00:00Radio, 7h-10h, Jacques Cardoz.
00:02C'est l'heure du grand entretien de 8h15, le budget de la défense en Allemagne devient deux fois plus
00:07élevé que celui de la France.
00:09108 milliards contre 57, qu'est-ce que cela signifie ? Faut-il s'en inquiéter ?
00:14On est avec le général Dominique Trinquant, ancien chef de la mission militaire française auprès de l'ONU.
00:19Bonjour général.
00:21Bonjour.
00:22Tout simplement, première question, faut-il s'en inquiéter ?
00:26Ou bien est-ce que vous êtes sur la même ligne que l'auditeur qu'on vient d'entendre juste
00:30avant la pause et qui nous dit
00:31non, le problème ce n'est pas tant que l'Allemagne augmente ses budgets, c'est plutôt que nous, France,
00:38nous ne suivions pas finalement.
00:40Non, alors je ne concours pas tout à fait à cette réflexion, il ne faut pas s'en inquiéter, c
00:46'est certain.
00:46Il est heureux que les Allemands se réveillent maintenant.
00:50La France a augmenté son budget depuis dix ans.
00:53L'Allemagne s'est réveillée en 2022 au moment de l'attaque en Ukraine.
00:57Donc elle a beaucoup de retard à rattraper.
01:00Donc il est heureux qu'elle se réveille maintenant.
01:03La France avait pris de l'avance, ça ne veut pas dire qu'elle ne doit pas accélérer.
01:08Mais nous ne sommes pas du tout dans la même situation l'un et l'autre.
01:11Qu'est-ce que l'Allemagne doit rattraper comme retard en termes d'équipement d'abord, j'imagine ?
01:19Alors, il y a deux points.
01:20D'abord, le fait que l'Allemagne, elle, est très accrochée aux Etats-Unis
01:25et que donc elle dépense beaucoup d'argent pour la donner aux Etats-Unis.
01:30On cite bien sûr les F-35 bien connus, mais aussi les systèmes anti-aériens.
01:35Et ça, c'est plus ennuyeux parce qu'il y a un dispositif qui pourrait être européen,
01:39qui a été lancé par l'Italie et la France.
01:41Et l'Allemagne, elle, a lancé un dispositif qui est totalement lié au système américain et israélien.
01:49Donc moi, ce que je reproche dans le dispositif allemand,
01:52ce n'est pas qu'ils dépensent plus d'argent,
01:54c'est qu'ils dépensent plus d'argent en achetant plus aux Américains.
01:57Et ça, c'est un problème pour l'autonomie de la défense européenne.
02:01Et d'autant que peut-être qu'il s'aurait été mieux que l'Allemagne achète à la France ?
02:09Alors, achète à la France, il faut se méfier.
02:12Les Français, on a l'habitude, si vous voulez, de l'autonomie.
02:15Il faut nous apprendre deux choses.
02:17L'humilité, c'est-à-dire nous sommes au milieu des Européens.
02:21Et deuxièmement, apprendre à travailler avec les autres pays européens,
02:25ce qui n'est pas toujours évident.
02:27Donc, là, forcément, d'un mouvement français.
02:33Un exemple franco-allemand qui a l'air de fonctionner,
02:36ça s'appelle KMDS.
02:37C'est une société franco-allemand.
02:38Alors, pardon de vous couper, Général.
02:42Je pense qu'il a dû se passer quelque chose pour ce qui est de la liaison.
02:45Voilà, je vous ai retrouvé.
02:46Je vous en prie, allez-y.
02:48Oui.
02:49Donc, je disais, un exemple franco-allemand qui marche bien,
02:53semble-t-il, le KMDS,
02:56qui est une société franco-allemande
02:58et qui fabrique des blindés
02:59et qui pourrait, par exemple, fabriquer le prochain véhicule,
03:02le prochain char successeur de l'éclair.
03:05Concrètement, quels sont les équipements qui sont prévus du côté allemand ?
03:09J'ai vu qu'on citait le monde cyber, bien entendu,
03:13la haute technologie, les drones.
03:15Est-ce que l'Allemagne va essentiellement porter ses efforts matériels sur ces points-là ?
03:21Ou bien, est-ce que ça relève plutôt de la défense traditionnelle ?
03:26Non, alors, je pense que pour les Allemands, ça va être un peu de tout.
03:31Pour tous, en fait, les drones sont une nouveauté.
03:35Il y a cinq ans, on n'en parlait quasiment pas.
03:37Maintenant, ça devient l'alpha et l'oméga de la défense.
03:41Donc, il y a des gros efforts à faire là-dedans,
03:43dans la guerre électronique également.
03:46Mais j'ajouterai quelque chose de très important pour l'Allemagne.
03:49Vous savez, depuis 1945, on s'est évertué à faire de l'Allemagne un pays pacifiste.
