00:00Le Président de la Mutualité Française et l'invité d'On n'arrête pas l'écho,
00:04bonjour et bienvenue Eric Chenu.
00:06Bonjour Alexandra Benzaie.
00:07Vous êtes donc à la tête d'une fédération qui regroupe environ 500 mutuelles,
00:11vous faites de la complémentaire santé, de l'épargne-retraite, de la prévoyance.
00:17Il y a combien de Français qui sont protégés par les mutuelles ?
00:20A peu près 35 millions de femmes et d'hommes dans notre pays.
00:23On a écouté ensemble ce reportage.
00:25La santé mentale est donc devenue, pas seulement au boulot, la santé mentale en général,
00:29est devenue le premier poste de dépense de l'assurance maladie.
00:33Si on se concentre sur le monde du travail, dans le reportage on entend cette syndicaliste qui dit
00:38il faudrait reconnaître certaines dépressions ou anxiétés liées au travail en maladie professionnelle.
00:44Vous en pensez quoi de cette idée ?
00:46Oui, dans un certain nombre de cas, les risques psychosociaux peuvent induire des pathologies de santé mentale
00:52qui ont un lien direct avec l'activité professionnelle, les conditions de travail.
00:58Elles peuvent, et dans un certain nombre de cas, elles doivent être reconnues en tant que maladies professionnelles.
01:04Mais ça a été très bien dit dans le reportage.
01:06On voit qu'on n'a pas suffisamment cette culture de la prévention, du dépistage précoce,
01:11de faire en sorte que quand une difficulté arrive, on intervienne le plus vite possible pour éviter qu'elle ne s'enquiste.
01:18La solution, ce n'est pas seulement de la prescription de molécules d'anxiolytiques, d'antidépressants.
01:25C'est aussi comment on modifie les modalités de travail, le management,
01:30et comment on fait en sorte, dans le champ du travail, dans le secteur public comme dans le secteur privé,
01:34pour faire en sorte qu'il y ait de meilleures conditions de travail pour l'ensemble de celles et ceux qui oeuvrent au quotidien.
01:42Sinon, on en arrive aussi évidemment à cette explosion, on en a parlé des arrêts de travail.
01:47Quand la Cour des comptes dit qu'il y a des comptes de la Sécu qui dérapent,
01:51il faudrait que les arrêts maladie de moins de huit jours ne soient plus indemnisés.
01:55Le président de la mutualité française, il dit quoi ?
01:58Le risque, c'est que pour beaucoup, ces jours non indemnisés voudront dire des jours où on ne s'arrêtera pas.
02:05Sauf que si les gens sont réellement malades, il vaut bien mieux qu'ils s'arrêtent.
02:10Sinon, on a un risque de propagation des pathologies.
02:16Donc, il faut y faire très attention.
02:18Et on voit bien que ce n'est pas dans une approche comptable court-termiste qu'on va trouver des solutions.
02:23Sur le champ de la santé mentale, c'est en investissant sur la prévention.
02:26Parce que vous rappeliez à juste titre le coût pour l'assurance maladie, les complémentaires santé,
02:31du remboursement en santé, mais aussi en prévoyance de la santé mentale.
02:36Mais le coût de l'inaction en santé mentale est estimé par la fondation fondamentale à 160 milliards pour notre pays.
02:42Plus d'un point et demi de PIB perdu.
02:45Donc, c'est sur tous ces sujets-là où il nous faut réfléchir sur du moyen et du long terme.
02:50Et savoir quand il faut investir.
02:53Pour les jeunes, le rapport de la Cour des comptes de 2023 montre qu'il y a 1 600 000 jeunes qui auraient besoin d'un suivi par un pédopsy.
03:02Enfants, adolescents, jeunes adultes.
03:04Il y en a seulement 850 000 qui aujourd'hui sont suivis.
03:07Ça va avoir des conséquences pour leur vie dans un premier temps.
03:11Mais ça aura des conséquences économiques et sociales pour la société qui sont extrêmement importantes.
03:15Depuis le 1er juin, on a le programme Mon soutien psy qui a été renforcé.
03:19La consultation remboursée est passée de 30 à 50 euros.
03:22Pour l'instant, ça n'a pas beaucoup décollé ce dispositif.
03:25Le fait de dire pour aller jusqu'à 50 euros la consultation, vous pensez que ça va changer la donne ?
03:31Je l'espère.
03:32En 2021, sur l'initiative de l'ensemble des complémentaires santé, les mutuelles, les assureurs, les institutions de prévoyance,
03:39on avait constaté avec la crise sanitaire une dégradation de l'état psychique dans le pays.
