05un roman comme vous le faites très souvent d'ailleurs ?
04:08Un roman où on va chercher très loin dans l'intime des personnages, c'est-à-dire dans la vérité
04:14profonde, dans la sincérité des personnages et au fond dans la vérité humaine ?
04:20Il y a une distinction entre un roman qui s'intéresse à deux ou trois individus, personnages, et un roman
04:30comme Madame Bovary, qui tout en s'intéressant à Madame Bovary et à Charles,
04:37c'est presque un examen anthropologique d'une culture donnée, la culture de l'époque, du plus haut au plus
04:45bas niveau.
04:48Flaubert ne s'intéresse pas seulement à ses personnages, mais à l'ensemble de la société autour de lui.
04:56Et c'est le genre de roman que j'ai écrit, ça m'intéresse ce type d'écriture.
05:03Se concentrer sur quelques caractères, ça, ça peut être l'objet d'une novella, comme on l'appelle, c'est
05:08-à-dire plus grand ou des nouvelles.
05:09Je l'ai dit, Joyce Carol Oates, vous faites paraître cette année en France votre correspondance.
05:16Une correspondance qui, à l'origine, était une correspondance privée. Elle n'avait pas vocation à être publiée.
05:23Comment prend-on la décision, d'abord, de publier sa propre correspondance ?
05:34Ça me gêne un peu de le dire. Je ne voulais pas que mes lettres soient publiées.
05:39Mais c'est mon biographe qui m'a dit, bon, ben, tu as écrit environ 500 lettres.
05:43Je les adore, il me disait. Enfin, c'est lui qui les trouvait bien.
05:47Et je lui ai dit, écoute, Greg, je n'ai pas l'impression que ces lettres constituent la littérature.
05:56Je ne les ai pas révisées, corrigées.
05:58Quand j'écris des romans de la fiction, je passe beaucoup de temps à réviser, à modifier des phrases, des
06:04mots,
06:05à regarder à quoi ressemble la page graphiquement.
06:08Mais quand j'écrivais mes lettres, c'était au fil de la plume, en 10 minutes, et puis je ne
06:15les revoyais jamais jusqu'à ce que ce livre se prépare.
06:21Donc j'ai dit à Greg, écoute, je ne pense pas pouvoir supporter de les lire, mais tu peux les
06:26publier.
06:28Et puis, quand il m'a montré son travail, je me suis dit, bon, je suis obligée de le lire,
06:32puisqu'il ne va pas être publié sans que le lise.
06:34Et ça a été douloureux.
06:36Ça m'a donné pas mal d'angoisse de relire toutes ces lettres.
06:40J'essaie d'ailleurs de ne plus y penser.
06:46Vous, vous ne voudriez pas que vos lettres écrites il y a 25 ans soient publiées.
06:54Qu'est-ce que vous avez ressenti tout de même en relisant ces lettres ?
06:57Vous l'avez dit, ce sont des lettres qui ont été écrites il y a plus de 25 ans.
07:01Vous avez trouvé, par exemple, que vous avez changé ?
07:06C'était très douloureux pour moi de les relire.
07:13Et d'ailleurs, je ne crois pas que je les ai toutes relis.
07:16Parfois, des gens me disent, en faisant référence, il faut référence à une lettre, et en fait, j'ai honte,
07:22mais je ne m'en souviens pas vraiment.
07:24J'ai écrit tout ça il y a si longtemps, et je n'avais pas la moindre idée que quelqu
07:29'un allait les lire, des lecteurs.
07:32Quand vous avez 22 ans, disons, vous pouvez dire des choses en espérant que personne ne s'en rappelle plus
07:39tard.
07:40Et quand vous êtes plus âgé, et que vous regardez de vieilles photos, des lettres écrites, des lettres anciennes,
07:51vous voyez tout ce que vous avez perdu, tout ce monde disparu.
07:56J'ai perdu mes parents entre-temps, j'ai été mariée deux fois, mes deux maris sont morts.
