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Anne Fulda reçoit Astrid Roucher pour son livre «La Plume et le Prince» dans #HDLivres
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00:00Bienvenue à l'heure des livres, Astrid Rocher.
00:03Alors, vous avez travaillé à l'Elysée, où vous êtes arrivée en 2020.
00:07Vous avez occupé la fonction de conseillère discours entre 2022 et 2025,
00:14et une fonction singulière, ce qu'on appelle une plume en général,
00:18qui vous a inspiré ce livre que vous venez de publier, La plume et le prince,
00:21un livre qui est paru chez Albain Michel,
00:24et un livre dont vous avez fait les dessins,
00:27vous avez dessiné toutes les illustrations, notamment celle de la couverture,
00:30qui représente le palais de l'Elysée de nuit,
00:33mais aussi de nombreuses illustrations à l'intérieur.
00:36Et c'est un livre assez étonnant, comme vous le dites en introduction,
00:41un livre panaché, une espèce, une forme de conte,
00:45dans lequel tout est, dites-vous, authentique et métaphorisé.
00:50Alors, pourquoi ce choix original ?
00:53Quand je suis arrivée à l'Elysée, j'ai découvert un monde truculent,
00:56un monde foisonnant, un monde avec ses ombres et ses lumières,
00:59un monde qui, pour quelqu'un qui passait sa journée à écrire,
01:02d'avoir envie d'écrire, non seulement dans le cadre de mes discours,
01:06mais pour raconter aussi ce que je voyais.
01:08Et j'avais cette envie de partager ce que je voyais autour de moi,
01:11une grande curiosité pour cette fonction de plume,
01:13dont moi-même, je ne connaissais pas l'existence avant d'arriver à l'Elysée.
01:17Trois mois avant d'y arriver, je pensais, je pense encore,
01:20comme beaucoup de gens, qu'Emmanuel Macron écrivait lui-même ses discours.
01:24Et je découvre tout d'un coup un monde.
01:26Je suis plongée en coulisses et j'ai cette position d'observatrice
01:29et d'actrice technique sur un humble domaine,
01:32mais une position d'observatrice privilégiée.
01:34Et je vois que cette fonction, cette fonction de coulisses,
01:38suscite autour de moi une grande curiosité.
01:39Quand j'arrivais quelque part, j'avais des amis qui devinaient
01:42d'un milieu très universitaire, très histoire de l'art,
01:44très éloignés du coup du monde politique.
01:46Et j'ai toujours assailli d'une multitude de questions.
01:49Voilà, toujours la dizaine de questions qui revenaient.
01:53Mais donc, ce n'est pas le président lui-même qui écrit ses discours.
01:57Comment est-il le quotidien ?
01:59Qu'est-ce que ça fait d'écrire pour quelqu'un
02:01dont on ne connaît pas les idées ?
02:03Est-ce qu'il y a un effet de...
02:05Est-ce que c'est désagréable d'avoir l'impression
02:07qu'on nous vole ces textes ?
02:08Et ces questions revenaient en boucle.
02:10Et j'avais l'impression d'avoir beaucoup de choses à restituer.
02:11Et j'ai longtemps cherché la bonne forme pour le faire.
02:14Je ne voulais pas tomber dans le petit fait,
02:18dans la mesquinerie, dans l'anecdotique.
02:21Et un jour, en discutant avec un ami à l'Élysée,
02:25qui venait de me raconter quelque chose de complètement absurde,
02:27dans une de ces fleurs de la politique française,
02:30où je me disais, mais ce n'est pas possible.
02:32Si je le racontais, elle ne le croirait pas.
02:35Et je lui dis, mais il faudrait écrire
02:36le petit prince de l'Élysée.
02:38Et je réfléchis, et je me dis, mais effectivement,
02:40il faudrait écrire le petit prince de l'Élysée.
02:42Et cette idée me trotte dans la tête pendant un jour,
02:44deux jours, trois jours, et puis je réfléchis,
02:46et je me dis, mais il faudrait que je trouve quelqu'un
02:47qui sache dessiner, qui a un intérêt pour ces sujets-là,
02:50quelqu'un qui écrive et qui connaisse très bien ces sujets-là,
02:53il faudrait que je les mette en contact.
02:54Il faudrait peut-être que je les nourrisse l'un et l'autre.
02:56Et vraiment, je ne trouvais pas.
