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L’acteur mythique est mort le vendredi 17 juin, à l’âge de 91 ans. Entre films cultes et drames familiaux, Code source retrace la vie d’un acteur qui a fait vibrer les planches et les salles obscures pendant plus d’un demi-siècle.

Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Présentation : Jules Lavie - Production : Marion Bothorel, Thibault Lambert, Sarah Hamny et Lolla Sauty - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network, Epidemic Sound - Identité graphique : Upian

Archives : INA, Et Dieu... créa la femme (1956), Un homme et une femme (1966), Regarde les hommes tomber (1994), Amour (2012).

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Transcription
00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12L'acteur Jean-Louis Trintignant est mort le 17 juin, il avait 91 ans.
00:17Plusieurs de ses rôles ont marqué l'histoire du cinéma et il a reçu de nombreuses récompenses
00:21comme un César en 2013 ou le prix d'interprétation masculine à Cannes en 1969.
00:27Et pourtant, il se présentait parfois dans des interviews comme un raté qui a eu de la chance.
00:33Au niveau personnel, sa vie a été jalonnée de drame, il a perdu son frère aîné,
00:38emporté par un cancer à 41 ans, et deux de ses enfants, ses deux filles, Pauline et Marie.
00:44Codesources retrace sa vie aujourd'hui avec trois journalistes du Parisien, du service Culture,
00:48Catherine Ball, Yves Géglet et Sylvain Merle.
01:00Yves Géglet, le vendredi 17 juin, Jean-Louis Trintignant meurt à 91 ans.
01:05Son épouse Marianne Opfner Trintignant précise dans un communiqué qu'il est mort paisiblement de vieillesse
01:11dans la matinée, chez lui, dans le Gard, entouré de ses proches.
01:15Et c'est une pluie d'hommages qu'il reçoit.
01:17Oui, parce que c'est vraiment un des derniers géants.
01:20Il incarne une génération exceptionnelle et en plus, lui, sa spécificité, c'est qu'il a joué très longtemps.
01:27Donc, il y a ceux qui ont accompagné ses plus grands moments, Claude Lelouch, qui est extrêmement ému,
01:33Françoise Fabian, qui a joué dans son autre film culte, Ma nuit chez Maud, qui réagit aussi.
01:38Effectivement, c'est un monument du cinéma français qui s'en va.
01:47Yves Jéglet avec Catherine Balle et à la fin de cet épisode avec Sylvain Merle, vous allez retracer sa vie.
01:52Précisons que nous ne serons pas exhaustifs.
01:54C'est impossible puisqu'il a tourné en 70 ans de carrière dans plus de 130 films.
02:00Jean-Louis Trintignant naît le 11 décembre 1930 à Piolync, dans le Vaucluse, mais il grandit dans le Gard.
02:07Qu'est-ce que l'on sait de sa famille, Catherine ?
02:08Jean-Louis Trintignant grandit dans un milieu bourgeois.
02:11Son père, Raoul, est industriel.
02:13Il est maire de Pont-Saint-Esprit dans le Gard.
02:15Il est conseiller général à la SFIO, donc l'ancêtre du Parti Socialiste.
02:19Il est de gauche.
02:20Et sa mère, Claire, est issue d'une famille riche du Vaucluse.
02:24Quand il a 13 ans, à la fin de la guerre, le 28 août 1944,
02:28le petit Jean-Louis est marqué par un événement.
02:31Sa mère est humiliée publiquement pour avoir collaboré avec l'ennemi et il assiste à la scène.
02:36Son père est résistant, mais à cette époque-là, il est emprisonné.
02:40Et sa mère a une liaison avec un soldat allemand.
02:43Donc ça se sait dans le village, c'est connu.
02:45Et donc elle est emmenée dans une carriole.
02:47Et puis comme Trintignant, il a 13 ans, il est à côté d'elle.
02:50Et elle est donc tondue de manière violente, comme on l'a vu sur plein d'images pour des tas
02:54de femmes à la libération.
