Passer au playerPasser au contenu principal
Anne Fulda reçoit Mathieu Roger-Lacan pour son livre «Une langue à soi» dans #HDLivres

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:00Bienvenue à l'heure du livre, Mathieu Roger-Lacan.
00:02Alors vous êtes un ancien élève de l'école normale supérieure,
00:06vous êtes agrégé de lettres modernes, docteur en littérature française,
00:09et vous êtes aussi, surtout aujourd'hui, professeur enseignant au lycée,
00:14près de Creil, et en classe préparatoire.
00:17Et vous publiez votre premier livre, Une langue à soi, qui paraît chez Stock,
00:22alors un essai stimulant sur la nécessité de continuer à veiller sur la langue,
00:29sans refuser pour autant son évolution et ses mutations.
00:33Alors vous commencez par cette phrase qui a été usée jusqu'à plus soif,
00:38y compris par les journalistes, mais qui est si belle,
00:40cette phrase de Camus, mal nommé un objet, s'est ajouté au malheur de ce monde.
00:46Alors Albert Camus, qui était bien placé pour dire ce genre de phrase,
00:50puisque ses parents étaient illettrés, et que pour lui,
00:54l'acquisition de la lecture et de l'écriture ont été réellement
00:57des objets d'émancipation, de liberté.
01:04Alors pourquoi avez-vous choisi ce sujet ?
01:09Est-ce que notre langue est en danger ?
01:12Ce que vous expliquez, c'est que vous êtes sur une position plutôt médiane,
01:16c'est-à-dire que vous défendez la langue, mais une langue qui demeure vivante, c'est ça ?
01:21Alors bonjour, merci beaucoup de me recevoir, merci pour cette question.
01:25Oui, en effet, je ne vais pas vous faire le coup de vous dire
01:28que ce n'est pas moi qui ai choisi le sujet, c'est le sujet qui m'a choisi,
01:30mais il y a un peu de ça tout de même.
01:33J'ai fait des études dans les institutions très privilégiées de ce pays,
01:37à Normale Sub, vous l'avez dit,
01:38et après ça, comme beaucoup de personnes au parcours similaire,
01:43j'ai été enseigner le français, en l'occurrence dans un lycée,
01:48et j'y ai découvert quelque chose d'un peu différent de ce à quoi je m'attendais.
01:53Je pense qu'il y a énormément d'images, d'idées reçues qui tournent autour du lycée,
01:56notamment dans des cercles, disons, un petit peu parisiens.
01:59Oui, et là, il faut préciser que ce n'est pas un lycée parisien, justement.
02:02Non, absolument, c'est un lycée en Picardie, à côté de la ville de Creil, en Picardie, dans l'Oise,
02:09dans un coin qu'on peut dire difficile, dans les catégories, disons, dont on use fréquemment.
02:17Et donc, ce qui m'a surpris, c'est une réalité qui diffère, en fait,
02:21du nombre d'idées reçues qu'on a souvent sur ce genre de lycée, sur ce que c'est d
02:25'y enseigner.
02:28On associe souvent ça, surtout dans des milieux un peu parisiens,
02:31à des endroits qui nous font peur, à des endroits où l'autorité ne serait plus respectée.
02:35Tout ça est absolument faux.
02:38C'est-à-dire que quand on y est, c'est un lieu où il fait bon apprendre,
02:42où l'autorité est respectée, où beaucoup de choses fonctionnent bien.
02:45Mais en revanche, j'ai vu quelque chose, et c'est là que je vous dis que le sujet s
02:49'est un peu imposé à moi,
02:49j'ai vu apparaître quelque chose qui me semblait mal délimité par la façon dont on parle de tout ça,
02:53qui est ce qu'on pourrait appeler une forme de précarité linguistique,
02:57si vous me permettez ce néologisme.
02:59C'est-à-dire une situation dans laquelle se trouvent plus d'élèves qu'on ne le dit,
03:05et qu'on ne le chiffre,
03:08qui créent chez eux une immense difficulté à maîtriser le français,
03:12et notamment la langue écrite.
03:13On parle de personnes dont le français est la langue maternelle,
03:15ou en tout cas une langue qu'ils maîtrisent parfaitement à l'oral,
03:19et pour lesquelles on pourrait dire que le français écrit est en quelque sorte une langue étrangère.
03:23Comme s'il y avait une vraie barrière de difficulté.
