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1492 n’est pas seulement l’année du premier voyage de Christophe Colomb à travers l’Atlantique.

C’est aussi l’année de la prise de Grenade, de l’expulsion des Juifs d’Espagne et de l’achèvement de la Reconquista. Quelques mois plus tard, une logique forgée pendant les croisades et les conquêtes de la péninsule Ibérique est projetée vers les Amériques.

Comment une mission religieuse est-elle devenue un droit de conquête ? Comment les monarchies européennes ont-elles justifié l’appropriation des terres, la soumission des peuples et la mise en esclavage ? Et pourquoi la naissance de la pensée raciale doit-elle être étudiée aux côtés de l’histoire du capitalisme ?

Dans cette première partie, je remonte aux origines de cette histoire : la chrétienté médiévale, la racialisation des Juifs et des musulmans, les croisades, la Reconquista, les bulles papales, les « doctrines de découverte » et l’entreprise coloniale de Christophe Colomb.

À partir de l’ouvrage Capital et race. Histoire d’une hydre moderne de Sylvie Laurent, nous allons comprendre comment la foi, la conquête, le commerce et la production de richesses ont progressivement été réunis dans un même projet politique.

Dans la deuxième partie, nous verrons comment cette logique se prolonge dans l’encomienda, les plantations, le travail forcé, la mise en esclavage des Africains et la transformation de la terre comme des corps en ressources exploitables.


📚 Ouvrage principal : Sylvie Laurent, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, Points.

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#Histoire #Colonisation #Capitalisme

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Transcription
00:001992 n'est pas seulement l'année où Christophe Colomb le génois traverse l'Atlantique.
00:05C'est aussi l'année où l'Espagne achève la Reconquista, chasse aussi les Juifs de son territoire,
00:13fait reculer le pouvoir musulman dans la péninsule ibérique.
00:16Puis derrière, projette cette logique de conquête de l'autre côté de l'océan.
00:21En quelques mois seulement, une frontière religieuse devient une frontière politique.
00:25On peut même dire qu'une mission chrétienne devient un droit de conquête.
00:29Et la conquête devient, quant à elle, une immense entreprise d'appropriation des terres, du travail et des corps.
00:38Mais ce n'est pas le plus troublant.
00:40Car lorsqu'on remonte aux origines de cette histoire,
00:44deux mots que nous avons l'habitude de séparer commencent étrangement à se rapprocher.
00:50Nous parlons de la race et du capital.
00:53Deux mots associés à la classification, à la possession, à la valeur,
00:57et peut-être même, selon une hypothèse étymologique, à une image commune, celle de la tête du bêta.
01:04Ce rapprochement n'est évidemment pas suffisant pour expliquer plusieurs siècles d'histoire.
01:08Mais il révèle quelque chose de beaucoup plus profond.
01:12La pensée raciale moderne n'est pas apparue dans le vide.
01:15Elle s'est développée au cœur même d'un monde où l'Europe cherchait à conquérir de nouvelles terres,
01:22à organiser le travail forcé, à extraire des richesses et à décider quel être humain pouvait être dominé.
01:28Et le capitalisme, quant à lui, de son côté, ne s'est pas développé uniquement dans les banques,
01:34les manufactures ou même les marchés européens.
01:36Il s'est aussi construit dans les plantations, dans les mines,
01:40dans l'expropriation des peuples autochtones,
01:43dans la mise en esclavage des Africains
01:45et dans la transformation aussi de la nature en ressources presque gratuites.
01:50Alors, une question dérangeante apparaît.
01:52Et si le capitalisme et la race, dans leur forme moderne,
01:57ne s'étaient pas simplement rencontrés au cours de l'histoire ?
02:00Et s'ils s'étaient en partie fabriqués ensemble ?
02:03Pour le comprendre, il faut revenir bien avant les théories raciales du 19e siècle,
02:07bien avant les classifications prétendument scientifiques de l'humanité.
02:11Il faut revenir aux croisades, aux bulles papales et à l'un
02:15des plus grands bouleversements économiques, politiques et humains de l'histoire mondiale.
02:25Pour comprendre la naissance de la pensée raciale moderne,
02:29il faut d'abord, je pense, éviter une erreur.
02:32Le racisme n'a pas attendu Christophe Colomb pour exister.
02:35Dans l'Antiquité, des populations ont été méprisées,
02:39rejetées, conquises ou voire même réduites en esclavage.
02:43Les sociétés humaines ont depuis très longtemps construit des frontières
02:47entre ceux qui appartiennent au groupe et ceux qui sont considérés comme étrangers.
