00:00Et l'invité d'On n'arrête pas l'écho ce samedi 20 juin, c'est le gouverneur de la
00:03Banque de France.
00:04Bonjour et bienvenue Emmanuel Moulin.
00:06Bonjour Alexandra Bensaïde.
00:07Et merci d'avoir choisi On n'arrête pas l'écho pour votre première interview radio.
00:11Vous avez été nommé le 2 juin dernier.
00:14Alors, après le Covid, après la guerre en Ukraine qui dure toujours,
00:17les Français sont donc en train de vivre un troisième grand choc.
00:21C'est le conflit au Moyen-Orient.
00:23La préoccupation pour le pouvoir d'achat, on l'a dit, elle revient en force.
00:26Emmanuel Moulin, dites-nous, est-ce que les Français ont raison d'être inquiets
00:30pour leur pouvoir d'achat, pour leur salaire ?
00:33Alors, évidemment, la guerre en Iran et au Moyen-Orient, elle a provoqué un choc énergétique.
00:40Mais l'objectif de la Banque centrale, c'est justement d'éviter une augmentation trop forte de l'inflation.
00:46Au-delà de ce choc énergétique, il y a une diffusion de l'inflation
00:50à l'ensemble du panier de biens de consommation.
00:53Et donc, ce sont les décisions que nous prenons pour lutter contre l'inflation.
00:57Et par ces décisions, nous préservons le pouvoir d'achat des Européens.
01:01Là, vous partez tout de suite sur votre autre casquette,
01:04parce qu'en tant que gouverneur de la Banque de France,
01:06vous siégez au Conseil des gouverneurs à la Banque centrale européenne.
01:09Et la semaine dernière, voyant l'inflation en Europe, dans la zone euro,
01:13vous avez donc décidé, pardon, je fais le contexte,
01:16vous avez décidé ce qu'on appelle un durcissement monétaire.
01:19C'est-à-dire que vous avez fait monter le taux de crédit.
01:22Donc vous dites, on voit suffisamment d'inflation dans la zone euro
01:24pour décider qu'il est temps de refroidir la machine, c'est ça que vous dites ?
01:29Alors, ce que nous voyons dans nos prévisions,
01:32c'est une augmentation de l'inflation au-delà de notre cible de 2%.
01:36La Banque centrale européenne, elle a un objectif d'inflation de 2%.
01:40Et là, dans nos prévisions, nous sommes au-dessus, nous sommes à 3% en 2026, 2,3% en
01:472027,
01:48et nous ne revenons à notre objectif qu'en 2028.
01:52Et en France, qu'est-ce qui se passe, Emmanuel Moulin ?
01:54Qu'est-ce qu'on dit aux Français pour l'année 2026 ?
01:56Alors, pour l'année 2026, on sera à 2,5% selon nos prévisions,
02:00et puis ensuite, on retombera en dessous des 2%, à 1,7% en 2027 et en 2028.
02:06Mais évidemment, à la Banque centrale européenne, nous regardons la situation de la zone euro,
02:12pas seulement la situation d'un pays de la zone euro, même s'il est aussi important que la France.
02:17Mais sur la France, pardon, et après je reviens à la zone euro,
02:20mais sur la France, est-ce que quand vous dites que l'inflation va monter à 2,5%,
02:24ça veut dire que ce qui nous attend, ce sont des hausses de prix ?
02:29Là, vous parliez de l'énergie, mais vous êtes en train de penser que ça va se diffuser ?
02:32On va voir ça dans les rayons des supermarchés.
02:34Ce qu'on veut éviter, effectivement, c'est une diffusion trop importante
02:38de l'augmentation du prix de l'énergie aux autres composantes de l'indice des prix à la consommation.
02:43Ce qu'on voit aujourd'hui, c'est que ça commence sur les services,
02:46et en particulier les services qui ont une grosse dépendance à l'énergie.
02:52Vous pensez à quoi ?
02:53Les services de transport, les services de transport aérien, la logistique.
02:57Et puis, on peut avoir un impact également sur l'alimentaire.
03:01Et donc, cela, nous voulons l'éviter, nous voulons éviter une spirale inflationniste.
03:07Souvenez-vous 2022, où on a eu une augmentation très forte des prix,
03:12on a atteint des taux d'inflation de presque 6%.
03:15Et on a dit que les banquiers centraux avaient réagi un peu trop tard.
03:17Alors voilà, il ne faut pas avoir la mémoire courte.
03:20Et donc, nous réagissons, mais nous réagissons de manière pragmatique,
03:26assez modeste, puisque nous augmentons notre taux directeur de 25 points de base.