03:46Et on avait décidé de prendre en charge 4 consultations neuropsy à 60 euros.
03:50On s'était mis d'accord avec la profession.
03:52Juste pour la mutualité, un français sur deux, ce sont plus de 700 000 personnes qui ont bénéficié de ce dispositif en 2021.
04:00Donc ça montre que quand les conditions d'accès sont simples, que le niveau de prise en charge est bon,
04:05et les professionnels sont mobilisés, et les gens y ont recours.
04:08J'espère que maintenant que les tarifs vont être un peu plus bien calibrés, conformes à la réalité des pratiques de la profession,
04:17j'espère qu'on va sortir du ratage de 2022-2023.
04:23Alors vous revenez, Éric Chenu, d'un tour de France, cette région de l'Hexagone et de l'Outre-mer.
04:28Vous êtes allé à la rencontre des jeunes. Ils vous ont parlé, j'imagine, de santé mentale, d'accès aux soins.
04:34Vous parlez de l'accès aux soins, justement, à l'instant. Ils vous ont parlé de quoi, les jeunes ?
04:38Est-ce que vous les avez trouvés en bon état, en bonne santé ?
04:41Alors, ce qui m'a le plus surpris, c'était extrêmement revigorant.
04:46On a rencontré plus de 1200 jeunes sur l'ensemble de ces 7 rencontres.
04:50C'est leur état de maturité, de lucidité sur l'état de la société.
04:56C'est leur appétence à parler de ces sujets-là, pour eux ou pour les autres.
05:02Quelquefois, ils faisaient le porte-parole de soucis de santé pour leurs camarades, pour des membres de leur famille.
05:09Ils sont très sérieux, nos jeunes. Il y a très peu d'insouciance. C'est quand même assez préoccupant.
05:18Le sujet de la santé mentale a été effectivement mis en haut de la liste de leurs préoccupations
05:25parce que c'est compliqué pour eux de savoir où et comment consulter, de savoir comment on fait les démarches, etc.
05:32Ils ont besoin aussi de lisibilité. Ils ont besoin davantage de proximité, et pas seulement numérique.
05:37Ils nous ont demandé plus d'informations sur les réseaux sociaux, sur les sites,
05:41mais aussi d'avoir des femmes et des hommes en face d'eux, en capacité de les écouter.
05:46Comme leurs aînés, en fait ? Comme les jeunes ont les mêmes désirs que les plus vieux ?
05:50Oui. Finalement, ça s'explique assez bien parce que le système de santé, de protection sociale, n'est pas forcément simple.
05:59C'est vrai que quand on arrive, qu'on s'autonomise, c'est important d'être accompagné.
06:04C'est vraiment quelque chose de très fort qui a été exprimé.
06:08Et ils vous ont parlé de l'accès aux soins ?
06:10Oui. Ça dépendait des villes. On avait volontairement pris des villes très différentes
06:16pour que des collégiens, des lycéens, des étudiants, des jeunes en apprentissage,
06:21par alternance, en insertion de jeunes salariés, parce que c'était des jeunes jusqu'à 30 ans,
06:25tout type de jeunes, des jeunesses, puissent s'exprimer.
06:30Et effectivement, dans un certain nombre de villes, le sujet de l'accès aux soins, l'accès aux spécialités...
06:34Vous êtes allé à Brest ? Vous avez pris sur scène ?
06:36C'est des sujets qui sont beaucoup sortis au Mans, le sujet de l'accès aux soins.
06:41C'est des sujets qu'on a beaucoup entendu à La Réunion, avec la problématique topographique,
06:48des problématiques de déplacement sur l'île, qui se rajoutaient aussi aux déserts médicaux.
06:54Donc c'est tous ces éléments-là qui nous ont mis en avant.
06:57Mais ce que je retiens aussi, c'est quand même un élément d'optimisme,
07:00dans ces temps incertains que nous traversons, c'est leur envie de s'engager,
07:04leur envie de s'impliquer, pas forcément dans des organisations telles qu'on les connaît,
07:11mais ils initient des petites actions de solidarité en proximité.
07:16Et ça, je trouve que c'est plutôt encourageant.
07:18Éric Chenu, quand on parle de l'accès aux soins, on parlait de la géographie des déserts médicaux,
07:22mais il y a aussi le prix.
07:24Les tarifs, par exemple, à l'échelle généraliste, la consultation va être à 30 euros en décembre,
07:29elle est revalorisée, les mutuelles viennent faire un grand bond à leurs tarifs,
07:34on parle de 8% en moyenne, l'UFC dit que c'est même 10%.