02:53Mais toutes les formes d'hostilité ne sont pas encore du racisme au sens moderne qu'on entend.
02:59Il existe une différence entre détester un peuple, la xénophobie aussi,
03:04combattre une religion ou mépriser un étranger.
03:07Et de l'autre côté, considérer que des caractéristiques physiques,
03:11morales ou spirituelles, sont inscrites dans un groupe
03:15de manière durable, naturelle et hérédité.
03:18C'est précisément cette transformation qui commence à se dessiner au Moyen-Âge.
03:23Et dans l'ouvrage sur lequel je vais m'appuyer aujourd'hui,
03:25qui s'appelle Capital et Rage de Sylvie Laurent,
03:27cette dernière, à la page 63 écrit ceci, je cite.
03:30« La conjonction particulière de la stigmatisation, des discriminations et de l'idée
03:35de très infamant héréditaire et médiévale. »
03:38Cette phrase est essentielle.
03:40Le Moyen-Âge européen ne connaît pas encore la race biologique
03:44telle qu'elle sera formulée plusieurs siècles plus tard.
03:47Mais il voit, contrairement et progressivement,
03:50apparaître l'idée que certains groupes porteraient collectivement des marques négatives.
03:55Ces marques ne seraient plus seulement liées au comportement d'un individu.
03:59Elles seraient attachées à son origine, à sa filiation, à sa communauté,
04:04parfois même à son corps.
04:05À partir de là, l'étranger n'est plus seulement celui qu'on croit autrement.
04:11Non, il devient celui dont la différence est supposée profonde, durable et transmissible.
04:17Dans la chrétienté médiévale, l'unité religieuse joue un rôle central.
04:21La société chrétienne se pense comme un seul corps,
04:26un ensemble organique dont chaque membre doit participer à l'unité spirituelle.
04:31Dans l'ouvrage, encore une fois, cette idée apparaît à travers l'expression latine
04:35« corpus mysticum », le corps mystique.
04:39La communauté chrétienne est imaginée comme un corps collectif.
04:42Mais dès qu'une société se présente elle-même comme un corps,
04:46elle commence aussi à désigner ce qui menacerait son intégrité,
04:52qui appartient au corps, qui se situe à sa périphérie
04:56et qui est considéré comme une blessure, une maladie ou un danger intérieur.
05:02Cette logique concerne notamment les juifs présents au sein de la chrétienté
05:07et les musulmans installés à ses frontières ou dans les territoires disputés.
05:12À première vue, il s'agit donc d'un affrontement religieux.
05:15Mais progressivement, la frontière entre croyance et origine devient plus difficile à distinguer.
05:22Une personne peut se convertir.
05:24Mais que se passe-t-il lorsque sa conversion est jugée insuffisante ?
05:28Lorsque son ascendance continue de la rendre suspecte ?
05:32Lorsque l'on considère que le passé religieux de ses parents demeure inscrit en elle ?
05:39C'est là qu'une logique de filiation commence à prendre petit à petit le relais de la simple opposition
05:46théologique.
05:46Et c'est précisément là que tout bascule.
05:49Car à partir du moment où la différence est pensée comme transmissible,
05:53la conversion ne suffit plus nécessairement à effacer le soupçon.
05:58Vous comprenez ?
05:58La croyance peut changer.
05:59L'origine, elle, devient une marque que la société refuse d'oublier.
06:04Ce mécanisme apparaît notamment dans la péninsule ibérique,
06:08où se développent des politiques de distinction entre les vieux chrétiens, eux,
06:13et les nouveaux convertis issus du judaïsme ou de l'islam.
06:17Cette histoire est complexe, comme vous le comprenez.
06:19Et les historiens débattent de la manière dont elle doit être reliée au racisme moderne.
06:24Il serait donc trompeur, je pense, d'affirmer que le racisme biologique serait né entièrement au Moyen-Âge.
06:30Mais on peut, contrairement, identifier un changement majeur.
06:34Des groupes humains commencent à être enfermés dans une identité collective supposée du rap.
06:39Et Sylvie Laurent, toujours à la page 63, dit ceci, je cite.
06:42« Forme initiale de la racialisation moderne ».
06:45Le mot important dans cette phrase, c'est la racialisation.
06:48Pourquoi ?
06:49Parce que la racialisation ne désigne pas simplement, je dirais, le fait de remarquer des différences physiques.
06:55Elles désignent le processus par lequel une société transforme des différences réelles ou imaginaires en hiérarchie.
