00:00Benjamin Duhamel, vous recevez le président du CNC.
00:03Les trois lettres de l'institution qu'il dirige sont au cœur de ce qu'on appelle désormais communément la
00:07bataille culturelle.
00:08Le CNC garante la vitalité du cinéma français pour les uns,
00:11mammouth idéologisé qu'il faudrait supprimer pour le rassemblement national.
00:15Bonjour Gaëtan Bruel.
00:17Bonjour.
00:18Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter en direct du Festival de Cannes.
00:21Je voudrais bien sûr, pour commencer, vous entendre sur le coup de tonnerre qui secoue le cinéma français.
00:25Le point de départ, c'est cette pétition de plus de 600 professionnels, parue il y a une semaine,
00:30qui s'inquiète de l'emprise de Vincent Bolloré sur le secteur.
00:33Réponse de Canal+, hier, par la voix de son président Maxime Saada,
00:37qui annonce ne plus vouloir travailler avec ceux qui ont signé cette pétition contre son actionnaire.
00:42Parmi les signataires, il y avait notamment l'actrice Juliette Binoche, Swan Arlo.
00:47Quel regard est-ce que vous portez sur cette déclaration, Gaëtan Bruel ?
00:50Est-ce que ça veut dire que le premier financeur du cinéma français ne supporte pas la critique ?
00:54Vous savez, notre modèle, il a trois piliers fondamentaux.
00:57France Télé, Canal+, et le CNC.
00:59Et à un moment où, effectivement, on devrait être plus unique que jamais, j'ai un certain sentiment de gâchis.
01:04Sur les propos de Maxime Saada, j'ai du mal à croire que ce soit autre chose qu'une réaction
01:09à chaud.
01:10Tout le reste de son propos, qui a été rapporté par ailleurs, était de nature à calmer les esprits.
01:15Il a notamment eu des mots très forts de défense du CNC.
01:18Ce point a moins été relevé.
01:19Je trouve que c'est dommage parce que, justement, la défense claire et nette du CNC par le patron de
01:24Canal+,
01:24devrait justement intéresser ceux qui s'inquiètent du positionnement de Canal dans le contexte politique actuel.
01:30Sur le point précis que vous soulevez, la question de la réaction à la tribune,
01:34pour le coup, on peut regretter sa réaction qui aggrave les clivages de rassemblées.
01:39Mais c'est vrai qu'il faut rappeler que, sur le plan de la liberté d'expression, ça pose question.
01:44Parce que le droit à la critique, ça fait partie de ce principe fondamental.
01:48Et à nouveau, on peut être d'autant plus surpris de cette réaction que Canal, jusqu'à présent,
01:53a toujours fait honneur à ce principe en soutenant tous les cinéastes.
01:57Dominique Molle pour Dossier 137, Boris Loeschkin, Histoire de Souleymane, c'est Canal.
02:02Il faut le rappeler.
02:03Gaëtan Bruel, je m'arrête un instant sur ce que vous dites.
02:05Vous dites que ça ne peut pas être autre chose qu'une réaction à chaud,
02:08même si ça pose des problèmes de liberté d'expression, c'est ce que vous venez de dire il y
02:12a un instant.
02:13Quand on voit l'effet concret que pourrait avoir cette décision,
02:16c'est-à-dire, par exemple, se dire que désormais Canal, plus premier financeur du cinéma français,
02:20ne financerait plus des projets dans lesquels vous auriez Swan Arlo,
02:23qui a reçu plusieurs César pour ses films, ça, ce n'est pas une réaction à chaud.
02:26C'est, au fond, en quelque sorte, la crainte des pétitionnaires confirmée.
02:31Cette idée qu'on n'aurait pas le droit d'émettre une critique contre l'actionnaire de Canal+.
02:35Ça, ce n'est pas seulement une réaction à chaud, ça a un impact très concret sur le cinéma français.
02:41Honnêtement, moi, je n'étais pas là quand il a eu ce propos,
02:43mais je crois qu'on est en train de devenir tous, les uns et les autres,
02:47les jouets d'emballement et de polémiques qui nous desservent collectivement.
02:50Moi, ça me fait penser à un titre d'un film fameux, aujourd'hui, oublié des années 80,
02:54« calmons-nous et buvons frais ».
02:56Donc, vous espérez que Maxime Saada, au fond, revienne sur ses propos
03:00et qu'il n'empêche pas qu'il ne cesse pas de financer ceux-là même qui ont signé cette
03:05pétition ?
03:06Moi, je n'ai pas de doute sur l'intention de Canal.
03:08Ce festival de Cannes le montre magnifiquement.
