00:00Bonjour Gabriela.
00:01Bonjour et bonjour à votre invitée Catherine.
00:04Bonjour Gabriela, merci de prendre la parole.
00:07Alors racontez-nous.
00:09Alors moi j'ai eu un cancer du sein, je suis en guérison,
00:13parce que j'aime pas le mot rémission, alors je suis en guérison.
00:15Vous avez raison, absolument.
00:16Voilà, et alors dans tout mal, il y a du bon.
00:23J'ai rendu dans un climat insécure,
00:27où j'avais peur d'être seule, où je ne me sentais pas bien avec la solitude,
00:31et que ça me déstabilisait, vraiment.
00:35Du coup, j'ai fait ma vie un peu avec ça, j'ai un peu calqué ma vie avec ça,
00:40et là, la maladie est arrivée.
00:42Alors j'ai un compagnon formidable, j'ai des enfants formidables,
00:46mais comme on est en attente de quelque chose,
00:49on n'a jamais vraiment ce que l'on veut, c'est moi qui pense à ça.
00:52Mais non, non, non, vous avez raison.
00:54C'est très fréquent, bien sûr.
00:57Voilà, et du coup, j'étais déçue.
01:00Déçue, et par beaucoup de gens contentes pour plein de choses,
01:03mais aussi déçue.
01:04Et là, j'ai vraiment réalisé combien c'était bien aussi d'être seule face aux choses.
01:09En fait, la maladie, ça m'a aussi apporté ça.
01:12J'étais face à moi-même, face à la maladie, face à la vie, quoi.
01:15Et pour la première fois, j'ai accepté.
01:17Merci de dire ça, Gabriela, mais je suis obligée d'ajouter,
01:21pour ceux qui nous écoutent, que vous êtes face à vous,
01:25mais il y a une force en vous quand même qui vous a permis de tenir.
01:29Il y a des personnes, quand elles se retrouvent face à elles-mêmes,
01:33surtout avec un cancer, qui est quand même une maladie qui fait penser à...
01:39qui provoque beaucoup d'angoisse,
01:41elles peuvent vraiment s'écrouler.
01:42Je pense qu'il faut avoir, malheureusement, cette lucidité-là.
01:49Vous marquerez quelque chose ?
01:50Parce qu'il y aurait peut-être eu cinq ans que je n'aurais pas du tout été comme ça,
01:54et je me serais effondrée.
01:56Oui, c'est possible, je ne sais pas.
02:00Oui, oui, c'est sûr.
02:01C'est-à-dire que ce que vous nous donnez aussi à entendre,
02:03c'est qu'en ayant vécu dans un climat, un environnement insécure,
02:10vous avez inévitablement développé, pour arriver à survivre
02:16et pour arriver à continuer à cheminer,
02:19une énergie ou peut-être justement un élan de vie
02:23qui a pu s'effondrer si jamais vous aviez été malade plus tôt,
02:27mais qui demeure en vous comme une ressource
02:32qui vous a été certainement nécessaire pour arriver à faire face.
02:36Oui, voilà, c'est ça, mais c'est venu vraiment tout seul.
02:40Je n'ai pas cherché tout ça.
02:42Et donc, du coup, la solitude, le seul avec moi-même,
02:45s'il y a quelques années, j'aurais pu être complètement décontenancée,
02:48complètement angoissée à l'idée d'être seule,
02:53et bien là, quelque part, c'est comme si c'était venu me dire le contraire.
02:58Oui, mais parce que vous vous êtes rencontrée, Gabriela,
03:03vous avez rencontré votre monde intérieur,
03:07et ça, c'est la seule solution.
03:10D'ailleurs, je dirais, on devrait tous, à un moment donné,
03:13rencontrer son monde intérieur,
03:14parce que c'est ça qui nous permet de tenir debout.
03:17C'est pour ça que je pense que ces expériences initiales
03:21dont vous avez parlé dès le début
03:24ont créé véritablement ce monde intérieur
03:27et vous avez pu y accéder
03:30parce qu'il était présent pour d'autres.
03:33C'est justement dans la maladie qu'il est possible,
03:36mais c'est un gros travail,
03:38de petit à petit bâtir ce monde intérieur et le nourrir.
03:41Et pourtant, je n'arrive pas à prendre mon indépendance seule.
03:49Pourquoi vouloir prendre votre indépendance seule ?
03:52Parce que je pense que j'en ai besoin
03:54et que c'est ça, au fond, que je veux.
03:56Mais je n'y arrive pas.
03:58Vous pouvez aussi vous retrouver seule
04:01tout en restant en couple.
04:02C'est là où peut-être il y a à voir
04:05ce que vous appelez votre indépendance.
