00:15Je suis née dans la violence.
00:18Avant même ma naissance, mon père avait éclaté la tête de ma mère contre un lavabo,
00:23puis il l'a frappée enceinte de sept mois.
00:26Il lui a donné des coups dans le ventre, il lui a perforé un tympan.
00:30C'est dans cette violence que je suis venue au monde.
00:33Ce n'est pas un détail, ce n'est pas un contexte accessoire, c'est le point de départ.
00:40Je n'ai pas découvert la violence, elle me précède.
00:44Elle était là lorsque mon père attaquait déjà l'enfant à naître que j'étais en s'attaquant au ventre
00:49de ma mère.
00:50Et elle ne s'est pas arrêtée.
00:52Elle s'est répétée, déplacée, inscrite dans les corps des femmes qu'il frappait, puis dans le mien.
00:59Cela dit, d'abord, quelque chose d'essentiel.
01:03Donc pour moi, un homme violent ne peut pas être un bon père.
01:06Le juge Durand vous l'a dit.
01:08Les violences conjugales et l'inceste relèvent d'un même système, d'une même logique de domination, d'un continuum.
01:16Cette violence est aussi une emprise psychologique.
01:21Dans ma famille, ou dans ce que je préfère appeler le clan, le silence sur les violences était la règle,
01:27une organisation.
01:29On ne parlait pas, on ne nommait pas, on ne dénonçait pas la figure paternelle.
01:36L'enfant, étymologiquement, une fente, c'est celui qui ne parle pas, c'est celui qui est sans parole.
01:43Mais cela ne veut pas dire qu'il n'a rien à dire.
01:46Cela veut dire qu'il dépend entièrement de celui qui écoute.
01:50Alors comme tous les enfants, je dis bien comme tous les enfants,
01:53« J'ai parlé, à trois ans, mais je n'avais pas les mots.
01:59Alors j'ai parlé avec mon corps.
02:01J'ai reproduit sur ma mère les gestes que mon père me faisait subir.
02:05C'était ma manière de dire.
02:08Elle l'a confrontée et sa réponse a été de l'insulter et de la disqualifier.
02:13J'apprends donc dès mes trois ans que dire ne suffit pas.
02:17Déjà quelque chose se fixe.
02:20Puis on m'a fait jouer.
02:22Mais les jeux de l'orchestre n'étaient pas des jeux.
02:25C'étaient des viols répétés presque chaque week-end.
02:30Le sexe de mon père dans ma bouche en guise de trompette ou de flûte.
02:34Je garde encore aujourd'hui le souvenir de l'odeur,
02:38le souvenir des sensations,
02:40le souvenir des images,
02:43des traces qui restent et qui ne s'effacent pas.
02:47Parce qu'il faut aussi déconstruire l'idée
02:49que l'inceste est le reflet d'une sexualité adulte.
02:52C'est juste la possession du corps de l'autre.
02:56Lorsque j'ai été entendue,
02:58donc adulte,
02:59à la brigade des mineurs,
03:00on m'a demandé de mimer ses actes
03:03avec un crayon qu'on m'a tendu.
03:05Un crayon sale,
03:06posé sur le bureau.
03:07Pour montrer,
03:09pour mesurer,
03:11pour qualifier,
03:13pour décider si ce que j'avais vécu
03:15relevait du viol ou de l'agression sexuelle.
03:18J'ai dû essayer de justifier cela,
03:21encore,
03:22à devoir rejouer ce que j'avais subi,
03:25encore.
03:27Et je vous le dis avec toute la sidération
03:30qui fut la mienne dans ce bureau de la brigade des mineurs
03:33et qui ne m'a pas quittée depuis.
03:36Pensez-vous sincèrement
03:37que la violence que subit un enfant
03:39dans l'inceste
03:41se mesure en centimètres ?
03:44Tout acte d'inceste
03:45est un crime
03:46et devrait être traité juridiquement comme tel.
03:49Et si je suis là aujourd'hui,
03:51malgré la douleur,
03:52malgré ce que cela me coûte,
03:54c'est pour que demain,
03:56un enfant qui parle soit entendu,
03:58qu'on le regarde
03:59et qu'on l'écoute,
04:01qu'on le protège.
04:03Pour les 160 000 enfants par an
04:05qui sont des adultes en souffrance
04:07et en devenir,
04:09pour que cesse
04:10cette inadmissible impunité.
04:13Parce que l'inceste,
04:15c'est un crime familial spécifique.
04:17C'est tuer un enfant
04:18sans lui ôter la vie.
04:20L'inceste heureux n'existe pas.
04:23Jamais.
04:25Face à l'inceste,
04:26le silence de la loi
04:27n'est pas une abstention.
04:28Votre silence ne peut plus
04:30demeurer le complice
04:31des pédocriminels.
04:33Cela doit devenir une décision.
04:35Et cette décision
04:36doit être suivie
04:37de mise en pratique
04:38urgente des textes.
04:41J'espère que cette commission
04:42ne restera pas l'être morte
04:43comme les 82 recommandations
04:45de la civis
04:46qui ne sont toujours pas appliquées.
04:49Imaginez les politiques publiques
04:51qui seraient mises en œuvre
04:52si trois enfants par classe
04:53souffraient de cancer.
04:55attaquez-vous à ce fléau.
04:58Fini les yeux fermés,
05:00la bouche cousue
05:01et les oreilles bouchées.
05:03Je vous en supplie.
05:05Merci.
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