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Depuis le 28 février, l'Iran est attaqué militairement. Mais depuis des années, la République islamique fait face à une autre forme de confrontation : celle des sanctions économiques internationales, qui visent des secteurs clés comme le pétrole, les banques ou encore le commerce international.
Pourtant, l’économie de l’Iran fonctionne, ses usines produisent, son pétrole se vend. Mais comment l'économie iranienne parvient-elle à survivre malgré les sanctions et plus récemment, la guerre ?
Pourtant, l’économie de l’Iran fonctionne, ses usines produisent, son pétrole se vend. Mais comment l'économie iranienne parvient-elle à survivre malgré les sanctions et plus récemment, la guerre ?
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00:00Depuis le 28 février, l'Iran est attaqué militairement.
00:05Mais depuis des années, la République islamique fait face à une autre forme de confrontation,
00:09celle des sanctions économiques internationales qui visent des secteurs clés comme le pétrole,
00:14les banques ou encore le commerce international.
00:17Le pays est aussi isolé du système financier mondial.
00:20Pourtant, l'économie de l'Iran fonctionne, ses usines produisent, son pétrole se vend.
00:25Mais comment l'économie iranienne parvient-elle à survivre malgré les sanctions et plus récemment la guerre ?
00:31C'est la question que je me suis posée.
00:33Plus de 80% de l'économie iranienne est contrôlée directement ou indirectement par l'État.
00:37Je m'appelle Eva Talma, je suis journaliste vidéo aux Echos.
00:40Dans ce nouveau décryptage, on va parler de pétrole, des gardiens de la révolution et de Shahed.
00:49Pour comprendre comment fonctionne l'économie iranienne, il faut d'abord comprendre les sanctions.
00:54Il existe plusieurs systèmes de sanctions, internationales, occidentales, unilatérales,
01:02qui visent à la fois des entités, donc des organisations iraniennes, qu'elles soient publiques ou privées, ou des individus.
01:11Clément Tern est chargé de cours à l'université Paul Valéry. Il est spécialiste du monde iranien.
01:15Historiquement, elles sont en place depuis la prise d'otages pendant 444 jours de 52 diplomates américains
01:22au mois de novembre 1979.
01:25C'est à cette date que les États-Unis rompent leur lien économique avec Téhéran.
01:29En 1996, Washington durcit le ton.
01:32Toute entreprise signant des contrats de plus de 40 millions de dollars avec l'Iran
01:35risque de perdre accès au marché américain.
01:38En 2007, l'ONU s'en mêle avec la résolution 1747,
01:43qui impose des gels d'avoir et des restrictions sur les technologies sensibles.
01:46Et en 2012, c'est le coup de grâce.
01:48L'Union européenne impose un embargo sur les hydrocarbures iraniens
01:52et exclut l'Iran du réseau SWIFT, le système interbancaire mondial.
01:56Le Japon aussi a des sanctions.
01:58L'Australie, la Nouvelle-Zélande, donc chaque État occidental a tout un système de sanctions
02:04particuliers, spécifiques, contre la République islamique d'Iran,
02:07qui s'ajoute aux sanctions de l'ONU.
02:10Résultat, l'Iran se retrouve dans une situation d'isolement financier et commercial extrême,
02:15presque comme aucun autre pays.
02:19Face à cet isolement, l'Iran a développé son économie en s'appuyant autant que possible
02:24sur ses propres ressources et en cherchant à produire localement un maximum de biens.
02:28La République islamique, sur le plan économique, constitue un cas d'école d'un déclin économique
02:34d'un pays lié à des choix idéologiques qui ont produit aussi la mise en place de ces sanctions.
02:39Donc il y a, si vous voulez, la volonté de créer un modèle économique basé sur le concept d'autosuffisance.
02:47C'est ce qu'on appelle l'économie de résistance.
02:50Une doctrine formulée par le guide suprême Ramenei pour faire preuve de résilience face aux sanctions
02:54en renforçant les capacités nationales.
02:57On voit bien quand même, si on voit les résultats macroéconomiques depuis 15 ans,
03:01l'économie iranienne a subi le coût des sanctions par une inflation qui est de 30 et 40% moyenne
03:06annuelle.
03:07Thierry Coville est économiste à l'IRIS.
03:09Il est spécialiste de l'Iran.
03:11Donc ils ne sont pas arrivés à contrer le coût des sanctions.
03:15Alors quelles ressources permettent à l'économie iranienne de tenir debout ?
03:18D'abord, il y a le pétrole.
03:20En 2024, le pays a vendu environ 1,5 million de barils par jour,
03:25principalement à la Chine, un de ses pays alliés.
03:28Pour contourner les sanctions, tout passe par des circuits parallèles.
03:31L'Iran possède une flotte de pétroliers fantômes qui changent régulièrement de nom,
03:36coupent leurs transpondeurs GPS et disparaissent des radars.