04:07Mais avant de revenir sur ça,
04:10parce que c'est intéressant,
04:11ce que vous venez de dire,
04:13quand vous étiez donc en couple,
04:16si j'ai bien compris,
04:17quand vous aviez ce cancer du sein,
04:20votre mari, il perd des pieds,
04:24il ne savait pas quoi faire pour vous aider ?
04:27Oui, c'est ça.
04:28Il ne savait pas comment faire pour m'aider.
04:32Pourtant, il était là,
04:33mais il ne savait pas comment faire.
04:35Il dit, comment je peux t'aider ?
04:36Qu'est-ce que je peux faire ?
04:38Des trucs comme ça.
04:39Oui, c'était presque à vous de le rassurer
04:42que tout allait bien.
04:43C'est ça.
04:44Oui.
04:44Et qu'est-ce que vous avez ressenti,
04:46justement, par rapport à lui ?
04:48De l'incompréhension.
04:50Oui, c'est ça.
04:51Vous ne vous sentiez pas comprise ?
04:53Comprise.
04:54Et du coup, pas soutenue ?
04:55Oui, et pourtant, tous les jours et midi,
04:58ça va, me demandez de mes nouvelles,
05:02tout ce que je voulais, je l'avais.
05:04Vous voyez ?
05:05C'est les langages de l'amour.
05:08Il était prêt à vous rendre des services,
05:10mais il n'était pas apte à vous écouter vraiment.
05:16C'est-à-dire,
05:18je dirais plus,
05:19à même temps,
05:20vraiment,
05:22être dans la compréhension totale.
05:25Alors, je vous ai posé ces questions-là
05:27pour revenir justement à ce que vous avez dit.
05:29Aujourd'hui, vous avez envie
05:30de vous trouver plus seule,
05:33plus indépendante.
05:35Je pense que ça vaudrait le coup,
05:37et après, je vais demander l'avis de Catherine,
05:39mais je pense que ça vaudrait le coup
05:40que vous travaillez sur ce que vous avez ressenti
05:42par rapport à votre mari.
05:44Parce que j'ai un peu l'impression
05:45qu'il y a quelque chose
05:46qui fait que vous lui en voulez peut-être un petit peu,
05:49et que du coup, vous vous dites
05:50j'ai plus besoin de lui.
05:51Mais il faudrait être sûr
05:52que ce soit réellement la réalité
05:54et que ce ne soit pas une sorte de réaction
05:58à cette déception que vous avez eue
06:00pendant votre cancer.
06:02Qu'est-ce que vous en pensez, Catherine ?
06:04Alors, c'est évidemment l'endroit délicat,
06:07c'est-à-dire une envie un peu radicale,
06:12comme ça, plus d'indépendance,
06:15répond justement à une forme de déception,
06:18c'est-à-dire quitte à être seul, autant l'être.
06:21C'est réactif, en fait.
06:24C'est ça, il y a une dimension
06:25qui est plus de l'ordre de la réactivité,
06:27alors que ce que vous racontez
06:30et qui met en évidence
06:31la façon dont votre mari vous a accompagné
06:36en vous offrant finalement sa présence,
06:39sa soutien,
06:40mais pas forcément là où vous l'attendiez,
06:42puisque vous demandiez,
06:44vous attendiez autre chose,
06:45quelque chose de plus engagé,
06:46quelque chose d'une compréhension
06:48plus absolue.
06:50On entend bien que lui
06:52n'était pas dans ce langage-là,
06:53il était dans un autre,
06:54et ça a été difficile pour vous,
06:56et justement source de déception,
06:59que d'attendre quelque chose
07:00qui est probablement lié
07:02non pas à votre mari,
07:04mais à quelque chose de bien plus antérieur,
07:06c'est-à-dire probablement
07:08ce climat d'insécurité
07:09dans lequel vous avez grandi.
07:11Et donc, en couple,
07:13se rejouent inévitablement
07:15ces premiers temps
07:16du lien de dépendance
07:18dans lequel on est
07:19avec notre environnement,
07:21avec notre mère,
07:22et avec la famille aidante
07:27et soutien indispensable,
07:29puisque dans les premiers temps de la vie,
07:31nous sommes totalement dépendants
07:32de notre environnement.
07:34Donc, c'est intéressant d'entendre
07:37que lorsqu'il y a une aspiration
07:38comme ça très radicale,
07:40c'est j'ai réussi à traverser cette épreuve,
07:44donc du coup,
07:44j'ai besoin de personne,
07:46elle est effectivement réactive
07:49et elle cache la possibilité
07:52d'un travail personnel
07:54qui est d'arriver à recréer un lien,
07:58c'est-à-dire à la fois
07:59à construire votre indépendance
08:00et votre relation.