03:54Eh bien, nous avons réussi.
03:56Et aujourd'hui, le problème de l'Allemagne, c'est le recrutement.
04:00Ils n'arrivent pas à recruter des soldats.
04:01Et encore une fois, si on veut faire des comparaisons,
04:04en France, alors, ce n'est pas cette volontaire pour un soldat,
04:09mais on arrive à recruter.
04:10On est un des rares pays européens qui arrive encore à recruter.
04:13L'Allemagne a des gros progrès à faire dans ce domaine-là.
04:15Est-ce que vous pensez que ça pourrait changer avec la menace russe ?
04:19Et on va citer, évidemment, les deux derniers événements
04:22que vous avez en mémoire, mon général,
04:24avec cette histoire de drone sur l'aéroport.
04:28Donc, effectivement, il y a eu et il y a maintenant des menaces.
04:32Et on rappelle, évidemment, à vol d'oiseau,
04:35que l'Allemagne est très proche de la Russie.
04:38Est-ce que c'est cette menace russe aussi qui peut inciter
04:42un certain nombre d'Allemands, peut-être,
04:43à faire le pas vers la défense nationale ?
04:47Oui, à l'évidence, cette agression russe,
04:51qui est très concrète sur le territoire allemand.
04:53Vous citiez à Leipzig le drone qui est allé frapper
04:59sur un aérodrome militaire extrêmement important pour les Allemands.
05:02Mais il y a eu aussi des tentatives d'attentats,
05:05en particulier contre des entrepreneurs qui fabriquaient de l'armement.
05:08Donc, je pense que tout ça doit réveiller les Allemands.
05:11Mais on revient de loin.
05:12Nous n'avons pas les mêmes histoires, évidemment.
05:15On a voulu gommer les histoires du Troisième Reich.
05:17On a voulu que l'Allemagne soit plus pacifiste.
05:20Elle l'est.
05:21Aujourd'hui, il faut qu'elle comprenne que dans le cadre européen,
05:25mais je répète bien, dans le cadre européen,
05:27il est important de se réarmer,
05:30parce que, comme le dit la devise de l'école de guerre,
05:33si tu veux la paix, prépare la guerre.
05:35Et on ne se réarme pas pour faire la guerre,
05:37on se réarme pour éviter la guerre.
05:40Général Dominique Trinquant, d'un point de vue géopolitique,
05:42ça signifie quand même que c'est un tournant
05:45depuis la Seconde Guerre mondiale.
05:47C'est désormais l'Allemagne.
05:49Alors, il y a des investissements,
05:50je citais les investissements pour cette année,
05:52mais les prévisions sont très élevées également.
05:54Jusqu'en 2029, le budget de la Bundeswehr
05:58devrait pratiquement doubler à 152 milliards d'euros,
06:01nous annonce-t-on.
06:02Et donc, d'un point de vue géopolitique,
06:06c'est un tournant au sens où,
06:07depuis la Seconde Guerre mondiale,
06:08c'est désormais l'Allemagne qui va devenir leader en Europe,
06:12ou vous pensez que ça n'est pas aussi simple que ça,
06:14compte tenu, effectivement, du décalage
06:16que vous racontiez à l'instant ?
06:18Alors, je pense que ça n'est pas aussi simple que ça.
06:21Maintenant, puisque vous parlez de finances,
06:22le problème majeur pour la France
06:25est de régler son problème de finances.
06:27Elle fait un effort dans le domaine de la défense,
06:29mais elle a du mal à boucler un budget.
06:32Donc, il faut,
06:33les élections de 2027 vont être là pour ça.
06:35Il va falloir absolument prendre des décisions majeures
06:38pour être capable d'investir dans le domaine régalien,
06:42ce qui n'est pas le cas pour l'instant.
06:44Donc, encore une fois,
06:47la défense française a augmenté ses budgets,
06:50probablement pas assez.
06:51Il faut faire des efforts,
06:53mais pour ça, il faut avoir un budget.
06:54Donc, il faut régler les problèmes budgétaires.
06:56L'Allemagne n'est pas dans la même situation.
06:58Maintenant, souvenons-nous d'une chose quand même,
07:00c'est que la France est le seul pays d'Europe
07:02à avoir la dissuasion nucléaire.
07:03L'Allemagne ne l'aura pas.
07:05Et aujourd'hui, l'Allemagne accepte de travailler à la France,
07:08avec la France, pardon,
07:10comme neuf autres pays européens,
07:12sur le fait que la dissuasion française
07:16puisse protéger l'ensemble des pays européens.
07:18Quelle garantie avons-nous que l'Allemagne ne va pas faire cavalier seule,
07:22prendre des décisions sans nous ?
07:25C'est précisément la dissuasion,
07:27notamment, qui est le nerf de la guerre,
07:32d'une certaine façon.
