00:06Vous écoutez Crime Story, l'Indien et les berges écorces, deuxième et dernier épisode.
00:17Le mardi 4 avril 2006, Farid Berama, 39 ans, est exécuté dans une brasserie de Marseille.
00:24Deux de ses lieutenants tombent aussi sous les balles.
00:27Celui qui avait presque autant de surnoms que d'ennemis avait construit sa légende sur la violence et la terreur.
00:34Sorti de prison en 2005, ce caïd actif sur le marché des stupéfiants,
00:38mais aussi sur le racket des boîtes de nuit et le business des machines à sous,
00:42s'était lancé dans la reconquête de son territoire.
00:44Pendant son séjour derrière les barreaux, des réseaux concurrents avaient en quelque sorte pris sa place.
00:50Le commando qui fait irruption dans la brasserie ce soir-là est à la fois bien renseigné et bien équipé.
00:56Farid n'a pas le temps de porter la main sur le pistolet qu'il a toujours à la ceinture.
01:00Les témoins de la scène présents dans le bar ne sont pas d'une grande aide pour les enquêteurs de
01:04la police judiciaire.
01:06Apeurés ou peu enclins à les aider, ils ne permettent pas de mettre les policiers sur une piste.
01:18Dans la nuit, les experts de l'identification criminelle fouillent la scène de crime,
01:22récupèrent les douilles mais aussi des pièces d'un fusil à pompe
01:25qui semble avoir littéralement explosé pendant la fusillade.
01:30A l'endroit où Farid et ses deux amis ont été abattus, il y a beaucoup de sang.
01:35Les enquêteurs sont intrigués par d'autres traces qui les mènent jusqu'à l'extérieur du bar.
01:40Là-dessus, au moins, les témoins sont formels.
01:43Aucune victime ne s'est échappée ou ne s'est traînée au sol.
01:47Il y a bien eu ce client qui était au bar et qui a été touché au pied par une
01:50balle qui a ricoché.
01:51Mais il affirme ne pas être sorti avant l'arrivée de la police.
01:56Lorsque les experts prélèvent ces traces de sang à l'extérieur,
01:59ils constatent aussi qu'elles suivent un cheminement étrange,
02:02comme si le blessé était passé entre deux jardinières qui se trouvent sur le côté de la terrasse.
02:07Ensuite, plus rien.
02:10Le blessé a donc pu être chargé dans une voiture.
02:13L'hypothèse serait alors qu'un membre du commando se soit blessé pendant la fusillade.
02:22Cette première piste se confirme dès le lendemain,
02:25lorsqu'un coup de téléphone est passé à l'évêché, le siège de la police judiciaire marseillaise.
02:31À l'autre bout du fil, un interlocuteur explique aux enquêteurs que dans la nuit,
02:35un événement assez étrange s'est produit à la clinique Clerval, un établissement privé marseillais.
02:42Un homme blessé a été déposé sur place et opéré en urgence à la suite d'une chute à moto
02:47et d'une morsure de chien.
02:49C'est un neurochirurgien réputé qui est venu en pleine nuit procéder à l'intervention,
02:55alors même que la blessure se situait au niveau de la jambe et pas du tout à la tête.
03:01Étrange.
03:04Damien Delsenis, les policiers de la PJ se rendent immédiatement sur place.
03:09Mais le patient opéré est déjà parti.
03:11Dans la matinée, sans prévenir, retirant ses perfusions,
03:15mais ne parvenant pas à enlever sa sonde urinaire, avec laquelle il a donc pris la fuite.
03:20Il a aussi laissé sur place ses vêtements qu'on lui avait retirés pour l'intervention.
03:24Alors, ce blessé si pressé de quitter la clinique s'est enregistré sous le nom de Pascal Simeoni.
03:30Et effectivement, le médecin qui l'a opéré est en principe un spécialiste de la neurochirurgie,
03:36c'est-à-dire de la chirurgie du cerveau.