08:02Il y a les chats, les chats que j'évoque dans mes lettres, eux aussi sont morts.
08:07Donc, vraiment, ça m'a fait mal, c'était douloureux.
08:10Et j'ai constaté que je vivais dans un monde qui était plus heureux pour moi dans le passé.
08:15Ce monde est révolu, disparu.
08:17Alors que quand j'écris de la fiction, la fiction c'est d'ici et maintenant, et ça reflète la
08:23situation d'aujourd'hui.
08:25Et je n'ai pas tous ces fantômes de personnes anciennes ou de moi plus jeunes.
08:33Est-ce que vous avez trouvé tout de même en les relisant des fragments, des morceaux de littérature dans ces
08:39lettres ?
08:40Vous disiez que vous ne les aviez pas écrits en vue d'être publiées, vous ne les aviez pas écrites
08:45pour qu'elles soient littéraires.
08:46Est-ce que tout de même vous y avez discerné la littérature ?
08:50Je ne pense pas vraiment que la voix humaine dans les conversations ne doit pas être calibrée et conçue pour
09:04être une œuvre d'art.
09:06Une conversation, une correspondance, ça doit être non répété, spontané, comme quand on parle à un ami au téléphone.
09:15Bien sûr, si on pense à la postérité, là, ce serait très paralysant, ce serait une inhibition.
09:23Non, les lettres, ce n'est pas de la littérature.
09:26Les miennes, en tout cas, parce que je ne les ai pas révisées, toilettées.
09:33Vous enregistrez peut-être cette interview, mais en tout cas, je ne voudrais pas l'écouter.
09:38Je n'aime pas regarder mes photos parce que là, je vous réponds spontanément, ce n'est pas un travail
09:43littéraire.
09:44Tout ce qui compte, c'est le travail auquel on s'est attelé, qu'on a révisé et qu'on
09:50publie.
09:51Ce recueil de nouvelles, frénésies, c'est très bien structuré.
09:58Il y a trois grands chapitres, trois nouvelles dans chaque, il y a un début, une fin, voilà.
10:05Et ces neuf nouvelles constituent un tout, mais les lettres, c'est autre chose.
10:10Et puis, on est aussi responsable des lettres des autres.
10:13Par exemple, j'ai reçu des lettres de Greg, mon biographe, et je lui ai répondu.
10:17Mais ces lettres, à lui, ne paraissent même pas dans le livre.
10:20Ce qui a changé en 25 ans, Joyce Carol Haute, c'est aussi que le médium s'est transformé.
10:25Vous avez commencé cette correspondance en écrivant avec un stylo sur du papier,
10:30puisque puis vous avez écrit grâce à des fax, et puis vous avez écrit à travers des e-mails.
10:36Est-ce que changer de format, c'est aussi changer de manière d'écrire et changer de façon de penser
10:41?
10:44Très bien vu, oui, oui. Je n'y avais pas d'ailleurs réfléchi sous cet angle.
10:49Merci de le relever, c'est tellement vrai.
10:51Qu'est-ce que ça change alors, très concrètement ?
11:01Toutes ces lettres avaient déjà été transcriptes pour moi,
11:04donc ce n'était plus mes lettres écrites à la main, c'était un manuscrit.
11:13Mais pour ce qui est des e-mails, j'imagine que c'est un peu plus court.
11:18Donc les lettres que j'écrivais, si j'utilisais le mail, étaient sans doute plus courtes.
11:23Comme je le disais, je n'y ai pas réfléchi.
11:27Moi, ça me faisait peur, toute cette question.
11:31Je ne voulais pas trop l'aborder.
11:35Mais il y a quelque chose dont je me souviens.
11:40Quand j'ai rencontré Kurt Vonnegut, par exemple,
11:44j'avais oublié cette anecdote, et en relisant mes lettres, ça me l'a rappelé.
11:50Il était tellement déprimé à l'époque.
11:54C'était comme un humoriste qui fait un stand-up sur la dépression,
12:00car il restait très rigolo.
