00:01Bienvenue à l'heure des livres Patrice Duhamel, on est très content de vous recevoir. On vous
00:05connaît, journaliste, éditorialiste, vous avez dirigé Radio France, France Télé, puis là vous
00:10venez de publier le crépuscule des lieux, les maladies des présidents, les derniers mystères,
00:15un livre qui est publié aux éditions de l'Observatoire, un livre qui est vraiment
00:19passionnant, qu'on ne lâche pas, c'est vrai que tout le monde est concerné et intéressé par ces
00:23sujets, très documenté, et qui revient sur la manière dont les présidents de la cinquième
00:27république ont géré l'annonce d'une maladie ou d'un accident de santé. Préférence, c'est assez
00:33surprenant, quelles que soient les époques, le secret, plutôt que d'informer les citoyens du mal
00:43dont ils étaient touchés. Alors évidemment, on est entre la vie privée, la vie publique, le secret
00:50médical, le devoir d'information démocratique nécessaire. Alors ce qui est intéressant, c'est
00:57vous le raconter au début, ce sujet de la santé des présidents, vous avez été confronté très tôt,
01:02très jeune, dans votre carrière de journaliste politique, puisque vous étiez comme journaliste
01:06de la une, comme on disait à l'époque. En 1973, lors de ce fameux voyage à Redjavik de Georges
01:13Pompidou,
01:14on le voit apparaître le visage bouffi, méconnaissable, en haut d'une passerelle d'avion. Et vous
01:23racontez, vous commencez par ça, que vous êtes convoqué à l'époque. On me fait rentrer à Paris,
01:27le lendemain matin. La scène est étonnante. Oui, on me fait rentrer à Paris et je suis convoqué par
01:34un des responsables de l'information, que je connaissais à peine, j'étais un junior, et qui me dit,
01:42on n'a pas beaucoup de temps, est-ce que vous savez garder un secret d'État ? Je lui
01:45ai dit,
01:45ben oui. Voilà, je vous ai fait revenir, parce que l'Élysée nous demande de ne pas diffuser de gros
01:50plans du président Pompidou. Donc, sans gloire, j'ai dit oui, je l'ai fait. Je ne servais pas à
01:57grand-chose, parce que l'image du visage de Georges Pompidou se promenait déjà à travers le monde,
02:03y compris sur la deuxième chaîne, au même moment. Mais j'ai su tout de suite, donc c'était d
02:07'une gravité
02:08exceptionnelle. Et c'est ça qui m'a toujours beaucoup percuté, parce qu'après, en repensant
02:17à ça, quand j'ai commencé à écrire ce livre, je me suis souvenu de cet épisode, de la panique
02:25absolue à l'ORTF. Je termine la séquence sur Georges Pompidou là-dessus, le soir de la mort,
02:31parce que la télévision publique de l'époque avait eu interdiction de préparer un portrait
02:36de Georges Pompidou. Donc, ce qui a été diffusé, c'était un portrait qui avait été fait par la
02:40télévision, ce que je raconte, japonaise, qui est quand même totalement surréaliste. Et puis après,
02:46j'ai vécu la maladie de François Mitterrand, avant même qu'on était quand même un certain nombre
02:54à le savoir, avant même qu'on sache ce qui a été le cas en 92, qu'il avait un
02:59cancer avec
03:00métastase. Mais ce qui m'a vraiment stupéfait, d'abord, c'est le document que j'ai pu avoir en
03:08main
03:08sur la maladie de Georges Pompidou, que la famille du grand professeur Jean-Bernard, qui le soignait,
03:14un médecin absolument exceptionnel, qui d'ailleurs n'avait pas le droit de rencontrer...
03:20Qui le soignait de même que le fils, le propre fils de Georges Pompidou, Alain Pompidou, et le fils...
03:26Et le médecin de famille, ils étaient trois médecins, mais c'est le professeur Jean-Bernard
03:30qui prenait les décisions sur le traitement. Et donc, il diagnostique, c'est la première stupéfaction
03:36que j'ai eue, il diagnostique le cancer avancé très grave de Georges Pompidou en octobre 68,
03:44c'est-à-dire six mois avant que Georges Pompidou se porte candidat après la démission du général de Gaulle.
03:51Et ensuite, une espèce de descente aux enfers, avec des hauts et des bas, quelques hauts, une rémission...
03:58Mais il savait tout de suite, le professeur Jean-Bernard, mais il ne pouvait pas le dire à Georges Pompidou,
04:05que l'espérance de vie était de 1 à 10 ans. Quand on se présente à une élection présidentielle, c
04:11'est absolument terrifiant.
04:13Alors, ce qui est intéressant, c'est que le secret, on peut penser qu'il est organisé par les présidents
04:18eux-mêmes.