03:25Et donc, c'est un livre qui s'attache à diagnostiquer ces questions,
03:29à les replacer dans un contexte social et politique, disons, plus large, évidemment,
03:34mais aussi à donc comprendre ce que ça veut dire veiller sur la langue au XXIe siècle,
03:39c'est-à-dire pas d'une façon conservatrice, si je puis dire.
03:42Alors, cette précarité linguistique que vous pointez du doigt,
03:47est-ce qu'elle s'apparente à une forme d'illettrisme ?
03:51Alors, c'est un mot que j'emploie,
03:53c'est un pavé que je décide de jeter dans la mare dès le début du livre.
03:58J'emploie le mot d'illettrisme, j'allais dire, parce qu'il fait peur,
04:00parce qu'il fait encore assez peur pour éveiller les gens à ce que je cherche à dire.
04:05Aujourd'hui, l'illettrisme est un terme que l'on réserve à des catégories de personnes
04:13qui ont des difficultés à lire et à écrire un texte simple,
04:16qui ont été à l'école, mais qui peinent à ça.
04:18C'est la différence avec l'analphabétisme.
04:19Ce n'est pas ne pas maîtriser du tout l'écriture, c'est avoir été scolarisé,
04:22mais ne pas savoir lire ou écrire un texte court, sans erreur d'orthographe.
04:26Eh bien, il se trouve qu'on le mesure comme un seuil,
04:30et donc c'est binaire, on est en dessous, on est au-dessus.
04:33Et ce que j'ai voulu, enfin ce que j'essaye de montrer,
04:37ce à quoi je réfléchis depuis un certain temps, et le livre en est l'aboutissement,
04:40c'est au fait qu'on doit plutôt comprendre cette question comme un gradient.
04:44On a tous été illettrés à un moment où on a su parler et pas écrire dans notre enfance,
04:48et puis on en sort plus ou moins.
04:51Et c'est à comprendre que cette sortie progressive par la maîtrise de l'écrit,
04:55un, ne s'achève jamais, et deux, n'est pas accomplie de la même façon
04:58chez beaucoup de personnes qui sont notamment en l'âge de scolariser,
05:02que je m'attache.
05:03Donc oui, j'utilise le mot illettrisme, mais j'en change la définition, si vous voulez.
05:06Alors, il y a la maîtrise de l'écrit, il y a aussi celle, la manière de s'exprimer,
05:10y compris à l'oral, quand même.
05:12Vous évoquez Jacques Lacan, qui parle, qui évoque le médis,
05:18ce qui est expliqué, ce qui est une assez jolie formule,
05:22qui est assez signifiante, d'ailleurs.
05:24Oui, alors, le titre initial, j'ai voulu à un moment que ce livre s'appelle d'ailleurs
05:29Médir, et puis voilà, mon éditeur a eu de meilleures idées, donc on en a changé.
05:33Mais donc, en effet, le psychanalyste Jacques Lacan parle de ce qu'il appelle le médis,
05:38au sens où ici, il faut entendre le préfixe comme l'équivalent de mal.
05:42Le médis, c'est ce qui est mal formulé.
05:45Médir, ça ne veut pas dire, donc ce n'est pas qu'une question d'écrit, vous avez raison,
05:48mais c'est une question de rapport à la langue.
05:51Et ce qui est médis, ce qui est mal construit
05:54lorsqu'on n'arrive pas à s'exprimer,
05:57ce n'est pas une question de normes où il faudrait bien ou mal parler,
05:59ce n'est pas une question d'esthétique, c'est une question d'adéquation
06:02entre ce que, en tant que sujet, je cherche à exprimer
06:05et ce que, avec le langage, qui est une chose fixe, rigide
06:08et douloureuse à utiliser, j'arrive à dire.
06:11Et c'est cette adéquation-là qui est plus ou moins réussie,
06:13et je pense que c'est une des missions de l'école de donner à tout le monde
06:16le plus de liberté possible vis-à-vis de cela.
06:20Alors, vous êtes enseignant, on le disait,
06:22et vous écrivez qu'en fait, ce que produit le quotidien,
06:26ce n'est ni de l'héroïsme, ni du terrorisme,
06:29certains parlent comme ça de la fonction de professeur,
06:32mais de la médiocrité.
06:34Alors, des bâtiments, du matériel, des contenus et des exigences.
06:37Alors, comment, justement, aller contre cette tendance de la médiocrité ?