12:02Et puis il y a d'autres choses dans lesquelles j'étais heureuse de me replonger à travers ses lettres.
12:07Est-ce qu'écrire sur le long terme, écrire à un proche dans le temps long, sur 25 ans,
12:12c'est aussi le moyen le plus efficace, le plus puissant,
12:16de rester proche de cette personne,
12:18de tisser un lien indéfectible à travers l'écriture, grâce à l'écriture ?
12:27Je n'ai jamais réfléchi.
12:29En gros, moi, je répondais aux lettres que Craig m'écrivait.
12:34J'ai entretenu des correspondances avec beaucoup de gens,
12:36parce que c'était l'époque où on écrivait encore des lettres.
12:39Maintenant, on s'envoie des textos et des e-mails.
12:42Mais quand vous écrivez un texte d'un ami,
12:45vous ne pensez pas au-delà de ce que vous avez à écrire.
12:50Vous n'avez pas l'impression que ça va cimenter votre amitié
12:54ou avoir une portée plus importante.
12:57C'est juste quelque chose de concret.
12:59Craig est écrivain aussi, et moi, je lisais son travail
13:04et les critiques qu'il écrivait pour des journaux,
13:07et lui lisait mon travail.
13:09J'avais une petite édition, et on l'a publiée avec mon mari.
13:14Et parfois, on discutait dans les lettres des textes qu'il avait écrits.
13:18Et donc, c'était quelque chose de très pragmatique et concret aussi,
13:22cet échange de lettres, même dans mes rêves les plus fous.
13:27Je n'ai jamais rêvé que ces lettres seraient publiées sous forme d'un livre.
13:31Jamais.
13:32Ça ne m'est jamais venu à l'esprit.
13:33Je voudrais dire un mot du festival dans lequel on se trouve aujourd'hui.
13:38Un festival, je le disais à Vincennes, dévolu à la littérature américaine,
13:43dont vous êtes l'une des représentantes les plus éminentes aujourd'hui.
13:46Qu'est-ce que représente pour vous ce festival ?
13:49Et d'ailleurs, peut-être pour la communauté des lecteurs états-uniens,
13:53pour la communauté des éditeurs d'Amérique,
13:55qu'est-ce que ce festival représente en France ?
13:59C'est un festival très important.
14:04Je suis désolée de ne pas y être venue plus tôt.
14:07C'est un grand honneur pour moi et c'est une aventure merveilleuse.
14:12J'aime beaucoup le fait de voir rassembler autant d'écrivains.
14:17J'en connais certains, bien sûr.
14:20Et au fil des dernières années, le Festival Américain a reçu beaucoup de mes amis très proches.
14:25Richard Ford, Russell Banks sont venus.
14:29Joanne Didion, peut-être aussi.
14:31Tony Morrison, j'en suis sûre.
14:33Donc, beaucoup de mes amis proches écrivains.
14:42Mais comme je suis enseignante à l'université de Princeton et de New York,
14:47je ne peux pas me permettre de m'absenter cinq jours, surtout au moment de la rentrée.
14:51C'est un moment particulier, par ailleurs pour ce festival,
14:54un moment particulier sur le plan politique,
14:56puisqu'il a rompu son lien avec l'ambassade américaine qui avait réduit sa subvention de 80%.
15:06Que dit ce geste de l'évolution de l'Amérique, des choix de l'administration américaine vis-à-vis notamment
15:13de la culture et de la littérature ?
15:19Je crois qu'il faut faire la différence entre l'Amérique, les écrivains américains, la culture américaine et ce gouvernement.
15:30Charles Kushner est l'ambassadeur des États-Unis à Paris.
15:38Et c'est un proche, par des liens familiaux de Donald Trump.
15:45Il a fait de la prison.
15:46Oui, l'ambassadeur américain à Paris a été jugé coupable d'escroquerie.
15:53Donc, ce groupe de personnes, à quoi peut-on s'attendre ?
15:56Je ne veux même pas les qualifier.