02:58Et au bout de trois jours, j'ai cette espèce d'illumination,
03:00mais Astrid, tu as toujours dessiné depuis l'enfance,
03:02tu dessines tout le temps, y compris en réunion,
03:03même des grandes réunions politiques à l'Élysée,
03:05et je griffonnais en essayant de me cacher.
03:07Tu as ces liens très instinctifs entre les mots et les images,
03:13donc tu devrais te lancer.
03:14Et c'était à la toute fin de mes années à l'Élysée,
03:17le moment où je sentais que je devais partir.
03:18Et j'avais cette envie, du coup, de partager.
03:20Et je me souviens que je me suis assise à minuit,
03:22à mon bureau, avec l'encre avec laquelle j'écrivais.
03:26Et cette encre m'a servi à dessiner.
03:27Et ça a donné ce dessin, ce dessin qui a servi de couverture,
03:31qui est lié entre minuit et deux heures du matin,
03:33avec une espèce d'évidence.
03:34Et j'ai passé trois mois, comme ça, à écrire, à dessiner,
03:37et l'un nourrissait l'autre.
03:38Et j'avais cette forme du conte philosophique
03:41qui s'est imposée à moi, sur le ton du Petit Prince.
03:45Mais, alors, je ne prétends pas du tout
03:47être arrivée à ce niveau de fitness et de poésie,
03:49mais, en tout cas, guidée par cette envie d'allégoriser.
03:53Alors, vous avez choisi de planter le décor
03:56dans un archipel qui ressemble très fort à la France.
04:02Pourquoi ce désir ?
04:04Pourquoi vous avez choisi de naviguer comme ça,
04:08d'île en île, on va de l'île des sondeurs à l'île électorale,
04:12on passe par l'île de l'instantalée, l'île administrative.
04:16Pourquoi ce choix ?
04:17Parce que la France vous apparaît comme un archipel morcelé,
04:21sans unité.
04:22Je crois que vous m'avez tous été marqués par le livre de Jérôme Fourquet
04:25sur l'archipel français.
04:26Et c'est quelque chose qui m'a frappée,
04:28de voir à quel point je croisais beaucoup de bonnes volontés
04:31et des bonnes volontés comme des rouages
04:33qui n'arrivaient pas à fonctionner ensemble.
04:35Des gens qui avaient des langages différents.
04:36Moi, qui travaillais sur le langage,
04:37ça me frappait à quel point les gens ne se comprenaient pas.
04:40Et des mondes, c'est très inspiré, bien sûr,
04:42du Petit Prince qui va de planète en planète.
04:44Moi, j'avais l'impression d'aller digne en île.
04:46Et à chaque fois, c'était une découverte d'un univers différent
04:48et avec ses codes et sa propre absurdie.
04:53Et cette métaphore des îles me permet de développer des mondes.
04:57Par exemple, il est technocrate, avec sa lenteur,
05:00avec son inertie, avec son jargon hallucinant parfois.
05:04Quelques règles de base que vous égrainez,
05:07flouter, pirouetter, allonger, égotiser et d'autres.
05:11Effectivement, c'est très particulier.
05:13C'est comment ne pas aller...
05:14Comment ne pas dire.
05:15Je me suis fascinée de voir que le vent qui bat l'archipel,
05:20c'est une espèce de bruit permanent.
05:21On occupe dix minutes d'attention des Français
05:23à ne rien dire.
05:25J'ai un exemple que je cite.
05:28On a beaucoup parlé.
05:29L'Académie de Grenoble avait fait
05:31des gorges chaudes de la presse il y a quelques années
05:33parce qu'elle ne disait pas ballon,
05:34elle disait référentiel bondissant.
05:36Elle ne disait pas piscine,
05:37elle disait milieu aquatique standardisé.
05:39Mais des exemples comme ça, j'en voyais au kilomètre.
05:42C'est même la base de mes discours.
05:43C'est-à-dire que je recevais des kilomètres d'éléments
05:45de langage technocratique qui étaient verbeux, diffus.
05:49J'essayais, à ma petite échelle, de faire quelque chose
05:52de plus vernaculaire.
05:55Dans ce contexte, justement, d'archipel, fragmenté, etc.,
05:59est-ce qu'un discours présidentiel peut penser les plaies,
06:02peut avoir une vertu unificatrice ?
06:05Parce que, est-ce que le risque, ce n'est pas finalement
06:07que ce verbe, cette inflation de discours,
06:11finalement, pose problème ?