07:03Une couleur de peau, par exemple, une origine, une religion, un nom, une soi-disant ascendance
07:10deviennent alors des signes auxquels on attribue une valeur, une certaine valeur.
07:15Et certains groupes sont associés à la pureté, à la civilisation, à la raison ou au pouvoir, comme les Grecs
07:21anciens le disaient.
07:21D'autres, par contre, sont présentés comme dangereux, inférieurs, impies, même incapables de se gouverner ou destinés à être dominés.
07:30Et cette hiérarchie ne reste jamais seulement dans les idées.
07:33Elle produit des droits différents.
07:35Elle détermine qui peut posséder des terres, qui peut exercer un pouvoir,
07:40qui peut même être expulsé ou qui peut être encore soumis et bientôt, qui peut être réduit en esclavage.
07:51Pour comprendre comment cette frontière religieuse va être projetée sur le monde,
07:57il faut revenir, comme je le disais en préambule, aux croisades.
08:00Dans le récit européen traditionnel,
08:03les croisades sont souvent présentées comme une série d'expéditions militaires
08:07destinées à reprendre les lieux saints.
08:10Mais leur importance dépasse largement le ce qu'on appelle Proche-Orient.
08:15Elles participent à la formation d'une critique,
08:17une culture politique dans laquelle la conquête peut être présentée comme juste
08:23lorsqu'elle est menée contre ceux qu'on désigne comme les ennemis de la foi.
08:27La guerre ne sert donc plus seulement à défendre un territoire.
08:31Elle peut devenir une mission.
08:34Et lorsque la conquête devient une mission,
08:36celui qui attaque peut se présenter non pas comme un agresseur,
08:39mais comme le représentant d'un ordre supérieur.
08:42Et toujours à la page 63, Sylvie Laurent dit ceci, je cite.
08:45La première entreprise occidentale de colonisation.
08:48Elle dit cela pour qualifier les croisades.
08:51L'utilisation du mot colonisation dans ce contexte doit être,
08:55je pense, maniée avec prudence.
08:57La colonisation médiévale n'est pas identique aux empires coloniaux du 19 et du 20e siècle, non.
09:04Mais certains mécanismes sont déjà visibles.
09:06Nous parlons par exemple de conquête militaire,
09:08d'occupation de territoire,
09:09de création d'États,
09:10d'installation de populations venues d'Europe
09:13et transformation des populations locales indigènes en groupes dominés.
09:17Les croisades construisent surtout une idée fondamentale.
09:22Des terres peuvent être considérées comme légitimement occupables
09:26dès lors qu'elles sont entre les mains de ceux qui sont présentés contre des ennemis,
09:30je le disais, de la vraie foi.
09:32Et ce raisonnement ne va pas disparaître avec la fin des croisades en Orient, non.
09:36Il va se déplacer.
09:37Il va voyager vers la péninsule ibérique.
09:40Pendant plusieurs siècles, comme je vous le disais,
09:42les royaumes chrétiens progressent vers le sud
09:44en conquérant les territoires musulmans d'Alandalus.
09:48Ce processus est connu sous le nom de Reconquista.
09:51Le mot lui-même produit déjà un récit politique.
09:54Parler de reconquête, c'est présenter l'expansion chrétienne,
09:58non pas comme une conquête nouvelle,
10:00mais comme la récupération que l'on pourrait qualifier de légitime d'un territoire
10:05qui lui aurait toujours appartenu.
10:07Les terres peuvent être alors prises.
10:09Les populations peuvent être converties, expulsées ou soumises.
10:13Et les biens peuvent être redistribués à ceux qui ont participé à la conquête.
10:18Nous voyons donc se mettre en place une mécanique qui sera bientôt projetée sur l'Atlantique.
10:22D'abord, on désigne un adversaire comme extérieur à l'ordre légitime.
10:27Ensuite, on transforme la guerre contre lui en mission.
10:31Puis, pour finir, on considère que sa défaite autorise l'appropriation des terres,
10:37de ses ressources et parfois même de son travail.
10:39Cette mécanique ne s'arrête pas avec la prise de grenade en janvier 1492.
10:44Au contraire, elle vient d'acquérir une force politique majeure et immense.
10:48Les souverains ibériques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon,
10:52viennent d'achever la conquête du dernier royaume musulman de la péninsule.
10:57L'Espagne chrétienne se présente désormais comme victorieuse, unifiée
11:01et appelée à jouer un rôle universel.
11:04Et c'est dans ce contexte précis que Christophe Colomb présente son projet.
11:09On raconte parfois son voyage comme l'aventure presque solitaire d'un navigateur
11:13soi-disant visionnaire cherchant une nouvelle route vers l'Asie.