15:58Mais on ne peut pas s'attendre à ce qu'ils respectent la culture.
16:02C'est antithétique avec ce qu'ils sont.
16:05Ils n'aiment pas les écrivains, ils n'aiment pas les artistes.
16:07Parce que les artistes et les écrivains et les musiciens, eux, pensent par eux-mêmes.
16:15Et donc, eux, ils pensent tous la même chose et n'aiment pas la culture.
16:23Ça aurait été surprenant que Charles Kushner ait versé un million de dollars au Festival américain.
16:29Ça ne se produira jamais.
16:29Il n'aime pas la culture et peut-être que largement, il n'aime pas non plus la fiction.
16:33Joyce Carol Oates, vous tweetiez hier en parlant de Donald Trump.
16:39Pensez-vous que Trump ait déjà vu Stanley Kubrick ?
16:43Qu'est-ce que ça dit, ce tweet, au fond même, de leur rapport à la fiction ?
16:46On a l'impression que la fiction en elle-même ne l'intéresse pas.
16:50N'intéresse pas le président américain.
16:58En effet, je crois que ça ne l'intéresse pas du tout, la fiction, la littérature américaine, non.
17:14Et même, amener ce nom dans le paysage, c'est une tâche sur le Festival américain.
17:21Et puis, je dois revenir chez moi.
17:24Je dois revenir à travers l'immigration, les douanes, l'aéroport.
17:28J'espère qu'on va me laisser rentrer.
17:30J'ai passé beaucoup de temps pour préparer cette émission à vous lire, à lire vos romans, vos textes,
17:36mais à lire également ce que vous écrivez sur X.
17:40Parce que vous tweetez pratiquement comme une adolescente à l'âge de 88 ans.
17:45Vous tweetez parfois 8, 9, 10 fois par heure.
17:48Joyce Carol Oates.
17:50Quel usage vous avez de UX ?
17:52À quoi cela vous sert-il, au fond, de tweeter autant ?
18:01Bon, pour moi, les tweets, ce n'est pas important.
18:05C'est du superficiel.
18:07On ne révise pas ce qu'on a écrit.
18:09C'est plus comme du bavardage.
18:12Twitter, d'ailleurs, tout tweet, ça voulait dire bavarder.
18:15Cui-cui, de chaque côté, on fait une conversation, on engage dans une conversation, mais c'est éphémère.
18:22On l'oublie aussitôt.
18:24Vous savez, l'idée bouddhiste, la vie est comme un fleuve, l'eau continue de couler, la rivière passe, on
18:33la laisse passer, au revoir.
18:36Si vous voulez conserver quelque chose, il faut écrire de la poésie.
18:40Un jour, j'ai tweeté que tous les tweets du monde ne valent pas.
18:44Un seul poème d'Emily Dickinson, ça, c'est de l'art.
18:48Donc, les tweets, bon, c'est de l'écume.
18:51Mais je me permets de dire que je ne suis pas d'accord avec vous, Joyce Carol Oates.
18:54Je vais juste prendre un exemple, et ce sera le dernier.
18:57Il y a quand même des moments d'anthologie dans vos tweets, notamment lorsque vous avez attaqué directement Elon Musk,
19:04en lui expliquant que les plus pauvres sur Twitter ont peut-être plus accès à la beauté et au sens
19:09que l'homme le plus riche du monde, c'est-à-dire lui.
19:13Dans sa réaction, il a semblé être extrêmement vexé par cette attaque que vous lui avez adressée.
19:18Il a même voulu faire la preuve ensuite qu'il regardait des films et qu'il lisait des livres.
19:26Mais si vous regardez mon tweet, je ne mentionne même pas son nom, le nom de Musk.
19:31J'évoque ce phénomène d'un homme immensément riche, le plus riche de toute l'histoire, ne puise aucun plaisir
19:42dans la vie.
19:46Il ne parle jamais de livres, de l'appréciation d'un musicien, d'un film.
19:54Tout n'est que haine dans ce qu'il écrit, dans ce qu'il tweet.