03:38Or, ce Pascal Simeoni, il présentait une blessure saignante au genou.
03:43En réalité, cet homme s'est enregistré sous un faux nom.
03:46Oui, et surtout, en procédant aux premières auditions,
03:48les policiers s'aperçoivent que son admission en pleine nuit dans cette clinique
03:52a suivi une procédure, dirons-nous, très particulière.
03:56Un homme à l'accent corse a passé des coups de fil depuis Paris
03:59pour en quelque sorte annoncer l'arrivée urgente de ce Pascal Simeoni
04:04et son intervention rapide.
04:06Il est passé au bloc opératoire sans carte vitale et sans aucun document d'identité.
04:16Les policiers de la PJ de Marseille ont donc des traces de sang sur les lieux de la tuerie
04:21qui n'appartiennent pas aux trois victimes.
04:24Ils savent également qu'un homme blessé a été opéré dans des conditions anormales
04:28dans une clinique privée la même nuit.
04:31Ils décident dans un premier temps de comparer les prélèvements de la scène de crime
04:35avec ceux effectués à la clinique ou à séjourner quelques heures,
04:38ce mystérieux Pascal Simeoni.
04:41Et ça match.
04:42Le sang du patient, celui de la victime fantôme sur la terrasse de la brasserie
04:47et les éléments retrouvés sur des morceaux de fusils à pompe utilisés par les tueurs
04:50ont le même ADN.
04:52Donc, c'est la même personne.
04:55Et ce n'est pas la seule découverte des policiers.
04:59Cette empreinte ADN est connue du fichier national
05:02et dans les registres du FNAEG, elle n'appartient pas à Pascal Simeoni
05:06mais à un certain Ange Toussaint Federici, surnommé ATF ou encore Santu.
05:15C'est un homme d'une quarantaine d'années que les policiers spécialisés connaissent bien.
05:20D'après leur documentation, il est un soutien essentiel du clan des bergers braqueurs de Venzolasca,
05:26une équipe de malfaiteurs qui est aussi une étoile montante
05:29dans la galaxie du grand banditisme français.
05:38Damien, qui sont ces bergers braqueurs ?
05:41Alors, ils sont plus braqueurs que bergers.
05:44La famille Federici est originaire du village de Venzolasca, on l'a dit,
05:47en Haute-Corse, dans la plaine orientale, au sud de Bastia.
05:51Le père était effectivement un berger qui fournissait d'ailleurs du lait
05:55pour la production de roquefort sur le continent, le meilleur lait, paraît-il.
05:58Mais ses fils, s'ils sont officiellement agriculteurs, ont un autre CV.
06:04Ange Toussaint a déjà été condamné deux fois par des cours d'assises pour des braquages
06:08commis à la fois en Corse mais aussi dans le sud de la France.
06:12Et à l'époque de la tuerie, en 2006, il vient d'ailleurs de sortir de prison.
06:16Quel est le lien entre le clan Federici et Farid Berrama ?
06:20Ils sont tout simplement concurrents.
06:22On l'a dit, Berrama a longtemps régné sur le trafic de drogue autour de l'étang de mer
06:26mais surtout sur le racket des boîtes de nuit
06:28et l'implantation des machines à sous dans les bars de la région.
06:32Or, ces deux derniers terrains sont ceux qui appartiennent aussi traditionnellement
06:36aux Corses dans la région et surtout, depuis quelque temps,
06:39au clan des bergers braqueurs qui est en pleine expansion.
06:42Donc, le mobile du règlement de compte est tout trouvé.
06:53Les enquêteurs de la PJ de Marseille ont donc un nom
06:55pour remonter la piste du commando qui a tué Berrama
06:58et ses deux complices dans la brasserie des marronniers.
07:02Grâce aux tractations téléphoniques nocturnes
07:04pour faire admettre Ange Toussaint Federici
07:06sous un faux nom à la clinique Clerval,
07:09les policiers arrivent à dessiner l'architecture du groupe
07:11qui utilise des téléphones clandestins.