03:30Nous passons de 2 à 2,25.
03:33Et nous avons dit, nous n'enclenchons pas aujourd'hui un cycle haussier des taux.
03:40Nous regarderons à chaque réunion du Conseil des gouverneurs de la BCE,
03:43quelle sera la situation, et nous prendrons les décisions réunion par réunion.
03:48Ça veut dire que vous entendez ceux qui disent, vous êtes gentil,
03:52mais là, l'inflation, elle ne s'est pas encore diffusée.
03:54Vous êtes en train de mettre un jet d'eau froide sur une économie qui est à peine tiède.
03:59Je pense que nous avons pris cette décision, elle est appropriée.
04:02Elle est appropriée, elle est raisonnée, elle est logique.
04:06Et en même temps, nous ne disons pas que nous allons augmenter les taux dans les réunions futures.
04:12Donc, nous avons une économie européenne qui, en fait, est assez résiliente.
04:17L'économie française a connu un peu introduire au premier trimestre.
04:21Mais l'économie européenne est assez résiliente.
04:24Et donc, la décision que nous avons prise, elle est appropriée, adaptée et modérée.
04:29C'est dit.
04:30Emmanuel Moulin, la France, justement, cette semaine, la Banque de France a révisé sa prévision de croissance.
04:35Pour le pays, de 0,9% à 0,5% de croissance.
04:38Donc, c'est de la baisse.
04:39Est-ce que ça veut dire que, jusqu'à présent, nous aussi, on était résilients comme les copains,
04:43mais que là, on est en train de décrocher ?
04:45Alors, on a connu un premier trimestre avec quelques spécificités françaises,
04:50notamment des difficultés sur les chaînes d'approvisionnement de l'aéronautique.
04:54Et c'est un secteur très important pour nos exportations.
04:57Et puis, un impact du vote du budget décalé, notamment sur l'investissement en logement des ménages.
05:03Donc, ce sont des éléments assez spécifiques.
05:07Et ce que nous prévoyons, nous, c'est qu'au deuxième trimestre, on aura une croissance à tône,
05:12car au deuxième trimestre, l'effet du choc énergétique,
05:17notamment lié à la guerre en Iran qui a commencé le 28 février,
05:21se fera sentir principalement sur ce deuxième trimestre.
05:25Alors, il y a d'autres prévisions de l'INSEE qui sont un peu plus optimistes que les nôtres.
05:29J'espère que nous nous trompons et qu'ils ont raison.
05:33Mais, pour l'instant, notre analyse, c'est que le deuxième trimestre sera plutôt à tône,
05:39avec une très, très légère reprise au deuxième semestre de l'année.
05:42Là, on a quand même un protocole d'accord entre l'Iran et les Etats-Unis.
05:47Vous allez me dire, il est fragile.
05:49Est-ce que si ça se passe bien, ça, ça peut nous donner, justement,
05:52cette bouffée d'oxygène qui vous donnerait tort ?
05:55Oui, bien sûr, parce que, notamment, une autre différence entre les prévisions de l'INSEE et les nôtres,
06:00c'est le prix du pétrole.
06:01Nous avons arrêté nos prévisions au 21 mai.
06:04Donc, on était sur des prévisions de prix du pétrole à peu près 100 dollars le baril.
06:09Aujourd'hui, on est autour de 80.
06:10Donc, évidemment, c'est plutôt une bonne nouvelle.
06:13Ce que nous disons, cependant, c'est que le choc énergétique risque d'être persistant,
06:18car revenir à la normale mettra du temps.
06:21Le trafic sur le détroit d'Ormouz, effectivement, se normalise, mais assez lentement.
06:29Il y a aussi eu des destructions de capacités de production dans le Golfe.
06:33Et donc, tous ces éléments vont faire qu'on ne retrouvera pas des prix du pétrole,
06:39ceux d'avant la crise, avant un certain moment.
06:42Un certain moment, vous pensez que ça peut...
06:44C'est très difficile de faire des prévisions sur le prix du pétrole.
06:48Mais on a, je pense, plusieurs mois de réadaptation de la situation avant qu'elle arrive à une situation normale.
06:57Emmanuel Moulin, ce samedi, on a 60 départements qui sont en vigilance orange.
07:01Peut-être que demain, certains passeront en rouge.
07:03On voit que des écoles ferment, que des trains sont annulés.
07:05Et qu'en dit le gouverneur de la Banque de France ?
07:07À quel point la canicule, ça pèse sur notre économie ?
07:09Et à quel point il faudrait investir pour être adapté à ce réchauffement climatique, à ces canicules ?