07:37Ça va être toujours plus cher d'accéder à la santé, c'est écrit ?
07:41En 20 ans, les dépenses de santé ont un peu plus que doublé dans notre pays.
07:45Parce que la population vieillit, parce que la médecine est de plus en plus technique.
07:49Donc il nous faut, individuellement, collectivement, appréhender cette réalité-là.
07:55Nous, on pense qu'il vaut mieux se protéger mutuellement les uns les autres,
08:01parce que c'est ce qui coûte le moins cher.
08:04Si on renvoie chacun à sa propre protection, les niveaux de prise en charge,
08:10le niveau de reste à charge, à la fin, ça va coûter plus cher.
08:14Donc il faut un haut niveau, au niveau de l'assurance maladie, de prise en charge,
08:18il faut un haut niveau en termes de mutualisation dans nos couvertures,
08:21mais effectivement, ça a un coût.
08:24Et ça, c'est quelque chose qu'il nous faut appréhender.
08:28Vous vous dites qu'il va falloir augmenter les cotisations, il n'y a pas d'autre solution ?
08:33Si, il y a une autre solution, et c'est quelque chose que l'on met en avant,
08:37c'est de travailler davantage sur l'efficience, la pertinence des prescriptions.
08:40Aujourd'hui, on a quand même beaucoup d'actes redondants.
08:44On ne s'appuie pas suffisamment, selon nous, sur les préconisations de la Haute Autorité de Santé,
08:50qui devraient normalement davantage harmoniser les prescriptions médicales ou paramédicales.
08:56Comment aussi on fait en sorte, si on veut garantir un accès aux soins pour tous, sur tout le territoire,
09:02on fait émerger des équipes de soins traitants, où il y a certes médecins généralistes, spécialistes,
09:07mais aussi des pharmaciens, des infirmiers, des psychologues, des kinés,
09:10c'est-à-dire l'ensemble des paramédicaux qui peuvent être des portes d'entrée dans le système.
09:14Sinon, on ne parviendra pas à prendre en charge toute la population.
09:18Vous parliez d'engagement, vous, le président de la mutualité française.
09:22Alors, un mot sur la campagne quand même.
09:24Ces derniers jours, les dirigeants des mutuelles sont montés au créneau contre le Rassemblement National.
09:30Et ça, ce sont des voix rares dans le patronat. Vous vous sentez seul ?
09:34Un peu. J'espère que dans les jours qui viennent, d'autres acteurs économiques prendront leurs responsabilités.
09:42Nous, on fait partie de l'économie sociale et solidaire.
09:45Il y avait le congrès de SS France cette semaine, qui a également pris position.
09:50On est des acteurs de l'économie citoyenne, de l'économie politique, pas au sens partisan,
09:58mais au sens que l'on porte un projet de société.
10:01La mutualité, comme la sécurité sociale, c'est avant tout un projet émancipateur.
10:05Ce que l'on propose en termes de couverture assurancielle, d'offres de soins, d'actions de prévention,
10:10ce ne sont que des moyens pour permettre à chacun de mener sa vie personnelle, professionnelle, familiale,
10:16de pouvoir entreprendre sans craindre un aléa, un accident de la vie.
10:19Tout le monde protège tout le monde.
10:21Et donc, un projet où on vient faire de la priorité nationale de la préférence,
10:26ça altère l'universalisme de la protection sociale.
10:29Quand un projet remet en cause le financement des cotisations sociales,
10:34ça accélère le définancement de la sécurité sociale.
10:37Et donc, pour nous, ça ne peut pas être des solutions qui vont permettre de répondre aux besoins du pays.
10:45On est dans une transition démographique, une transition écologique, une transition numérique.
10:50Donc la question, c'est plutôt davantage de voir comment on appréhende les conséquences économiques et sociales,
10:56épidémiologiques, démocratiques, de l'ensemble de ces grands sujets.
10:59Comment on fait débat pour savoir quelle part de richesse on souhaite allouer à la protection sociale.
11:05Et puis ensuite, comment on la répartit.
11:07Et ça, il n'y a pas de vérité.
11:09C'est des choix.
11:10Soit on socialise et on mutualise et ça coûte moins cher.
11:13Soit on décide au contraire de désocialiser.
11:16On renvoie à chacun sa protection.
11:18Ça coûtera plus cher.
11:19Ça générera davantage d'inégalités.
11:21Mais c'est des choix politiques au bon sens du terme.
11:24Et il faut en débattre.
11:25Éric Chenu, le président de la mutualité française.
11:28Merci d'avoir été l'invité d'On n'arrête pas l'école.
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