07:13On sait qu'un cousin d'Ange Toussaint Federici
07:16l'a transporté le soir et déposé devant la clinique.
07:20Et on sait aussi qu'un de ses très proches amis
07:22est venu le récupérer le lendemain, en provenance de Corse,
07:26avant de repartir immédiatement sur l'île,
07:28très probablement avec lui en voyageant clandestinement sur un ferry.
07:32Une grande partie du commando présumé
07:34est d'ailleurs positionné en Corse dès le lendemain de la fusillade.
07:38Mais à ce stade, la seule preuve matérielle qu'ils détiennent
07:41est cette trace du sang d'Ange Toussaint Federici dans le bar.
07:45Et le chef de clan Corse se cache.
07:52Au mois de janvier 2007,
07:54neuf mois après la fusillade de la brasserie des marronniers,
07:57les enquêteurs sont dans les beaux quartiers de la capitale.
08:00Ils sont en plante depuis plusieurs heures,
08:02derrière un groupe dont semble faire partie Ange Toussaint Federici.
08:06Loin du cliché du truant traqué,
08:09Ange Toussaint Federici fait du shopping dans des magasins de haute couture.
08:12Les policiers le voient entrer pour le déjeuner
08:14dans un restaurant de la place de la Madeleine,
08:16spécialisé dans la truffe.
08:18À sa sortie, en guise de promenade digestive,
08:22ATF a droit à une interpellation musclée, en pleine rue.
08:26Le berger porte au poignet une montre quartier,
08:29un costume griffé de couturier,
08:30et ses poches sont remplies de 3000 euros en liquide.
08:34Les enquêteurs apprennent aussi qu'entre autres projets,
08:37il a celui d'implanter un casino au Sénégal.
08:43Damien, trois ans plus tard,
08:45Ange Toussaint Federici se présente seul
08:47dans le box de la cour d'assises à Aix-en-Provence
08:50pour répondre de l'assassinat de Farid Berama
08:53et de ses deux complices.
08:54Oui, parce que malgré une longue enquête,
08:57les policiers n'ont jamais pu formellement identifier
09:00les autres membres du commando,
09:02d'autant que Ange Toussaint Federici a tout niais
09:05et qu'il n'a évidemment pas livré un seul nom aux enquêteurs.
09:09Pourtant, on le sait,
09:10son sang a été retrouvé sur la scène de crime
09:13où il a été blessé
09:14et il a été hospitalisé la nuit même
09:16pour soigner une blessure au genou.
09:18Alors, dans une très grande économie de mots,
09:21ATF dira sans scier devant la cour d'assises
09:24qu'il était effectivement présent ce soir-là
09:26au comptoir de la brasserie des Marronniers
09:28comme un simple client qui attendait un ami,
09:31un ami qui n'est jamais venu.
09:32Il buvait une vitel, ajoutera-t-il.
09:34Et puis, il explique qu'un commando est entré,
09:36qu'il a été blessé par erreur par ses tueurs
09:38et que, compte tenu de son casier judiciaire,
09:41il a préféré prendre la fuite
09:42avant l'arrivée de la police.
09:44Cette version ne convainc personne.
09:46Parce qu'elle est tout simplement incroyable.
09:47Alors, les seuls qui vont la soutenir
09:50sont ses avocats, dont Éric Dupond-Moretti.
09:52Ils vont plaider l'acquittement
09:54dans une salle qui est d'ailleurs entièrement acquise
09:57à la cause du berger.
09:59Il y a des membres de sa famille,
10:00il y a ses frères,
10:01il y a des amis fidèles
10:02qui occupent presque tous les bancs du public.
10:04Ce qui crée d'ailleurs une atmosphère
10:06assez lourde autour de l'audience.