04:19Or, ce qui est intéressant dans votre livre, c'est qu'on voit que parfois, il est organisé et choisi
04:25par les médecins eux-mêmes.
04:26C'est le cas pour le général de Gaulle, notamment. C'est très étonnant ce que vous relatez.
04:32C'est deux médecins, dont le médecin personnel du général de Gaulle, qui savent, c'est diagnostiqué pendant sa traversée
04:38du désert, en 1955,
04:39qu'il a un anévrisme de la horde, c'est-à-dire qu'il peut s'effondrer à tout moment,
04:45comme il s'est effondré.
04:46Effectivement, en 1970, lorsqu'il est vraiment mort.
04:48En 1970, en novembre 1970, quand il s'est effondré à Colombie, il est mort.
04:52Mais ça, on s'est diagnostiqué des années avant.
04:54Et effectivement, les médecins décident de ne pas lui dire.
04:56Ça, c'est incroyable.
04:58Considérant que, alors, il y a une dimension historique, parce que le médecin du général de Gaulle, c'était un
05:03compagnon de la Libération,
05:04qui était à Londres avec le général, qui disait, si je lui dis, je le connais, et il ne va
05:09sans doute pas vouloir revenir,
05:11et à partir de ce moment-là, je ne peux pas faire courir ce risque au pays.
05:16Alors que, il y a deux lectures sur Georges Pompidou et François Mitterrand, que je peux comparer les deux choses.
05:23C'est que, je dis dans la conclusion, dans les vraiment 18 mois des deux dernières années, franchement,
05:31et moi, je les admirais d'une manière différente tous les deux, mais c'était quand même deux hommes d
05:35'État,
05:37ils s'étaient battus contre la maladie, ils ont souffert comme des martyrs.
05:41Leur force était essentiellement mobilisée dans la lutte contre la douleur.
05:45Voilà, et ils voulaient tenir jusqu'au bout, mais tenir.
05:48Bon, il y en a un qui a tenu, François Mitterrand, et l'autre qui n'a pas tenu, c
05:52'est Georges Pompidou.
05:53Mais il n'avait plus la force de vraiment présider.
05:55Ça, c'est documenté, on le savait pour François Mitterrand, on le découvre grâce à ce journal intime du professeur
06:03Jean Bernard pour Georges Pompidou.
06:05Imaginez qu'il ait élu en 69, début 72, donc deux ans et demi après, il dit à son fils
06:12« je suis foutu ».
06:13Mais ils n'ont pas non plus, et c'est là où il y a deux lectures dans ces drames
06:18personnels, médicaux, philosophiques,
06:21ils n'ont pas le courage de démissionner.
06:24Alors je ne suis aucunement donneur de leçons, personne ne peut se mettre à leur place,
06:27mais s'agissant du grand professeur Jean Bernard, lui on voit bien à travers ce qui est dans le livre,
06:33et que je reprends dans le livre, qu'il considérait que c'était faire courir un risque au pays, franchement.
06:40Et alors, on ne peut pas dire qu'il ait raté son mandat présidentiel, il a été raccourci à cinq
06:45ans, etc.
06:46Mais il souffrait tellement qu'il y a des moments où il ne pouvait pas prendre de décision, c'est
06:51comme ça.
06:52À quel moment ? Je pose la question, par exemple, pour ceux qui s'intéressent à la politique,
06:57et en vous écoutant, ils sont nombreux, quand il remplace Jacques Chaband-Elmas par Pierre Mesmer,
07:03qui est un Premier ministre qui n'a pas l'autorité, comme d'habitude les premiers ministres de De Gaulle
07:09ou de Pompidou,
07:10est-ce qu'il est déjà sous influence ? Il souffre, il souffre, le malheureux, c'est terrible.
07:17C'est là où je pense que c'est intéressant que les lecteurs puissent se faire leur opinion.
07:23Après, est-ce qu'il y a des solutions ? En tout cas, c'est sûr qu'aujourd'hui, le
07:26secret ne tiendrait pas.
07:28Et François Mitterrand a également beaucoup souffert, à la fin,
07:32et alors lui, à la différence de Georges Pompidou, ou en tout cas à la différence de De Gaulle,
07:37il le sait, il sait très bien le mal dont il est atteint en 1981.
07:40Il le sait en novembre 1981.
07:42Donc c'est le professeur Stegg.
07:44C'est six mois après son élection.
07:46Donc en 1988, quand il se représente, il sait qu'il a un cancer de la prostate, des métastases.
07:55Il est soigné quotidiennement, formidablement bien soigné d'ailleurs, il faut le dire, par le professeur Stegg.
08:00Qui avait opéré le général de Gaulle, l'urologue qui avait opéré le général de Gaulle à l'époque.