11:18Mais cette image efface le monde politique dans lequel son expédition devient possible.
11:23Christophe Colomb ne navigue pas seulement avec des cartes à l'aveugle.
11:27Il navigue avec l'imaginaire de la croisade, la recherche du profit,
11:32le désir de conversion et la volonté d'étendre la puissance de la monarchie.
11:37Son voyage, réunis dans un même projet, quatre ambitions.
11:42La foi, la conquête, le commerce et l'accumulation de richesses.
11:47Cette association n'est pas un détail, elle est au cœur même de notre histoire.
11:56Sylvie Laurent donne à cette articulation un titre particulièrement puissant.
12:01Elle dit « les croisades du capital ».
12:04Cette expression résume la fusion de deux dynamiques que l'on présente trop,
12:09mais vraiment trop souvent, séparément.
12:12D'un côté, vous avez une ambition religieuse.
12:14Étendre l'empire du Christ, convertir les peuples non-chrétiens
12:18et imposer l'autorité de la chrétienté.
12:20Et de l'autre, vous avez une ambition beaucoup plus matérielle.
12:24Trouver de nouvelles routes commerciales, acquérir des terres,
12:28extraire des métaux précieux et organiser la production de richesses.
12:32Nous parlons de mercantilisme.
12:34Or, en 1492, ces deux logiques ne s'opposent pas.
12:38Elles s'alimentent, elles se conjuguent.
12:40Sylvie Laurent, dans l'ouvrage, à la page 60, dit ceci.
12:42Le double élan missionnaire de 1492,
12:45« Établir l'Empire du Christ au-delà des mers
12:47et bâtir un nouveau monde du commerce et de la production de richesses »
12:52marque la consanguinité du religieux et du matériel dans la genèse du capitalisme. »
12:57Le mot « consanguinité » est ici volontairement très fort.
13:00Il ne s'agit pas simplement de dire que la religion aurait servi de prétexte à des intérêts économiques.
13:06Non, ce serait, je pense, beaucoup trop simple.
13:09Les acteurs de cette époque peuvent croire sincèrement à leur mission spirituelle,
13:13tout en cherchant le profit, le pouvoir et les richesses.
13:16Les religieux et le matériel ne sont pas deux masques que l'on pourrait interchanger facilement séparables.
13:25Non, ils parlent le même langage.
13:27Ils ont la même vision.
13:29La conquête est présentée comme une œuvre de foi.
13:31Mais cette œuvre donne également accès à des terres, à des ressources et à une main d'œuvre.
13:36La conversion devient une justification de l'occupation.
13:39Et l'occupation rend possible l'exploitation.
13:43À partir de ce moment-là, le christianisme n'est donc pas seulement, vous l'avez compris,
13:46une croyance personnelle.
13:48Il devient une infrastructure politique.
13:51Il permet de définir les autorités légitimes,
13:54les peuples pouvant être conquis et les territoires pouvant être appropriés.
13:58Toujours à la page 60, Sylvie Laurent dit ceci, je cite,
14:02« Le christianisme donne une mission.
14:04Feuille de route, infrastructure légale et langage à ce premier âge du capitalisme. »
14:08La formule est fondamentale, vous l'avez compris.
14:11Une mission.
14:12Parce que la conquête est présentée comme un devoir spirituel.
14:16Une feuille de route.
14:18Parce qu'elle indique qui doit être converti ou soumis.
14:21Une infrastructure légale.
14:22Parce que l'expansion n'est pas laissée à la seule initiative d'aventuriers.
14:27Elle est encadrée par les monarchies, les institutions religieuses, les contrats et les textes juridiques.
14:33Enfin, je dirais même un langage.
14:35Parce qu'il faut raconter la violence pour la rendre acceptable.
14:39On ne dit pas seulement que l'on attaque.
14:41On dit que l'on évangélise.
14:44On ne dit pas seulement non plus que l'on vole une terre.
14:47On dit que l'on apporte la foi et la civilisation.
14:51Et pour une autre tournure, on ne dit pas non plus seulement que l'on soumet un peuple.
14:55On affirme que l'on le conduit vers le salut.
14:58Mais derrière ce vocabulaire, derrière cette grammaire, une transformation considérable est en cours.
15:04Des territoires entiers vont être intégrés dans une économie mondiale dominée par les puissances européennes.
15:11Des populations vont être déplacées, exploitées ou anéanties.
15:15La terre, les forêts, les métaux et les corps vont être évalués en fonction de ce qu'ils peuvent produire.