07:32Enfin, en tous les cas,
07:33évidemment, compte tenu, il y a aussi le poids de l'histoire.
07:36Mais ça,
07:37la partie nucléaire est évidemment un élément
07:40qui est décisif.
07:42La partie nucléaire est un élément clé
07:44qui donne un atout majeur à la France.
07:47Maintenant, nous n'avons aucune garantie
07:49que l'Allemagne ne va pas faire cavalier seule
07:53en restant accrochée aux Américains.
07:56Ça, c'est une certitude.
07:58Donc, il faut absolument que l'Allemagne réalise
08:02qu'aujourd'hui, l'Europe ne peut plus rester accrochée aux Américains,
08:06même si elle veut être alliée aux Américains,
08:09ce qui est parfaitement normal.
08:10Nous ne sommes pas des ennemis,
08:11nous sommes des alliés.
08:13Mais être des alliés,
08:14ça doit vouloir dire
08:17pouvoir être indépendant
08:19et dire à cet allié américain
08:21quand il a tort, qu'il a tort,
08:22et que nos intérêts ne sont pas forcément
08:25les intérêts américains.
08:26Et pour ça,
08:27il faut avoir vraiment une autonomie.
08:29C'est ce que la France prêche depuis longtemps,
08:32ce que la France fait depuis longtemps.
08:34Je crois que beaucoup de pays européens
08:36commencent à le concevoir
08:39les Allemands ont un peu de mal
08:41et leur dernière revue stratégique,
08:43dans ce sens,
08:44est assez mauvais
08:45parce qu'ils se rapprochent en permanence
08:47de la position américaine
08:49et ne peuvent pas imaginer
08:50une position allemande
08:51qui ne soit pas une position américaine.
08:53Et ça, c'est un vrai problème.
08:55Je voudrais vous citer les propos
08:56du bavarois Manfred Weber,
08:58puissant président du Parti Populaire Européen
09:00qui exhortait l'Europe en mars dernier
09:02à adopter, je cite,
09:03une véritable économie de guerre.
09:05Donc ça, ça fait évidemment référence
09:07à l'histoire
09:08et ça donne des frissons
09:10en accélérant, dit-il,
09:11les procédures d'autorisation,
09:12le rythme de production d'armes
09:14et de munitions
09:15et en favorisant la reconversion
09:16de certaines industries civiles
09:18à des fins militaires.
09:19C'était en 2025,
09:21mais on voit que quand même,
09:22il y a eu un chemin
09:24puisque effectivement,
09:25aujourd'hui,
09:25et c'est un pas important,
09:28le Parlement allemand
09:29a voté des budgets
09:30qui sont considérés
09:31comme considérables aujourd'hui.
09:34Oui, non, mais tout à fait.
09:35On voit bien que l'Allemagne
09:38dit sur le plan industriel
09:40ce qu'elle a envie de faire.
09:41Au passage,
09:42transformer une partie
09:43de l'industrie automobile allemande
09:45qui, avec l'électrification,
09:46a un peu de mal à survivre,
09:48le transformer en usine d'armement,
09:50mais nous devons en profiter en Europe.
09:53Et c'est là qu'est le sujet.
09:55C'est que l'ensemble des pays européens
09:56doit profiter de ce mouvement
09:58et pas seulement l'Allemagne
10:00en achetant aux Américains
10:01et ou les industries allemandes
10:04en écrasant les industries françaises
10:07comme ça a été le cas
10:08dans la compétition
10:09entre Dassault et Airbus
10:11où finalement,
10:12l'avion franco-allemand
10:13ne se fera pas
10:15et se tourne vers d'autres horizons.
10:17D'autant que nous avons des atouts,
10:19évidemment,
10:19à faire valoir auprès des Allemands.
10:21Je lisais également,
10:22et je terminerai avec cela,
10:23général Dominique Trinquant,
10:25que l'Allemagne
10:26a beaucoup de retard,
10:27notamment en matière de renseignement
10:29et veut là aussi
10:32enclencher une nouvelle vitesse.
10:34Nous, on est plutôt bons
10:36en matière de renseignement
10:37en Europe.
10:38Là aussi,
10:39il peut y avoir des échanges,
10:41il peut y avoir des intérêts communs.
10:43Il s'agit de travailler ensemble.
10:45Évidemment,
10:45le couple franco-allemand
10:47ne doit pas se disloquer.
10:51Oui, tout à fait.
10:52Mais là aussi,
10:54la clé,
10:55c'est l'argent.
10:56Dans le domaine spatial,
10:58par exemple,
10:58la France était très en avance
10:59sur l'Allemagne.
11:00Aujourd'hui,
11:01c'est l'Allemagne
11:01qui investit le plus
11:02dans le spatial
11:03et c'est lié au renseignement,
11:05comme vous venez de le souligner.
11:06Donc,
11:06il faut absolument
11:07que la France règle ses problèmes.
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