08:04Qui l'opère en 1992.
08:05Et donc c'est à ce moment-là que les Français vont savoir que François Mitterrand a un cancer.
08:10Mais quand vous additionnez les cinq ans de Georges Pompidou, secret,
08:14les douze premières années de François Mitterrand, secret,
08:17plus ou moins les deux années de Jacques Chirac entre l'AVC et la fin de son mandat,
08:22où là il est plutôt fatigué, en pente douce.
08:26Mais bon, ça fait quasiment vingt ans de secret d'État.
08:30Les Français avaient des présidents.
08:32Ils aimaient, ils n'aimaient pas, ils les admiraient, ils les estimaient ou pas.
08:35Mais qui étaient très malades, qui pouvaient mourir à tout moment.
08:41Et les Français ne le savaient pas.
08:43Secret et mensonge.
08:44Parce que par exemple, les bulletins de santé, enfin oui, on peut dire que l'un implique l'autre.
08:49Mais les bulletins de santé qui sont délivrés à l'époque sont tous faux.
08:53Ils sont tous faux.
08:54Absolument.
08:54Et de manière, j'allais dire, transparente pour les présidents de la République.
09:00Et alors, selon vous, est-ce que l'un de leurs proches, ou est-ce qu'un responsable politique, Premier
09:08ministre ou autre,
09:10aurait dû faire en sorte qu'il, en ce qui concerne en tout cas Georges Pompidou ou François Mitterrand,
09:18qu'il mette en œuvre ce fameux article de la Constitution qui ouvre la vacance du pouvoir ?
09:23Oui, alors c'est un article d'une ambiguïté absolument totale, parce qu'il faut que le Premier ministre réunisse
09:29son gouvernement
09:29et qu'à partir de là, tout le monde soit d'accord et qu'il aille dire au Conseil constitutionnel,
09:34attention le président, il n'est plus en mesure de présider.
09:38Donc, sous Pompidou, Pierre Messmer n'était absolument pas du tout dans la possibilité.
09:44C'était impossible qu'il aille dire ça au Conseil constitutionnel.
09:47Et Édouard Balladur, avec François Mitterrand, dans les deux dernières années, qui était en cohabitation,
09:52jamais, moi je lui en ai parlé, jamais il pouvait faire une chose, il l'a écrit, c'était impossible
09:56de faire une chose pareille.
09:57Donc, c'est un article qui, en gros, ne sert à rien.
09:59Édouard Balladur qui avait vécu des moments comparables lorsqu'il était secrétaire général de l'Élysée.
10:04Et ils ont tous les deux, Georges Pompidou et François Mitterrand, ils ont eu de la chance
10:07qu'il soit pour l'un secrétaire général de l'Élysée et pour l'autre Premier ministre,
10:11même s'il ne s'entendait pas bien, mais comme on dit, il connaît la mesure.
10:15Alors, juste parce qu'on doit terminer, quelqu'un aurait-il dû faire en sorte
10:21que la vacance du pouvoir soit prononcée, que le président Pompidou et le président Mitterrand
10:28abandonnent le pouvoir plus tôt ?
10:29Je crois que c'est une question impossible, ou très facile, là, je suis en face de vous,
10:35c'est facile de dire oui.
10:37Mais d'abord, François Mitterrand, il y avait très peu de personnes qui étaient au courant,
10:42sauf les deux dernières années, et puis il voulait aller au bout.
10:45Et Georges Pompidou, il n'y a que les médecins qui le savaient.
10:49Donc c'est une responsabilité qu'ils devaient avoir et qu'ils devraient pouvoir partager
10:53avec leurs médecins.
10:55En l'occurrence, Georges Pompidou, il avait décidé qu'il ne voulait pas voir
11:00ce grand médecin de renommée mondiale.
11:02Alors, je pose la question parce que je n'ai pas la réponse,
11:05et Jean-Bernard ne l'écrit pas non plus.
11:08Est-ce que c'est parce qu'ils ne voulaient pas savoir toute la vérité,
11:11ou est-ce que c'est parce qu'ils ne voulaient pas qu'il y ait de fuite,
11:14et qu'ils voulaient que ça reste confidentiel ?
11:16Mais les deux, Pompidou et Mitterrand, ont souffert d'une manière absolument épouvantable,
11:22et les deux ont fait courir un risque au pays.
11:24Après, au lecteur de choisir quelle est sa lecture.
11:26Il pourra se faire une idée en lisant votre livre,
11:31Le crépuscule des dieux, les maladies des présidents, les derniers mystères.
11:34C'est passionnant, et c'est paru aux éditions de l'Observatoire.
11:37Merci beaucoup.
11:38Merci.
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