19:58Il y a d'autres gens très riches, mais que j'aime bien, et d'autres qui sont comme lui
20:05plutôt.
20:07Je ne sais pas d'ailleurs par quel miracle il a vu ce tweet.
20:11C'est vrai que j'envoie des tweets un petit peu ironiques, et j'espère que tout le monde ne
20:18le verra pas.
20:19Beaucoup de mes amis ne voient pas ce que je tweet, d'ailleurs.
20:24Parfois, c'est rigolo.
20:26Quand j'ai commencé il y a quelques années, Twitter, c'était un endroit où on affichait une recommandation.
20:34« Tiens, allez voir tel film, lisez tel livre, allez voir telle expo. »
20:40Et c'était vraiment, ça répandait de la culture, c'était amical, l'ambiance était amical.
20:47Ou au Festival américain, par exemple, vous pouvez annoncer sur Twitter que ça a lieu, que vous y alliez.
20:52Et puis en 2016, tout a changé.
20:56En 2016, c'était la campagne Hillary Clinton contre Trump.
21:01Et à partir de 2016, tout ça a changé.
21:05Avant, il y avait beaucoup d'humoristes, comme Steve Martin, c'était un des premiers à utiliser Twitter.
21:12Et il était tellement drôle.
21:14Steve Martin, c'est un ami à moi.
21:18Il ne se mêle pas de politique, il n'aime pas les blagues cruelles, il n'est jamais méchant, il
21:25n'a pas besoin de trouver des boucs émissaires.
21:27Et il a cessé d'être sur Twitter, c'est trop politique, c'est trop polémique, il a abandonné.
21:34Mais il y a un autre côté de Twitter où des gens postaient les photos de leur chat, de leur
21:41chien.
21:42Et c'est peut-être plus réjouissant et plus plaisant.
21:45Si je reviens un instant, Joyce Carol Oates, à la littérature.
21:48Dès 1969, dans votre livre intitulé « E-E-U-X », vous racontiez « Détroit, la pauvreté, les émeutes
21:58raciales de 1967 ».
22:00Vous décriviez l'Amérique telle qu'elle était, les États-Unis telles que vous les voyez.
22:05Est-ce qu'il y a aujourd'hui une forme de responsabilité qui vous incombe en tant que grande écrivaine
22:12états-unienne
22:13pour décrire à nouveau, j'allais dire, le côté sombre de cette Amérique de Donald Trump ?
22:20Pas au sujet de Donald Trump lui-même, mais au sujet de ses États-Unis, de cette Amérique
22:29qui se transforment, qui se polarisent, qui s'opposent peut-être sur des questions qui autrefois créaient du commun.
22:42Oui, en effet, j'ai écrit un roman qui s'appelle « Le livre des martyrs américains ».
22:51Ça parle bien sûr de l'Amérique et j'alterne les chapitres qui traitent d'un médecin
22:58qui pratique des avortements et l'assassin de ce médecin.
23:04Donc on peut dire que l'assassin, bon, c'est un maga, bien sûr.
23:11Quand j'ai écrit ce livre, le mouvement maga n'existait pas encore.
23:14Mais oui, donc j'ai écrit sur cette Amérique aussi, très sombre.
23:18J'ai beaucoup écrit là-dessus.
23:23Mais je n'écris pas sur des choses très classiques ou typiques.
23:32Quand on vit au milieu de quelque chose, on n'a pas assez de recul.
23:36Il faut quelques années pour voir plus distinctement ce qui se passe.
23:41Et oui, c'est intéressant, on était heureux de célébrer les 250 ans de l'Amérique.
23:51Et à Princeton, j'enseigne un cours qui s'appelle « Le rêve américain ».
23:56On commence par lire la déclaration d'indépendance.
23:59On le lit comme un texte historique, un document.
24:02Et on lit toute cette déclaration qui est magnifique.
24:08La prose de Jefferson.
24:11Tout est tellement beau.
24:13Et on l'analyse.