03:40Les paiements se font en yuan, parfois en crypto-monnaie ou via du troc.
03:43Ensuite, il y a le secteur manufacturier.
03:46Dans la logique d'autosuffisance du régime, l'Iran s'est industrialisé.
03:49La vision développementaliste de la République islamique impliquait le développement industriel,
03:54justifié comme une voie vers une plus grande souveraineté économique.
03:57Aujourd'hui, le secteur manufacturier représente environ un cinquième de l'économie iranienne.
04:03Depuis le début des années 2000, ils ont essayé d'échanger de plus en plus dans la région.
04:06L'Irak est devenu le premier marché de l'Iran pour les produits non pétroliers,
04:10depuis la chute de Saddam Hussein, puis avec les pays d'Asie centrale, avec l'Afghanistan aussi.
04:14Plus récemment, la grande évolution du commerce extérieur iranien,
04:19c'est le développement des échanges avec la Chine,
04:20c'est-à-dire depuis la sortie de Donald Trump de l'accord sur le nucléaire en mai 2018.
04:27Mais cette industrialisation a un plafond vert,
04:29car l'accès aux technologies de fabrication moderne reste très restreint.
04:33Par exemple, le débit internet est relativement faible en Iran.
04:37Avec un débit moyen d'environ 56 Mbps sur téléphone,
04:41l'Iran se situe autour de la 77ème place mondiale.
04:44Mais c'est surtout le débit internet fixe qui a du mal à suivre,
04:47avec une vitesse de téléchargement de 23 Mbps par seconde,
04:51ce qui le place à la 136ème place mondiale.
04:54Et pour vous donner un petit point de comparaison,
04:56la France est 4ème de ce classement,
04:58avec une vitesse médiane de 350 Mbps par seconde.
05:02Le manque d'accès aux technologies a aussi empêché l'Iran de suivre certaines évolutions majeures.
05:07Par exemple, pour les technologies offshore,
05:09l'Iran a manqué le tournant du gaz naturel liquéfié,
05:13donc n'a pas pu, si vous voulez, franchir des capes technologiques
05:17en raison de sa politique idéologique et des sanctions qui lui ont été imposées en retour.
05:22Mais cette obsolescence a permis à l'Iran d'exceller dans un domaine.
05:25Et la récente guerre qui l'oppose aux Etats-Unis et à Israël le montre bien,
05:29c'est la défense.
05:30Et c'est notamment grâce à cet engin.
05:35Ce qui fait la force des Shahed sur le marché international,
05:39et notamment auprès de la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine,
05:42c'est leur simplicité électronique et leur prix.
05:45Ils coûteraient environ 7000 dollars à produire.
05:47Des technologies peu sophistiquées, peu coûteuses,
05:50et surtout qui ne dépendent pas de technologies de pointe étrangères.
05:54Ce qui permet à l'Iran de contourner la résolution 1747 de l'ONU
05:58dont je vous parlais en début de vidéo.
05:59Bref, malgré les sanctions internationales,
06:02l'Iran a réussi à développer une économie essentiellement tournée vers les hydrocarbures et la vente d'armes.
06:07Une économie qui ne profite ni au secteur privé, ni aux 90 millions de citoyens iraniens.
06:14Plus de 80% de l'économie iranienne est contrôlée directement ou indirectement par l'Etat,
06:19parce qu'en Iran il y a un secteur qui s'appelle le secteur semi-privé,
06:22et qui sont en fait des privatisations, mais à des membres qui appartiennent à la sphère du régime, au système.
06:30Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter à 1979.
06:35La révolution islamique s'accompagne d'une vague massive de nationalisations.
06:40Alors à l'époque il y avait une gauche islamique qui était assez puissante en Iran,
06:44donc il y avait l'idée de, comment dire, propriété collective des moyens de production.
06:49Les biens des anciennes élites sont confisqués,
06:51les entreprises liées au Shah sont saisies,
06:53et les capitaux étrangers chassés.
06:56Les actifs nationalisés sont répartis entre les Dolati, gérés par les ministères,
07:00et les Omoumi, des propriétés publiques sous l'autorité du guide suprême.
07:04Les Omoumi sont ensuite transférés à des fondations para-étatiques appelées boniades.
07:09Des fondations qui ont été créées juste après la révolution,
07:11comme la fondation des déshérités,
07:13qui ne rendent de compte qu'aux guides,
07:17qui ne rendent pas de compte à l'État,
07:18qui ne payent pas d'impôts,
07:19et qui sont soutenues par les mouvances les plus radicales du système politique iranien.
07:27En 2006, un décret du guide suprême Ramenei ouvre la voie à une privatisation massive.
07:32Jusqu'à 80% des parts des grandes entreprises d'État
07:35peuvent être cédées à des entités et des organes publics non gouvernementaux.