08:01Il ne s'agit pas juste
08:02de garantir l'indépendance,
08:05mais aussi une indépendance
08:07au sein de la relation.
08:08Et ça, c'est un travail toujours possible,
08:13quels que soient les événements
08:14qui sont arrivés,
08:15d'arriver à bâtir,
08:17à construire sa propre identité,
08:20la conscience vraiment
08:21de notre être
08:22et de notre valeur
08:23au sein de la relation.
08:25Ça vous parle, Gabriela ?
08:27Oui, complètement.
08:28Là, vous marquez quelque chose,
08:30vraiment.
08:31Vous marquez quelque chose
08:32parce que la première actrice
08:33j'étais déçue,
08:33c'était bien ma mère.
08:35Et je sais que nos blessures,
08:37nos traumas, nos blessures,
08:39quand on vient les répéter,
08:40on ne les comprend pas déjà,
08:42trop,
08:42et on mélange tout, quoi.
08:44Surtout quand on ne pointe pas le...
08:46Mais là, vous pointez quelque chose.
08:47Évidemment,
08:48c'est que je n'ai jamais eu d'indépendance
08:50dans n'importe quelle relation
08:52que j'ai eue.
08:53Bien sûr, bien sûr.
08:54Donc oui, oui,
08:55là, ça me parle complètement.
08:57Voilà.
08:58Oui, il y a quelque chose
08:59à aller visiter, là.
09:00Oui, parce que je n'ai pas l'impression
09:01que votre mari soit un mauvais mari.
09:04Donc, peut-être,
09:05ça vaut le coup
09:05d'aller travailler ça
09:07un petit peu avec quelqu'un
09:08et puis voir après
09:09est-ce qu'il sera toujours temps
09:10de le quitter
09:11et de retrouver une indépendance totale.
09:13Et puis,
09:14que de toute façon,
09:15vous allez vous sentir
09:16bien plus forte
09:17et plus indépendante
09:18si vous faites ce travail.
09:20Oui, je pense aussi.
09:21Mais c'est pour ça
09:22que je n'arrive pas à avoir
09:22un petit...
09:24à partir
09:25parce que je pense
09:26qu'il y a quelque chose
09:27qu'il faut que j'aille creuser.
09:29Mais vous êtes peut-être
09:30tout juste pas prête.
09:32Et puis,
09:33quand vous le serez,
09:34il sera temps
09:34de vous poser la question
09:36peut-être n'aurez-vous plus envie
09:38de façon réactive
09:40de quitter votre mari.
09:43Oui, c'est sûr.
09:44Vous ne le savez pas.
09:45Probablement.
09:46Oui.
09:47Enfin, bon.
09:48Allez, j'ai du boulot.
09:49Oui, mais c'est formidable
09:50parce que vous allez continuer
09:52justement à vous trouver
09:53et à vous rencontrer.
09:55Donc, c'est formidable.
09:56Oui.
09:56C'est toujours pareil.
09:58Vous avez traversé
09:59l'épreuve du cancer
10:00et c'est ça
10:01qui nous rend plus forts
10:03si ça ne nous détruit pas.
10:05Donc, c'est...
10:06Oui.
10:06Oui, oui.
10:07J'ai vraiment mis du sens
10:09face à cette fichu maladie.
10:12Et j'ai vraiment mis du sens
10:16personnellement
10:16et il faut que j'avance.
10:18Mais j'ai toujours l'impression
10:19d'être bloquée
10:20par quelque chose
10:21et que je ne comprends pas.
10:23Donc là, oui,
10:23c'est un travail à faire.
10:25Vous avez quel âge, Gabriela ?
10:2652 ans de même.
10:28Oh, ça va.
10:28Vous avez encore
10:29une bonne trentaine d'années.
10:31Tout va bien.
10:32Oui, je vais te parler.
10:34Il y a cette parole
10:35qui est souvent évoquée
10:38de la part de Jacques Lacan
10:39qui disait
10:41la maladie, c'est du mal à dire.
10:44Oui.
10:45Voilà.
10:46Je pense que d'une certaine façon,
10:47il avait dit un gros morceau
10:50de ce que nous apprend
10:51la maladie à chacun.
10:54c'est dans notre façon
10:56d'habiter notre propre monde
11:00et que nous avons très souvent
11:02tous d'ailleurs
11:03du mal à dire,
11:05à habiter notre propre monde.
11:07Et la maladie
11:08est un choc très violent
11:11mais qui invite effectivement
11:12à se poser cette question.
11:15Oui, je suis complètement d'accord.
11:18Eh bien, merci en tout cas
11:19beaucoup de ce témoignage, Gabriela.
11:21Je crois qu'on commence.
11:22Sous-titrage Société Radio-Canada
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