00:00La question philo, Charles Pépin, et vous essayez ce matin de répondre à cette question que vous pose Camille.
00:07Pourquoi est-ce si difficile de dire « je ne sais pas » ?
00:11Eh bien j'aime beaucoup cette question et je serais bien tenté de vous répondre que « je ne sais
00:14pas ».
00:15Mais on ne nous a pas appris à le faire et même à l'école on nous apprend plutôt à
00:18savoir,
00:19à répondre à des contrôles de connaissances plutôt qu'à des vérifications de non-savoir.
00:24Pourtant c'est tellement bon et simple et parfois même libérateur de savoir dire « je ne sais pas ».
00:30C'est d'ailleurs de là qu'est née la philosophie, c'est la très belle déclaration de Socrate «
00:35je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien ».
00:37Oui et c'est pourquoi cette phrase est essentielle, car si je sais que je ne sais pas, alors je
00:42vais désirer savoir,
00:43interroger l'autre, peut-être même l'écouter et je vais être lancé dans l'aventure de la curiosité par
00:49cette reconnaissance de mon non-savoir.
00:52Car si évidemment je sais tout, à quoi bon rencontrer l'autre, à part pour lui asséner toutes les vérités
00:57que je sais déjà ?
00:58Non seulement la reconnaissance de mon non-savoir va me rendre curieux, mais en plus elle est peut-être une
01:04définition de mon intelligence.
01:06Comment ça ?
01:06Enfin, pour être plus juste, c'est ce que les neurosciences appellent la métacognition,
01:11pour être intelligent, il faut savoir ce que l'on sait et savoir ce que l'on ne sait pas.
01:16Autrement dit, la bêtise n'est pas de ne pas savoir, mais de ne pas savoir que l'on ne
01:20sait pas.
01:21Vous vous rendez compte à quel point on se trompe quand on pense qu'on va sembler bête si on
01:25répond qu'on ne sait pas,
01:26alors qu'encore une fois, savoir qu'on ne sait pas, c'est l'intelligence même.
01:30Et d'ailleurs c'est pourquoi l'IA, lorsqu'elle est mal utilisée, peut nous rendre moins intelligents,
01:35car nous ne savons plus ce que nous savons et nous ne savons plus non plus ce que nous ne
01:39savons pas.
01:40Par ailleurs, c'est aussi une belle aventure de la confiance.
01:43Il faut être confiant, avoir une assurance pour poser ça là, je ne sais pas.
01:48Je suis confiant, serein, je me connais assez bien pour le poser clairement, je ne sais pas.
01:55Mais vous avez été professeur de lycée Charles et pendant des années vous l'avez vécu cette expérience ?
01:59Carrément, pendant 25 ans et je peux vous dire que quand on dit à des élèves je ne sais pas,
02:03ça les libère, ça les renvoie à leur responsabilité, à leur recherche, à leur curiosité, à leur intelligence.
02:10Ça n'est rien d'autre que la méthode socratique, la maïotique, l'art d'accoucher les esprits,
02:15reposée sur la puissance de ce non-savoir.
02:18Enfin, il y a autre chose, dans notre époque de crispation identitaire et d'invective idéologique,
02:23quand tout autour de vous, tout le monde s'insulte, devenant une caricature de lui-même,
02:28quand n'importe quel sujet de polémique devient prétexte à affrontement identitaire,
02:32et qu'alors, ça va vous rappeler des souvenirs, tout le monde se tourne vers vous pour vous demander,
02:36alors et toi, tu en penses quoi ?
02:38Eh bien, je vais vous donner une méthode, vous pouvez marquer un petit temps d'arrêt,
02:41dire que vous avez bien écouté les uns et les autres, trouvez tous les arguments plutôt intéressants,
02:47et là, quand les têtes se tournent vers vous, mais vous, au fond, vous ne savez pas.
02:51Alors, en posant ça simplement, alors par ce mélange de douceur et d'assurance,
02:56vous renvoyez chacun à sa propre violence.
02:59Et qui sait, peut-être, dans le meilleur état des cas où vous faites douter chacun de sa prétendue certitude,
03:05de sa prétendue conviction, alors peut-être, tout le monde va arrêter de crier.
03:10Elle est là aussi, la vertu de ce scepticisme, la puissance de cette douceur sceptique.
03:16Alors j'avoue, une douceur un peu manipulatrice, car elle est quand même un peu une agression pour tous ceux
03:21qui sont convaincus.
03:22« L'opinion est du genre du cri », écrivait Platon dans le Phileb.
03:26Alors oui, chère Camille, ne crions plus, apprenons à dire tout bas, sans crier, mais avec fermeté quand même,
03:33« je ne sais pas ».
03:34Et d'ailleurs, à force de dire parfois clairement « je ne sais pas »,
03:39quand on affirmera dans d'autres cas que l'on sait, on en sera d'autant plus convaincant.
03:44Merci Charles Pépin, c'était la question philo et...