06:12Parce que, finalement, concrètement, à l'arrivée,
06:15on ne voit pas grand-chose.
06:16Exactement.
06:17Et c'est toujours le danger.
06:18Et c'est la question que je me suis posée.
06:19Il y avait toujours des questions que les gens me posaient
06:21et des questions que moi, je me posais.
06:22Et j'essayais toujours d'être vigilante,
06:24à ne pas rajouter du bruit au bruit.
06:26Et essayer de revenir à cette fonction du langage
06:30qui est de créer des liens,
06:30qui est de jeter des ponts entre les îles et les archipels.
06:32Et voilà, donc, j'étais très touchée par,
06:36dans certains cas, de voir la gratitude,
06:38le besoin de gratitude, le besoin de reconnaissance
06:39de toute une frange de la population
06:40qui œuvre humblement pendant des années durant
06:43et qui n'a jamais de reconnaissance
06:44et qui, un jour, se retrouve dans une situation à l'Élysée.
06:47On lui remet les lignes d'honneur.
06:48Et l'humilité, parfois, de ces gens qui disaient
06:50« Mais ça n'est pas moi, c'est toute ma corporation,
06:54toute mon entreprise, toute ma famille. »
06:56Et j'aimais ces moments-là
06:57où j'avais l'impression d'être, quelque part,
06:59humblement la voix de tous leurs concitoyens.
07:01Les moments de mémoire, les moments de conversion historique.
07:04Oui, qui sont des moments importants, effectivement.
07:07Mais néanmoins, cette production, quand même,
07:11très abondante, surabondante de discours,
07:13à un moment, on se demande
07:14s'il en ressort quelque chose.
07:17Surtout qu'on a un président qui aime beaucoup parler.
07:20La Ve République a créé un président
07:22qui est un président très exécutif
07:23et qui est un président qui incarne son pays.
07:25Donc, ça fait nécessairement partie de son rôle.
07:28Et ensuite, et c'est ce qui m'a frappée,
07:29c'est de voir, quand on fait l'historique
07:31de tous les présidents de la Ve République,
07:33les discours ne cessent de s'allonger.
07:35J'avais pris un moment, comme maître étalon,
07:37tous les discours de vœux.
07:39Et on passe de 5 minutes à 6 minutes, 7 minutes, 8 minutes.
07:42On est à 13 ou 14 minutes.
07:43En plus, avec un débit,
07:45le débit de parole qui augmente.
07:47Donc, il y a aussi beaucoup plus de mots.
07:49Voilà, moi, j'essayais toujours,
07:50à mon humble manière, de faire plus court.
07:52Alors, vous racontez un petit peu aussi,
07:55vous aviez un bon poste d'observation,
07:57puisque votre bureau donnait sur la cour d'honneur.
08:02Alors, qu'est-ce qui vous a le plus surpris
08:03en arrivant dans cet endroit,
08:06dans ce que vous appelez l'île Zé,
08:09cette Élysée ?
08:11Je pense que c'était le...
08:13Enfin, visuellement,
08:14c'est-à-dire qu'il y a une désynchronisation
08:15entre l'effervescence extérieure
08:17et l'effervescence intérieure de l'Élysée.
08:18C'est-à-dire que quand le pays est à feu et à sang,
08:20tout le monde est dans son bureau,
08:22où le président et ses ministres sont sur le terrain,
08:24l'Élysée est très silencieux.
08:25Comme une espèce de veille ou de tension latente,
08:27on ne voit pas âme qui vive.
08:29En revanche, dans certains moments
08:31où l'atmosphère du pays est plus sereine,
08:34là, il y a les grandes réceptions diplomatiques
08:35et là, l'Élysée est en effervescence permanente
08:37avec ces milliers de bains qui travaillent ensemble.
08:39Alors, vous décrivez aussi un phénomène souvent observé,
08:42celui des courtisans,
08:43qui sont légions
08:45et qui peuvent passer maître
08:47en l'art de baiser la babouche,
08:49entre guillemets.
08:51Mais finalement, la question qu'on peut se poser,
08:53c'est est-ce que ça ne peut pas être dangereux
08:54justement d'être une plume ?
08:55Est-ce que parfois, on n'a pas la tentation,
08:57ce que vous demandez vos amis
08:59ou ceux que vous croisez dans les Guinées,
09:00de se prendre pour le président lorsqu'on écrit ?
