00:00L'heure de votre chronique signée Anne Rosencher. Bonjour Anne.
00:02Bonjour Marion, bonjour à tous.
00:04Vous nous parlez ce matin d'une curieuse interaction entre les génériques de série et notre rapport au temps.
00:09Oui, alors je ne vais pas vous le chanter car j'ai le sens du ridicule,
00:13mais de Thierry Lafronde, je ne me souviens de rien, aucun personnage, aucun épisode, seulement du générique.
00:20Un départ tonitruant à la trompette, un air de Moyen-Âge fantasmé
00:24qui me ramène instantanément à l'heure du goûter l'été à Royan, chez ma grand-mère.
00:30A boulotter des tartines après la journée au Club Mickey.
00:33Je précise par coquetterie que Thierry Lafronde à l'époque, c'était déjà une rediffusion.
00:38Pas besoin de le préciser.
00:40Si j'évoque ce matin ce souvenir-là, c'est parce que j'ai lu récemment que nous, spectateurs,
00:46appions de plus en plus les génériques de séries.
00:50C'est Netflix qui en 2017 a conçu en premier le bouton « Passer l'intro »,
00:54constatant que certains utilisateurs le faisaient déjà d'eux-mêmes en avance rapide.
00:59Cinq ans plus tard, en 2022, dernière statistique connue,
01:03ses abonnés cliquaient dessus 136 millions de fois par jour, selon The Economist.
01:09136 millions de fois par jour et la pratique ne cesse de se répandre.
01:13Au Royaume-Uni, la plateforme de la BBC fait état d'une explosion de l'utilisation de ce bouton ces
01:19six derniers mois.
01:21Alors il y aurait bien à dire d'un point de vue artistique.
01:24Imagine-t-on Mad Men sans l'homme qui tombe ?
01:27Sex and the City sans le xylophone qui tintinabule en intro ?
01:31Non, sans, ces séries seraient en quelque sorte incomplètes, inabouties.
01:36Mais c'est d'une autre dimension que je voulais parler ce matin, l'expérience du temps.
01:42De beaucoup de séries que j'ai aimées, je ne me souviens presque plus que du générique.
01:47C'est le moment où cristallisent les sensations, les rendez-vous avec les personnages,
01:52l'impression générale qu'on gardera du tout.
01:56Zapper l'intro, c'est certes passer directement aux choses sérieuses, celles qui divertissent,
02:02mais c'est aussi se passer de celles qui sédimentent.
02:06Et ça, c'est un signe des temps, Anne ?
02:08Oh, il n'est pas nouveau.
02:09Au début du XXe siècle, le philosophe Walter Benjamin avait pour caractériser la modernité
02:15creusait la distinction entre deux termes qui, en allemand, désignent tous deux la notion d'expérience.
02:22Le premier traduit le vécu immédiat, intense, qui surgit et s'épuise.
02:27Le second désigne, lui, l'expérience qui s'accumule, qui dépose et se transmet.
02:34Or, la modernité, selon Benjamin, c'est précisément le triomphe du premier sur le second.
02:40« Ainsi se trouve fixé le prix de l'expérience moderne, écrit-il, la destruction de l'aura par la
02:48sensation du choc. »
02:50Rien de nouveau sous le soleil depuis, me direz-vous.
02:52Notre époque apporte ses bascules, grandes et petites.
02:55Elle apporte aussi ses rééquilibrages.
02:58Il ne faut pas voir partout matière à se lamenter, mais à réfléchir, oui.
03:03Peut-être la prochaine fois, hésitera-t-on au moment d'appuyer sur la touche « Passer l'intro »
03:09et de zapper la sédimentation ?
03:11En attendant, je vous laisse avec mes tartines et ma plage écrasée de soleil à Royan.
03:17Et on entend le générique de Thierry Lafronde.
03:21Merci Anne Rosencher, directrice déléguée du journal L'Express.