03:10Canal, c'est toujours le premier soutien privé de la plus grande diversité du cinéma français.
03:16Et d'ailleurs, c'est tout l'enjeu de la tribune, peut-être qu'on va en parler.
03:18Oui, justement, cette tribune Gaëtan Bruel, puisqu'il faut revenir au point de départ,
03:22un texte qui appelait à zapper Vincent Bolloré, qui dénonçait le risque, je cite cette phrase,
03:26d'une prise de contrôle fasciste sur l'imaginaire collectif.
03:30Je rappelle que le point de départ était également le fait que Vincent Bolloré est en train d'acquérir UGC.
03:35Est-ce que vous avez compris les arguments de cette pétition ?
03:38Ou est-ce que vous considérez que c'est un mauvais procès qui est fait aux milliardaires propriétaires de Vivendi
03:42?
03:43Le droit d'exprimer son opinion est souverain, mais le droit de rappeler les faits l'est aussi.
03:48Et à date, je peux vous dire en tant que président du CNC, qu'il est factuellement faux de dire
03:53que Canal aurait renoncé à soutenir toute la diversité du cinéma français.
03:57Je vais être très concret. Canal, c'est la moitié des films français produits chaque année, 100 sur 200.
04:03C'est souvent les films les plus risqués, c'est-à-dire les films sur lesquels d'autres acteurs, par
04:08exemple les plateformes, ne se positionneraient pas.
04:10Je l'ai dit, dossier 137, l'histoire de Souleymane, c'est Canal.
04:14Partir un jour d'Amélie Bonin et tant de premiers films, c'est Canal.
04:17Le dernier film de François Ozon, L'étranger, c'est encore Canal.
04:21Cette année à Cannes, en ce moment, on a 13 films sur 22 en compétition qui viennent de Canal.
04:24Donc moi, je respecte absolument la démarche des signataires de la tribune.
04:29Mais c'est un mauvais procès qu'ils font.
04:31Je ne me retrouve pas dans les faits qu'ils avancent, parce que dans le contexte où nous sommes, on
04:34a évidemment le droit, je crois que c'est ce qu'ils font, d'exprimer des inquiétudes sur l'avenir.
04:39Mais il faut rester précis sur les faits et je crois qu'il faut faire attention aux prophéties autoréalisatrices.
04:44Est-ce que, Gaëtan Bruel, le cinéma peut se passer de Canal+, est-ce que, pour reprendre les termes
04:49de l'expression de cette pétition,
04:50est-ce qu'il serait possible de zapper une entreprise qui investit près de 200 millions d'euros chaque année
04:55dans le cinéma français ?
04:58Tout est toujours possible. Est-ce que ce serait souhaitable ? Je ne pense pas du tout.
05:02C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, à nouveau, Maxime Saada a défendu dans la même intervention, à la
05:07fois France Télé et le CNC.
05:10Car c'est toujours la diversité des financements qui permet la diversité de la création.
05:15Mais je crois qu'il faut aussi, pour cela, pour garder cela, reconnaître le rôle éminent de chacun et notamment
05:19le rôle de Canal.
05:20Moi, c'est ce que je souhaite faire très clairement avec vous ce matin.
05:23Ce débat autour de Canal+, Gaëtan Bruel, il intervient dans un moment où l'institution que vous dirigez, le
05:26CNC,
05:27qui, je rappelle, joue un rôle crucial dans le financement du cinéma français, est prise pour cible,
05:31notamment par le Rassemblement national.
05:33Encore il y a deux jours, le député Thomas Ménager, chez nos confrères de France Info TV, disait la chose
05:37suivante.
05:37Le CNC ne sera pas conservé, ce qui veut dire qu'il sera supprimé.
05:40Il faut que cet argent aille vers d'autres visions de la culture quand il y a des films très
05:43orientés, très woke, très militants.
05:45Donc si je résume le RN Gaëtan Bruel, vous êtes à la tête d'une institution woke militante
05:49qui finance des films pour les lecteurs de Télérama. Est-ce que c'est la réalité ?
05:53Là aussi, il faut rappeler les faits. Deux Français sur trois sont allés au cinéma l'an passé, c'est
05:5845 millions.
05:59Ils y sont allés en moyenne quatre fois dans l'année.
06:01Et surtout, pour 40% des billets qu'ils ont achetés, ils l'ont fait pour des films français.
06:06Donc non seulement les Français aiment le cinéma, mais ils plébiscitent le cinéma français,
06:11avec une part de marché 40% qui est unique en Europe.
06:14Mais c'est pas ce que vous reprochez le RN Gaëtan Bruel.