07:16Alors, pour la Banque de France et puis pour la Banque centrale européenne,
07:19le changement climatique, c'est un risque important, en particulier sur le secteur financier,
07:25puisque ça impacte les actifs des banques, les bilans des banques, et ça impacte aussi les assurances.
07:30Et c'est vrai que l'Europe est soumise à des chocs importants au niveau énergétique
07:37et à des événements climatiques exceptionnels.
07:41Donc, il est important de continuer à investir dans la décarbonation et puis dans l'adaptation.
07:47Du point de vue économique, à court terme, les effets sont à peu près un peu ambiguës.
07:52On ne sait pas très bien si ça a un effet.
07:54Certes, la productivité peut baisser parce que c'est difficile de travailler quand il fait chaud.
07:58Mais en même temps, on peut utiliser plus d'énergie à cause de la climatisation.
08:02Donc, à court terme, il y a un effet qui est un peu ambiguë.
08:05Mais à moyen terme, clairement, ça a un effet négatif sur la croissance.
08:08Et c'est le cas des canicules, mais aussi des incendies, mais aussi des inondations.
08:14On a eu en Europe le cas de la Slovénie, où il y a eu un impact sur le PIB
08:19de presque de 10% sur le PIB de la Slovénie.
08:22Nous, on a eu évidemment les inondations à Valence.
08:25Et donc, on a une multiplication de ces événements climatiques.
08:29Donc, il faudrait trouver l'argent pour investir beaucoup plus ?
08:31Il faut poursuivre, effectivement, nos investissements dans la décarbonation et dans la lutte contre le changement climatique.
08:38Il faut que le secteur financier y contribue.
08:41Et donc, c'est aussi le secteur privé.
08:44Ce n'est pas seulement de l'argent public qui doit être mobilisé.
08:46Je vous pose la question parce que, avant d'être gouverneur de la Banque de France,
08:49vous avez été de 2017 à 2024 directeur du cabinet de Bruno Le Maire, puis patron du Trésor.
08:54Ça veut dire que vous avez un œil particulier sur le budget.
08:56Le budget 2027, avec tout ce qu'on a dit, ça va être mission impossible ?
09:00Non, je ne pense pas.
09:01Je pense que c'est possible de trouver, j'espère que c'est possible de trouver un accord avec les
09:07forces politiques
09:09pour avoir un budget pour 2027.
09:11C'est indispensable parce qu'on ne peut pas fonctionner avec une loi spéciale pendant six mois.
09:17Donc, je pense que tout le monde a intérêt à trouver un accord sur le budget
09:21pour aborder sereinement la période des élections présidentielles.
09:24Et en tout état de cause, il me semble qu'après l'élection présidentielle, il y aura un budget rectificatif.
09:29Donc, les choix politiques qui seront ceux du nouveau président et d'une éventuelle nouvelle majorité
09:34pourront s'exprimer dans un projet de loi de finances rectificatif à l'été après les élections.
09:41Donc, vous dites qu'il faudrait un budget au 31 décembre 2026, il ne faudrait pas une loi spéciale ?
09:44Il faudrait un budget soit au 31 décembre, soit au début de l'année s'il faut un peu plus
09:48de temps.
09:49Mais effectivement, c'est mieux d'avoir un budget pour la confiance de nos concitoyens,
09:55pour la confiance des entrepreneurs et pour qu'on soit sur un environnement plus stable en termes de croissance économique.
10:02Dernière question, vous avez été nommé le 2 juin, votre nomination a été validée au Parlement,
10:08mais ce n'est pas passé comme une lettre à la poste.
10:10Pour le dire en clair, certains, le RN, la gauche, vous reprochent un manque de légitimité
10:16ou plutôt un manque d'indépendance pour votre proximité avec Emmanuel Macron.
10:21Qu'est-ce que vous leur avez répondu ? Qu'est-ce que vous leur dites ?
10:23Je leur ai répondu que ça fait 30 ans que je suis un serviteur de l'État.
10:30J'ai toujours dit ce que je pensais aux personnes avec qui j'ai travaillé.
10:35Et puis l'indépendance, elle est consubstantielle à l'institution de la Banque de France et à la fonction de
10:42gouverneur.
10:42Et donc, j'ai cherché à les rassurer.
10:46Et ce qui m'a rassuré aussi, c'est qu'il y a un consensus sur l'indépendance de la
10:50Banque de France autour des forces politiques.
10:53Emmanuel Moulin, le nouveau gouverneur de la Banque de France.
10:55Merci d'avoir été invité. On n'arrête pas l'écho.
10:57Merci.
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