09:04J'espère que ça ne m'est pas arrivé,
09:06en tout cas,
09:06parce que c'est aussi une école d'humilité.
09:08On passe de sujet en sujet
09:10qui sont des sujets qu'on ne maîtrise absolument pas.
09:11On me dit,
09:12fais-moi un discours sur le quantique pour après-demain.
09:14Et moi, j'avais l'impression justement
09:16d'être la vasque de débordement reconnaissante,
09:20d'un savoir qui n'était pas le mien.
09:22Et du coup, j'allais chercher.
09:23Au contraire, c'est une école d'humilité.
09:24J'avais la chance d'avoir les meilleurs
09:26de leur discipline
09:26qui venaient former ma plume
09:28et me nourrir d'éléments.
09:29Et donc, du coup,
09:29j'ai plutôt eu l'impression
09:30que c'était une école de petitesse
09:33face à des gens
09:34qui étaient infiniment plus compétents.
09:35Et alors, autre question
09:35qu'on vous posait sûrement dans les dîners,
09:37ce que vous disiez tout à l'heure,
09:39ce sentiment de dépossession
09:41de quelque chose qu'on a créé,
09:42même si le président l'amende,
09:45le met dans sa bouche,
09:47à sa main,
09:48est-ce que parfois,
09:49ce n'est pas frustrant ?
09:50Par exemple,
09:50pour un discours
09:51dont vous êtes particulièrement fière.
09:54Moi, je ne l'ai pas eu.
09:55J'ai l'impression...
09:56Ce n'est jamais mon discours
09:58que le président lit
09:58parce qu'en fait,
09:59il le met...
09:59Déjà, je ne l'écris pas
10:00comme j'écrirais pour moi.
10:01Je l'écris vraiment pour lui.
10:03J'avais parfois l'impression
10:04d'avoir un petit président
10:05dans la tête
10:06qui essaie de m'imaginer
10:08avec sa voix,
10:08avec sa diction,
10:10avec la situation précise.
10:11J'écris vraiment
10:12pour les Français qui écoutaient.
10:14Donc, ce n'est pas du tout
10:14mon discours.
10:15De toute façon,
10:15mon discours était repris,
10:17retravaillé, adapté.
10:19Et moi, j'ai vu ça plutôt
10:20comme une...
10:22C'est assez amusant, en fait.
10:23Il y a ce côté...
10:24J'appelle ça le syndrome de Cyrano.
10:25Mais c'est Cyrano
10:26qui est dans l'ombre du balcon
10:27pendant que d'autres montent
10:28cueillir le baiser de la gloire
10:29d'Irostand.
10:31Et moi, c'est un rôle
10:31dans lequel je me suis plu
10:32et que j'ai trouvé passionnant,
10:34ce labeur.
10:35Néanmoins,
10:36vous avez eu besoin
10:36d'écrire votre livre après.
10:39Exactement.
10:39Alors, juste,
10:40dernière question rapidement.
10:41Le discours qui vous a apporté
10:43le plus de fierté,
10:45s'il y en a un ou plusieurs.
10:47Je ne résonnerai pas
10:48en termes de fierté,
10:48mais je résonnerai
10:49en termes de joie.
10:50Rédiger le discours
10:51de Notre-Homme de Paris,
10:52ça m'a donné l'occasion
10:53d'aller beaucoup sur place,
10:55de rencontrer des gens extraordinaires,
10:57des tailleurs de pierre,
10:57des compagnons,
10:59des peintres,
11:00des écrivains.
11:01Il y avait une espèce d'élan
11:03dans une période
11:04qui est quand même
11:04une période difficile
11:05pour la France,
11:05une période teintée
11:06d'un certain barrasme.
11:08Voilà, le sentiment
11:08d'une France venue
11:11des siècles passés
11:12qui a encore un élan
11:13pour les siècles à venir.
11:14Et j'étais très heureuse
11:15d'être un petit maillon
11:17de cette grande chaîne-là
11:18à ce moment-là.
11:20Merci, en tout cas,
11:21Astrid Roucher.
11:21C'est à lire ce livre,
11:23ce conte contemporain
11:24qui se passe
11:25dans un palais présidentiel
11:27qui ressemble fort
11:27à l'Elysée.
11:28Ça s'appelle
11:28La Plume et le Prince
11:30et c'est paru
11:31chez Albin Michel.
11:32Merci.
11:32Merci beaucoup.
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