15:22Et le monde vivant va progressivement être divisé tout clairement entre ceux qui possèdent une valeur en soi et ceux
15:28qui n'existent qu'en tant que ressources.
15:36Une conquête ne repose jamais uniquement sur la force.
15:39Pour durer, elle a besoin de récits, d'institutions, de règles aussi.
15:44Les puissances européennes ne veulent pas simplement conquérir, vous l'avez compris.
15:47Elles veulent transformer leur conquête en droit.
15:50C'est ici qu'interviennent les textes que Sylvie Laurent regroupe sous l'expression de « Doctrine de découverte ».
15:57Il s'agit notamment de plusieurs bulles papales du XVe siècle.
16:00Ces textes fournissent aux monarchies ibériques un cadre théologique, politique et juridique, pour conquérir des territoires non-chrétiens.
16:07L'expression « découverte » peut sembler presque innocente.
16:12« Découvrir » dans le langage courant signifie trouver quelque chose que l'on ne connaissait pas, nous sommes bien
16:17d'accord.
16:17Mais dans cette histoire, « découvrir » ne signifie pas simplement voir une terre pour la première fois.
16:23Les territoires dits « découverts » sont déjà habités.
16:27Ils possèdent déjà leur structure, leur société, leur autorité, leur langue, leur culture et leur système politique.
16:34La prétendue découverte fonctionne donc, vous l'avez compris, comme une opération de pouvoir.
16:38Elle permet à l'Européen qui arrive de considérer que sa présence crée un nouveau droit supérieur aux droits des
16:47populations présentes.
16:48Le territoire n'est plus défini par ceux qui l'habitent, il est redéfini par celui qui prétend le découvrir.
16:55En juin 1452, la bulle papale d'Oumdiversas accorde au roi du Portugal le droit d'attaquer et de soumettre
17:02les musulmans,
17:03les païens et les autres populations non-chrétiennes désignées par le texte.
17:07Le souverain portugais reçoit notamment l'autorisation de capturer leurs biens et d'eux, je cite à la page 61,
17:13« réduire leurs personnes à l'esclavage perpétuel et de les engager à son usage et à son profit ».
17:18Arrêtons-nous quelques instants, quelques secondes sur cette phrase.
17:22L'esclavage n'est pas ici présenté comme un accident incontrôlé de l'impression, ou plutôt de l'expansion, je
17:29dirais, européenne.
17:30Il est autorisé dans un texte, la capture des êtres humains est associée à leur utilisation et au profit que
17:37l'on peut tirer de leur travail.
17:39La mission spirituelle, elle, et l'intérêt matériel apparaissent dans la même architecture.
17:45Et Sylvie Laurent, toujours dans l'ouvrage à la page 61, résume cette logique par une phrase particulière, je cite,
17:51« D'emblée, la traite négrière est ainsi parée des atours de la mission ».
17:55Dit autrement, la mise en esclavage des Africains peut être enveloppée dans le langage de la foi.
18:01L'exploitation est présentée, vous l'avez compris, comme compatible avec le salut.
18:05La violence, elle, est couverte par la mission.
18:08Quelques années plus tard, la bulle Romanus Pontifex réaffirme les prétentions portugaises sur les terres conquises le long des côtes
18:16africaines.
18:17Puis, après le voyage de colons, la bulle Inter Saeterra, promulguée en mai 1493, attribue à l'Espagne des droits
18:26sur les terres situées de l'autre côté de l'Atlantique.
18:28Ces décisions participent à la construction d'un monde dans lequel les monarchies européennes se reconnaissent, entre elles, le droit
18:35de se partager des territoires habités par d'autres peuples.
18:38Cela ne signifie pas que les populations autochtones acceptent ces décisions.
18:42Il faut bien en être conscient.
18:43Elles résistent, négocient, combattent et se réorganisent.
18:46Il ne faut jamais raconter la colonisation comme si les Européens avaient simplement agi face à des sociétés passives.
18:54Mais, du point de vue des institutions européennes, une infrastructure de légitimation est mise en place.
19:00Sylvie Laurent, toujours à la page 61, écrit que ces textes consacrent le droit de, je cite,
19:05« conquérir, asservir, exploiter les terres et les peuples africains, puis américains ».
19:10Trois verbes.
19:12Conquérir, asservir et exploiter.
19:13D'abord, prendre le contrôle politique.
19:17Ensuite, soumettre les populations.
19:19Et enfin, tirer de la valeur de leurs terres, de leurs ressources et de leur travail.
19:25Et c'est précisément l'enchaînement que nous allons retrouver en Amérique.
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