24:15Et vous savez, les plaintes, les doléances sont les mêmes aujourd'hui qu'avant.
24:23Sauf que maintenant, les plaintes se portent bien sûr contre Trump.
24:28Les étudiants ont découvert ça.
24:31En épluchant bien le texte, ce document historique.
24:35Et j'ai demandé à un étudiant
24:41d'écrire leur propre déclaration d'indépendance.
24:45C'était très révélateur.
24:48Un des étudiants s'est déclaré indépendant d'Internet, par exemple.
24:53Et puis, il fuit l'intelligence artificielle.
24:57Ces jeunes étudiants, 18 ans,
24:59ils prennent beaucoup de recul par rapport à l'IA.
25:03Donc, cette génération,
25:05eh bien, ils pensent par eux-mêmes, je trouve, ces jeunes.
25:08On parle ici des États-Unis, de la littérature aux États-Unis et en France.
25:13Je voudrais justement rebondir sur ce que vous disiez à l'instant sur l'usage de l'intelligence artificielle dans
25:19l'écriture.
25:20Il y a une affaire qui agite aujourd'hui le milieu culturel et littéraire français.
25:26Un auteur, Talieson Aurélien, qui a signé un livre lors de la rentrée littéraire qui a paru chez Grasset,
25:33intitulé « C'était ça ou mourir ? » est accusé aujourd'hui d'avoir très largement utilisé l'intelligence
25:40artificielle pour écrire son roman.
25:43Il a même été retiré de la liste du fameux prix Goncourt sur lequel il était inscrit.
25:51Quel est votre usage d'abord personnel peut-être de l'intelligence artificielle ?
25:55Et au-delà, quelle est, selon vous, la bonne manière de l'utiliser ou non dans l'écriture de la
26:01fiction ?
26:04Bon, moi, je n'utilise pas l'IA, donc je ne suis pas une experte, donc je suis toujours un
26:10peu hésitante de parler de choses que je ne connais pas.
26:13Il y a des gens qui savent des tas de choses sur cette technologie, sur le monde de la technologie.
26:18Moi, je suis une simple amatrice, mais je ne l'utilise pas l'IA.
26:22Les éditeurs, les journalistes, les auteurs, les critiques, doivent convenir d'une éthique en la matière.
26:35Aux États-Unis, plusieurs éditeurs font figurer dans leur contrat interdiction d'utiliser l'IA.
26:41Donc si vous signez un contrat avec un éditeur, vous ne pouvez pas utiliser l'IA.
26:47Moi, j'ai signé un tel contrat, donc pour moi, je n'ai même pas la possibilité, mais ça ne
26:54m'intéresse pas de toute façon.
26:56Pour vous, une dernière question sur ce sujet.
26:58Utiliser l'intelligence artificielle, c'est nécessairement tricher ?
27:02Ou il y a peut-être aussi un outil pour augmenter, enrichir, compléter un texte en rédaction ?
27:10Là encore, c'est le monde culturel qui doit s'entendre là-dessus, les pédagogues, les éditeurs, les auteurs.
27:21Moi, je ne suis qu'un individu parmi tant d'autres.
27:24Comment répondre à cela ?
27:29C'est comme un code pénal, le code pénal.
27:36On l'a élaboré au fil du temps.
27:45Nous avons des lois aux Etats-Unis, vous avez des lois en France qui ont été élaborées à partir de
27:53notre culture.
27:55Peut-être que les éditeurs en France vont décider pas d'IA du tout.
28:06Les universités, polémiques là-dessus aussi.
28:09D'ailleurs, c'est un sujet de débat, bien sûr.
28:12Donc, peu importe ce que j'en pense.
28:13Mais c'est le grand débat actuellement.
28:16Si j'avais un travail d'étudiant fait par IA, je serais très déçue.
28:22Je me dirais à quoi ça sert de suivre des cours d'écriture si on utilise l'IA.
28:28Merci beaucoup, Joyce Carol-Oates.
28:29Merci d'être venu ce matin au micro de France Inter.
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