06:16Le RN vous reproche une forme d'opacité sur la façon dont le CNC oriente tel ou tel financement
06:22vers un certain cinéma qui serait supposément de gauche ou trop centré sur certaines thématiques.
06:30Oui, et on nous reproche de faire des navets qui n'intéressent personne.
06:34Mais en disant cela, on passe justement à côté que la France est l'un des champions mondiaux du cinéma.
06:38Donc rappelons un chiffre dernier.
06:40On est le 23e pays en population, mais le troisième box-office au monde.
06:43Être un pays qui réussit, qui exporte, ça ne nous intéresse pas ?
06:48Donc ça veut dire que vous appelez le RN notamment à ne pas toucher à quelque chose qui fonctionne.
06:53Si le CNC d'aventure était supprimé, ça aurait quelles conséquences sur le cinéma français ?
06:59Supprimer le CNC pour le dire simplement, ce serait payer beaucoup plus pour obtenir beaucoup moins.
07:04Je me permets de dire, quand on parle du CNC, il faut juste arrêter de ne parler que des films.
07:09Il y a un peu un effet d'optique qui est lié, je pense, au logo du CNC au début
07:13des films.
07:13Mais ce soutien au film, ça n'est que 20%, moins de 20% de notre action.
07:17Le CNC aussi par exemple, c'est un soutien majeur pour des séries aussi populaires que 10% HPI, plus
07:23belle la vie.
07:24C'est le soutien surtout à une filière industrielle de 260 000 emplois partout en France.
07:29Il génère d'ailleurs des retombées économiques massives dans tous les territoires.
07:33Quand par exemple, on accueille comme en ce moment, des tournages internationaux comme la quatrième saison de White Lotus.
07:38Et justement, je me permets de le dire à tout le monde, si on veut continuer à attirer ces projets
07:43qui font ruisseler chacun des dizaines de millions d'euros sur nos territoires,
07:46ces dénuités d'hôtels, du chiffre d'affaires pour les commerçants, pour les artisans, on a aussi besoin de pouvoir
07:51assurer sur notre attachement collectif à ce modèle.
07:54Je donne un dernier exemple. Sans le CNC, on va avoir du mal à garder notre parc de salles, 6400
08:00salles partout en France.
08:02Aujourd'hui, c'est grâce au CNC qu'on peut les moderniser, les rénover.
08:06C'est grâce au CNC que 90% des Français vivent ainsi à moins de 30 minutes d'une salle
08:10de cinéma.
08:11Donc, il ne faut pas croire que tout ça, c'est garanti.
08:13Donc, Gaët en Bruel, ça veut dire que vous balayez tous ces reproches d'un revers de main.
08:16Quand, par exemple, vous avez le producteur de la vérité si je mens dans les colonnes du Monde qui dit
08:19la chose suivante.
08:19C'est un repère corporatiste du CNC.
08:21Un temple de l'entre-soi et de la pensée dominante.
08:23J'ai produit une quarantaine de films et je n'ai jamais obtenu l'avance sur recette.
08:27L'avance sur recette, ce sont ces aides sélectives qui sont données par le CNC, notamment pour aider le cinéma
08:32d'auteur.
08:33Qu'est-ce que vous répondez à cet argument sur le manque de transparence ?
08:36Je réponds que l'avance sur recette, par exemple, en 2023, Canal a eu 47 des 52 films soutenus à
08:43l'avance.
08:43Et Canal, pour rester sur l'exemple qui nous occupe ce matin, c'est entre 60 et 90% des
08:49films qui ont l'avance.
08:50Donc, en fait, l'idée selon laquelle ce cinéma n'intéresse personne serait orienté politiquement, je crois que c'est
08:56le fait de gens qui ne sont pas allés au cinéma depuis un certain temps.
09:00Sur la question de l'entre-soi, à ceux qui reprochent l'entre-soi des commissions du CNC, moi, je
09:04veux juste dire que ce modèle, c'est en réalité le plus vertueux.
09:07C'est bien que ce ne soient pas des fonctionnaires, mais des experts qui reflètent tous les métiers du cinéma,
09:12qui, de manière collégiale, choisissent que sont les meilleurs des projets.
09:16Et quand vous avez au Festival de Cannes, cette année, 71 films en sélection qui ont été sélectionnés par ces
09:22commissions, je crois qu'elles n'ont pas mal travaillé.
09:24Merci beaucoup Gaëtan Bruel, qui ce matin au micro d'Inter dénonce donc un sentiment de gâchis après les propos
09:29du patron de Canal. Merci.
09:31Merci.
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