00:00Les émotions, on en a tous et tout le temps, il faut s'en occuper comme on se lave les
00:03dents.
00:10Je me suis rendue compte qu'il y a une vingtaine d'années, dans les patients que je recevais,
00:15j'étais plutôt à devoir déceler des traumatismes.
00:18Aujourd'hui, il y a une espèce de nouvelle forme, comme s'il y avait en plus une seconde couche
00:25sur le traumatisme,
00:26qui est une couche de ressentiment, de sentiment d'injustice.
00:28J'avais beau traiter les traumatismes avec de l'EMDR, avec des thérapies efficaces autour de ça,
00:36il y avait une légère amélioration et puis ensuite, il y avait une sorte de rebond vers le bas.
00:41Et en fait, ce qui complique, c'est cette histoire de ressentiment, d'amertume.
00:45Si on ne s'occupe pas de ça, on n'a pas assez soulagé les patients.
00:54On ne se reconnaît jamais dans les mots amertume ou ressentiment.
00:57En revanche, si on parle de sentiment d'injustice, tout le monde dit « oui, oui, moi je suis concerné,
01:02le sentiment d'injustice, c'est quelque chose que je ressens très fort, etc. »
01:06Donc, déjà, j'ai construit en essayant de parler d'abord du sentiment d'injustice,
01:12de montrer que c'est une pensée, que c'est une pensée à géométrie variable,
01:17qui dépend de notre culture, qui dépend aussi d'un certain nombre de choses.
01:21Cette pensée que les choses sont injustes, en fait, malheureusement,
01:25elle nous condamne à tout un tas d'émotions, comme par exemple l'amertume,
01:29comme la colère, l'indignation, qu'on croit être des moteurs,
01:33qui le sont dans une certaine mesure, mais qui peuvent aussi nous inférer.
01:37Et effectivement, quand on cultive ce sentiment d'injustice par la rumination,
01:41on aboutit à ce qu'on appelle le PTED, un trouble de l'amertume post-traumatique.
01:46C'est une forme de dépression agressive.
01:48Et puis ensuite, dans la partie 2, j'essaye de décortiquer un petit peu ce ressentiment,
01:54quelles sont les différentes étapes qui le nourrissent,
01:57puis tous les biais qu'on a dans les pensées,
01:59qui, à terme, vont déclencher des petits bénéfices immédiats,
02:07mais à moyen et à long terme, on a des effets émotionnels.
02:09Les émotions sont de plus en plus négatives et de plus en plus chroniques.
02:13On a des effets relationnels, c'est-à-dire qu'on a un éloignement,
02:16tâche d'huile, on a de moins en moins d'agentivité,
02:19c'est-à-dire de capacité à agir, une confiance en soi qui s'effondre.
02:22Dans la partie 3, décrit d'une manière assez pratique
02:26la manière dont on peut se sortir du ressentiment,
02:29justement, mettant à plat ces cercles vicieux,
02:31en utilisant un outil qui est hyper important,
02:35qui a une dizaine d'années, qui est de pratiquer l'interoception,
02:38c'est-à-dire, plutôt que de penser à ces émotions,
02:40essayer d'aller dans le corps pour les traverser en termes d'expérience physique,
02:45ce qui permet d'activer le système nerveux autonome,
02:48le parasympathique, qui est la branche du relâchement,
02:51et comme par hasard, de mieux dormir, d'arrêter de ruminer,
02:56de pouvoir réagir, etc.
03:01Le problème du mot injustice, c'est que c'est un mot qui est sur une polarité binaire,
03:06c'est-à-dire que soit c'est juste, soit c'est pas juste.
03:09Et j'ai commencé le livre avec une série de choses
03:12qu'on pourrait potentiellement trouver injustes.
03:14Par exemple, c'est injuste d'être malade, d'avoir un cancer à 40 ans,
03:18c'est injuste de souffrir d'épilepsie, de diabète,
03:22c'est injuste de se faire renverser par une voiture.
03:24C'est tellement insoluble ce problème de ce qui est juste et pas juste dans le monde.
03:29Ça nous emmène dans une réflexion binaire
03:32qui va nous éloigner de la possibilité de résoudre les problèmes
03:35et de les faire bouger.
03:36Et donc, le fait de se dire ce que je ressens est légitime,
03:40et donc il faut essayer de légitimer quatre émotions,
03:43un petit peu, je les appelle les E0,
03:45c'est-à-dire des émotions de départ qu'on ne voit pas forcément passer,
03:48mais qui sont importantes à attraper,
03:50parce que leur intolérance crée de la pathologie.
03:53Donc c'est la frustration, la déception, le stress et l'incertitude.
03:56De les traverser physiquement,
03:58on va se rendre compte que ça aboutit à quelque chose de tout à fait différent
04:02en termes de capacité d'agir,
04:04plutôt que de partir sur « c'est injuste ».
04:09La première chose qu'il va falloir essayer de trouver,
04:12ça va être la situation de départ.
04:16Il y a eu une sorte de petit caillou dont on ne s'est pas rendu compte de la portée,
04:20qui nous a fait un peu switcher.
04:22Et à partir de ce moment-là,
04:24il y a eu des émotions qui sont passées inaperçues,
04:26et du coup, poser le fait qu'ensuite il y a eu une courbe de renforcement,
04:32vraiment un cercle vicieux qui s'est mis en place,
04:34et revenir sur ce moment initial,
04:38ressentir dans le corps ces quatre émotions-là dont on a parlé,
04:41et puis ensuite voir l'impact que ça va avoir.
04:43On laisse agir, J1, J2, normalement au deuxième jour,
04:48on voit des effets sur des choses comme la perte d'un travail.
04:51Là, l'activation émotionnelle va être forte,
04:53mais il faut essayer de procéder un petit peu de la même manière.
04:58Tout le travail dont je viens de vous parler,
05:01que je fais faire à mes patients,
05:02je l'ai d'abord fait sur moi,
05:03je me suis auto-traitée et j'avais du boulot.
05:07J'avais de l'acrimonie contre mon enfance,
05:12contre le décès du père de mes enfants,
05:15contre une relation amoureuse qui avait mal tourné,
05:20contre les hommes, du coup, aussi un peu en tâche d'huile.
05:24Ça m'écrasait de colère,
05:26et que du coup, ça m'en rendait hostile,
05:28et ça ne faisait rien bouger.
05:29Alors qu'aujourd'hui, je suis toujours aussi consciente,
05:34mais j'arrive beaucoup plus,
05:36ne serait-ce qu'à supporter les hommes en thérapie,
05:38par exemple, toujours ma souris de laboratoire.
05:41Je teste toujours les choses sur moi.
05:43On est tous professionnels de santé encore plus,
05:47contrairement à ce qu'on pense,
05:49concernés par les émotions négatives.
05:51Les professionnels de santé, parfois,
05:52s'illusionnent sur le fait qu'ils n'en auraient pas.
05:55Mais déjà, ne serait-ce que de faire ce métier,
05:57il faut être un peu...
06:01Oui, il faut déjà être un peu névrosé.
06:03Si on ne travaille pas sur soi,
06:05on finit par se cramer, quoi.
06:09Les émotions, on en a tous et tout le temps.
06:11Il faut s'en occuper comme on se lave les dents.