07:39Mais en pratique, les principaux bénéficiaires de ce décret sont les gardiens de la révolution,
07:43le CGRI, et les boniades.
07:45Le corps des gardiens de la révolution islamique, c'est une organisation paramilitaire.
07:50Pendant 1979, le CGRI a été créé, selon la constitution iranienne,
07:54comme une armée idéologique chargée de servir l'idéologie islamiste chiite du régime.
07:59Et c'est aussi un véritable empire économique.
08:02Construction, pétrole, gaz, télécommunications, banques,
08:06les tentacules du CGRI couvrent des pans entiers de l'économie.
08:09Je vous donne un exemple.
08:11Quand Shell et Total se sont retirés du projet gazier de South Park sous la pression des sanctions,
08:15ce sont des filiales du CGRI qui ont raflé les contrats sans appel d'offres.
08:19Les 120 boniades ont suivi une trajectoire similaire.
08:23La fondation des déshérités contrôlerait aujourd'hui plus de 200 filiales dans l'agriculture,
08:28l'énergie, les mines et la finance.
08:30Au final, l'État contrôlerait environ 60% de l'économie,
08:34les entités para-étatiques 20% et les 20% restants vont au secteur privé.
08:39En 2016, le quotidien réformateur iranien Sharg a recensé les 100 sociétés les plus puissantes du pays
08:45et seules 13 étaient privées.
08:46L'État est un État prédateur qui peut à tout moment prendre le contrôle d'une entité même petite, privée,
08:53pour des prétextes fallacieux, afin de capter une potentielle manne financière
08:59qui ne souhaite pas qu'elle perdure à l'extérieur de la sphère étatique.
09:03Et les sanctions aggravent la situation du secteur privé.
09:06Les grandes entités para-étatiques ont des ressources pour contourner les sanctions.
09:09Les petites entreprises privées, elles n'en ont pas.
09:12C'est le paradoxe un petit peu des sanctions, mais enfin, les décideurs occidentaux et notamment européens
09:16le savent très bien qu'on est affaibli par ces sanctions, la partie la plus dynamique,
09:20la classe moyenne éduquée qui veut la démocratie et l'État de droit.
09:23Tout ça, ça a des conséquences très concrètes sur la vie des gens.
09:27Entre le milieu des années 1990 et 2011, le niveau de vie des Iraniens a bien progressé.
09:32Le PIB par habitant en parité de pouvoir d'achat a plus que doublé,
09:37passant de 5 750 à 19 000 dollars.
09:40Mais depuis 2012, le PIB stagne.
09:43Et c'est d'autant plus visible quand on le compare au PIB de la Turquie,
09:46qui avait un niveau économique similaire jusqu'en 2012.
09:49L'économie iranienne souffre de faiblesses structurelles profondes.
09:53Elle est verrouillée par l'État, sans concurrence réelle,
09:56avec un secteur privé étranglé, ce qui alimente mécaniquement la hausse des prix.
10:00On est alors à 70% d'inflation en mars 2026 et à plus de 110% d'inflation sur
10:07les produits alimentaires de première nécessité.
10:10L'État a comme seule réponse de faire fonctionner la planche à billets.
10:14L'État est le principal responsable de cette situation, qui est lié à la situation de guerre,
10:20mais aussi aux difficultés d'acquérir des réserves en devise.
10:26Alors dans ce contexte, comment l'Iran peut-il s'en sortir ?
10:28Pour le régime, la réponse tient en un mot, Hormuz.
10:32Le 8 avril 2026, Washington et Téhéran ont annoncé un cessez-le-feu de deux semaines.
10:37Au moment où nous enregistrons cette vidéo, les discussions doivent s'engager en vue d'un accord de paix à
10:42long terme.
10:49Téhéran demande la levée totale des sanctions internationales,
10:52ainsi que le déblocage de ces avoirs gelés à l'étranger.
10:55Un autre point central des revendications iraniennes concerne le maintien de son contrôle sur le détroit d'Hormuz.
11:01L'Iran envisage de monétiser le passage dans le détroit,
11:04mais cette demande va à l'encontre du principe de la libre circulation des navires prévus dans le droit de
11:09la mer.
11:10Depuis le début de la guerre, l'Iran a transformé le détroit d'Hormuz en véritable levier géopolitique.
11:15Si Téhéran obtient la levée des sanctions, ce serait une énorme victoire pour le régime.
11:19Une victoire qui s'accompagnerait probablement de retombées économiques pour le pays.
11:23Merci d'avoir regardé cette vidéo, on espère qu'elle vous a plu.
11:26Dites-nous en commentaire si vous avez d'autres idées de décryptage sur l'Iran.
11:29On prend note et n'oubliez pas de vous abonner aux échos.
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