02:57Pour lui, c'est un immense traumatisme.
02:59Son père lui dira de retour de captivité, mais comment t'as pu laisser faire ça ?
03:03Dans une interview, Trintignant a parlé de ses parents de manière un peu dure.
03:07Et en disant, mais ma mère était un peu conne, parfois elle faisait n'importe quoi.
03:11Toujours l'année de ses 13 ans, Jean-Louis découvre la poésie de Jacques Prévert.
03:15Oui, donc il est dans une maison très bourgeoise, on l'a dit, où il y a beaucoup de livres.
03:20Et il tombe comme ça, comme souvent nous, adolescents, sur Prévert.
03:23Mais lui, il va aller plus loin, c'est-à-dire il ne s'arrête pas à paroles, à quelques
03:27poèmes.
03:27Il va découvrir toute la chair des vers de Prévert.
03:30Et ça va l'accompagner, au fond, jusqu'à la fin de sa vie.
03:33Catherine Bâle, son père, veut qu'il fasse du droit.
03:36Après le bac, il a fait des études de droit à la fac de Aix.
03:40Mais à 19 ans, en 1949, il assiste à une représentation de l'Avare de Charles Dulin.
03:45Et là, c'est une révélation.
03:46Il quitte le Sud, il va s'installer à Paris et il suit deux cours de théâtre.
03:51Il s'inscrit en parallèle à l'IDEC.
03:53Donc en fait, il a à ce moment-là la double envie d'être à la fois comédien de théâtre
03:57et metteur en scène de cinéma.
03:59Il joue sa première pièce en 1950, donc très rapidement.
04:02Il dit qu'il aura un métra quelques années à pouvoir vivre décemment du théâtre, de son métier de comédien.
04:08En parallèle, il est camionneur, livreur, manutentionnaire.
04:12Mais il dit que c'était une période très heureuse de sa vie.
04:14En fait, il s'est trouvé à ce moment-là.
04:15Au départ de sa carrière d'acteur, il souffre d'un handicap, il est timide.
04:19Oui, il dit qu'il n'était pas très doué comme comédien et que ses profs, dans ses deux cours
04:23de théâtre, lui disaient « toi, tu avances doucement ».
04:25Il dit qu'il ressentait beaucoup d'émotions en lui, mais qu'il n'arrivait pas à extérioriser.
04:30Il répète ses textes en étant la tête basse, voûtée, d'une voix monocorde.
04:35Et par ailleurs, il a un deuxième handicap qui est qu'il a un accent du Sud.
04:38Il dit « voilà, quand je jouais des répliques tragiques, c'était ridicule ».
04:41Et il va travailler pour perdre cet accent, mais il gardera toujours une petite touche d'accent du Sud.
04:46Yves Géglet, en 1956, il est à l'affiche de « Et Dieu créa la femme » de Roger Vadim
04:51avec Brigitte Bardot.
04:53C'est un film choc pour l'époque, totalement sulfureux.
04:56On est encore dans un cinéma français très classique.
04:58Et la première scène, Brigitte Bardot est nue, allongée.
05:01Alors on ne la voit pas complètement, mais elle est uniquement cachée par un drap qui ondule dans le vent.
05:06J'avais dit que je vous offrirais peut-être une voiture.
05:09Vous avez une voiture pour moi ?
05:10Oui.
05:12Elle est là ?
05:13Je suis venue avec.
05:15Qu'est-ce que c'est ?
05:17Une simca rouge décapotable.
05:19Où est la voiture ?
05:23Vous m'avez bien dit.
05:30Elle joue une jeune fille très libre qui va séduire ou être séduite par plusieurs hommes à Saint-Tropez,
05:36dont Jean-Louis Trintignant, qui joue quelqu'un d'un peu timide
05:38et qui veut épouser le personnage joué par Brigitte Bardot.
05:41Alors il va le faire, mais ça aura un prix.
05:44Juliette !