10:08Il explique aux premières heures de l'enquête
10:10en disant qu'il avait rendez-vous
10:11dans cet établissement
10:13et qu'avant que son rendez-vous n'arrive,
10:16les agresseurs ont surgi
10:17et qu'il a été blessé
10:18au moment où ils ont ouvert le feu.
10:20C'est le fonctionnement du système judiciaire.
10:22On a retenu le maximum de suspicions
10:24à son endroit
10:25et le débat devant la cour d'assises
10:27aura pour objet de vérifier
10:28que ces suspicions peuvent être interprétées
10:30ou non en preuve.
10:32Surtout que côté parti civil,
10:34il n'y a pour ainsi dire personne.
10:36Non, il n'y a pas de victime a priori
10:37dans cette affaire
10:38où il y a pourtant trois morts.
10:39En fait, tout se passe du côté du box des accusés.
10:42Il est calme au début de l'audience,
10:43Ange Toussaint-Federici,
10:44mais il va finir par s'énerver,
10:46conscient sans doute
10:47que d'abord sa version
10:48est totalement intenable.
10:50Et ce, même si un témoin providentiel,
10:52comme il en arrive parfois
10:54dans certains procès corse,
10:55est venu affirmer à la barre
10:56qu'il était présent
10:58le soir de la tuerie au bar
10:59et qu'effectivement,
11:00il croit reconnaître
11:01ce Ange Toussaint-Federici
11:03comme le paisible client buveur d'eau
11:05qui a été blessé par erreur.
11:13Ange Toussaint-Federici
11:14est condamné une première fois
11:16à 28 ans de réclusion criminelle.
11:19Puis de nouveau déclaré coupable
11:21en appel à Draguignan
11:22deux ans plus tard, en 2012.
11:25Mais la peine est alourdie
11:26à 30 années de réclusion.
11:28Au cours de ce deuxième procès,
11:30plusieurs personnes ont été interpellées
11:32pendant l'audience
11:33pour des soupçons
11:34de subornations de témoins.
11:35Un homme,
11:36qui devait dédouaner
11:38Ange Toussaint-Federici,
11:39avait en effet perçu
11:40plusieurs dizaines de milliers d'euros
11:42un peu plus tôt
11:43pour faire office
11:44de témoin providentiel.
11:46Aujourd'hui,
11:47Ange Toussaint-Federici
11:48purge toujours sa peine.
11:50Il a 64 ans.
11:52Pendant un temps,
11:53il supervisait l'activité jardinage
11:55de la prison ultra-sécurisée
11:57de Condé-sur-Sarthe,
11:58dans l'Orne.
11:59Mais il a aussi été l'objet
12:00de nombreuses enquêtes judiciaires.
12:03La justice le soupçonne en effet
12:05d'avoir poursuivi
12:06ses activités mafieuses
12:07derrière les barreaux de sa cellule
12:08en supervisant à distance
12:10plusieurs opérations d'extorsion
12:12et de raquettes
12:13sur des cercles de jeu,
12:15des entrepreneurs en BTP
12:16et même des élus corses.
12:27Vous venez d'écouter
12:28Crime Story,
12:29le podcast fait divers du Parisien,
12:30avec à la production
12:31Clara Grousis
12:32et Thibaut Lambert,
12:34à la réalisation
12:35Julien Moncouquiole
12:36et à la rédaction en chef
12:37Jules Lavi.
12:39Un épisode que je vous raconte
12:41avec Damien Delsenis
12:42et un podcast à retrouver
12:43chaque samedi
12:44sur le site
12:45leparisien.fr
12:46et sur toutes les plateformes d'écoute.
12:48Si vous aimez Crime Story,
12:50vous pouvez nous le dire
12:51en nous laissant des commentaires
12:52ou des petites étoiles.
12:53Vous pouvez également écouter
12:55tous les jours Code Source,
12:56notre podcast d'actualité
12:57et pour ne rater aucun épisode,
13:00n'oubliez pas de vous abonner.
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