06:41Oui, alors, vous citez une formule peut-être un peu provocatrice de cet ouvrage,
06:44mais l'important dans cette phrase, c'est d'entendre que ce vers quoi je veux qu'on tourne le
06:49regard,
06:49ce n'est pas qu'on parle de l'école que quand il y a un immense problème qui s
06:52'y produit.
06:53Évidemment que c'est normal d'en parler lorsque des cas dramatiques nous font tourner le regard vers elle,
06:57mais en fait, la vérité, c'est que le quotidien de l'école,
07:00il est en effet souvent marqué par beaucoup de choses,
07:03par une forme de médiocrité,
07:05c'est-à-dire par quelque chose qui est trop ou pas assez, je ne sais pas,
07:10mais mal calibré.
07:12Comment en sortir ?
07:13Sans doute par, j'espère que c'est ce que j'arrive à transmettre dans ce livre,
07:18par réalisme, en acceptant de regarder avec réalisme, avec pragmatisme,
07:22avec sans doute moins d'idéologie,
07:23beaucoup de questions qui touchent à l'enseignement et à la langue.
07:26Je pense que c'est en désidéologisant le débat,
07:28et aussi en acceptant de regarder les choses avec réalisme.
07:32C'est-à-dire, comme vous l'écrivez, ni réactionnaire et décliniste,
07:35ni progressiste et ni autrement optimiste en gros.
07:39Oui, alors progressiste toujours,
07:41parce que je pense que c'est quand même une philosophie,
07:43il n'y aurait pas d'école si on n'était pas progressiste,
07:45mais ni béatement optimiste,
07:48ni réactionnaire,
07:49je pense que la posture réactionnaire vis-à-vis du langage, elle est inepte,
07:52je pense qu'à l'opposé,
07:55un optimisme qui consisterait à craindre que toute forme de critique sur ce qui se passe à l'école
07:59veuille dire une mise en cause des publics qui sont concernés,
08:04est erronée aussi.
08:05Je pense que les personnes à qui on se doit d'être réaliste,
08:11ce sont les élèves, ce sont les personnes à qui on enseigne la langue,
08:13et c'est un contrat démocratique qui nous lie à elle quand on enseigne.
08:16Alors justement, comment faire pour arriver à transmettre cette langue,
08:19à la défendre, de façon effectivement qui ne soit pas idéologique,
08:24alors que, vous terminez là-dessus d'ailleurs,
08:26on est à l'époque de l'Internet,
08:30de l'intelligence artificielle aussi,
08:33vous écrivez des pans entiers de ce qu'on nous a appris à apprendre,
08:36perdre brusquement toute utilité,
08:37alors comment justement arriver à transmettre la nécessité,
08:41le besoin d'écrire et de s'exprimer correctement ?
08:44Alors vous l'avez dit,
08:45je ne sais même pas simplement que je termine là-dessus,
08:47c'est qu'une grande partie du livre,
08:48enfin un tiers, disons que le dernier tiers du livre
08:50est vraiment consacré à la question de l'intelligence artificielle générative,
08:53et au fait qu'il me semble qu'on a littéralement changé d'air,
08:55on a quelque part le monde dans lequel Gutenberg vivait a disparu désormais,
09:00alors comment on peut combiner ces deux choses-là ?
09:04Là encore, je pense avec une forme de réalisme ou de pragmatisme,
09:09c'est-à-dire en admettant que des personnes comme nous,
09:14qui nous trouvons bénéficiés d'un apprentissage antérieur à tout ça,
09:17et qui avons quelque chose à transmettre,
09:19devons être lucides,
09:21c'est-à-dire pas réactionnaires,
09:23pas bêtement anti-IA ou anti-progrès,
09:26ou anti-écran ou anti-Internet,
09:27mais en comprenant que,
09:29comme dans toute période de bouleversement,
09:31c'est les personnes qui assurent la transition
09:32qui vont permettre qu'il n'y ait pas trop de pertes.
09:35Très bien.
09:36Eh bien écoutez,
09:36si vous voulez en savoir plus
09:38sur cette manière de continuer à transmettre,
09:41il faut donc lire ce livre, cet essai,
09:44Une langue à soi,
09:45c'est donc paru chez Stock.
09:46Merci beaucoup Mathieu Roger Lacan.
09:47Merci Anne Fuldin.
Commentaires

Recommandations