05:45Juliette !
05:46Veux-tu être ma femme ?
05:50Non.
05:52Je suis sûre que je saurais te rendre heureuse.
05:55Non, faut pas.
05:58De quoi as-tu peur ?
06:01De moi.
06:02Brigitte Bardot est l'épouse de Roger Vadim et Trintignant est déjà mariée à une jeune comédienne, Stéphane Audran.
06:08Tous les deux ont un coup de foudre, donc ils vont vivre une grande passion.
06:12Et à partir de ce moment-là, ils sont des stars.
06:14Alors Brigitte Bardot devient une star mondiale.
06:17Trintignant devient un acteur très connu.
06:19À la fin des années 50 et au tout début des années 60, il doit faire son service militaire pendant
06:24trois ans.
06:25Il est envoyé en Algérie.
06:26Il essaie en vain de se faire passer pour malade.
06:29Une expérience qu'il racontera bien plus tard dans le journal Le Monde en 2018.
06:33On nous disait qu'on allait pacifier l'Algérie alors qu'on faisait une guerre atroce, qu'on torturait des
06:38gens.
06:39Je ressentais violemment cette hypocrisie, pacifier l'Algérie.
06:43Pas étonnant que les jeunes qui ont été envoyés là-bas soient incapables d'en parler aujourd'hui encore.
06:47Déjà, c'est une catastrophe pour sa carrière.
06:50C'est juste après « Et Dieu créa la femme ».
06:53Bardot enchaîne les films.
06:54Lui, il ne va plus du tout tourner.
06:57Dans les années 60, il tourne de nombreux films.
06:59En Italie, une époque bénie pour lui.
07:01C'est une époque extraordinaire, déjà pour le cinéma français, parce qu'il y a plusieurs acteurs français qui jouent
07:06dans des gros films italiens.
07:08Lui, notamment, va tourner avec Victorio Gassman dans Le Fanfaron, qui est un énorme succès et qui est un excellent
07:14film, une comédiale italienne.
07:17Et il tourne surtout dans Le Conformiste, un film qui est un petit peu un classique aujourd'hui de Bertolucci,
07:22où il est complètement dans l'ambivalence qui sera un peu sa marque de fabrique, cette capacité de faire ressentir
07:27des choses presque opposées dans un personnage.
07:30Quelqu'un qui va devenir fasciste, ça se passe sous Mussolini.
07:34Voilà, c'est des films qui vont beaucoup marquer leur époque.
07:36En 1966, il joue avec un jeune réalisateur, Claude Lelouch, aux côtés de l'actrice Anouk Aime, c'est Un
07:44homme et une femme.
07:45Anouk Aime qui joue une femme qui est veuve.
07:48Et Trintignant, lui aussi, joue un personnage qui en tout cas va devenir veuve.
07:52Ils sont tous les deux seuls et il va y avoir un coup de foudre.
07:56Ils se cherchent, ils se jaugent un petit peu.
07:58Et donc, ils ont des scènes comme ça de flirt, d'un amour naissant.
08:02Ça vous arrive souvent de rater votre train ?
08:05Oui, assez. En général, je ne suis pas très précise.
08:11Et vous trouvez toujours quelqu'un pour vous raccompagner ?
08:13Non, non.
08:15Je dors à Douville.
08:17Et puis, il y a cette fameuse musique, Chabadabada.
08:26C'est un film magnifique sur qu'est-ce que ça veut dire qu'aimer, qu'est-ce que ça
08:30veut dire qu'être libre.
08:31Et que finalement, tout est possible dans la vie puisqu'ils n'auraient pas dû se rencontrer.
08:34C'est un roman photo, votre histoire.
08:36À part le cascadère, c'est pas tellement original.
08:39Oh, mais je ne prétends pas être original.
08:42Vous savez, une rencontre, un mariage, un enfant, ce sont des choses qui arrivent à beaucoup de gens.
08:47Claude Lelouch a 28 ans à l'époque.
08:49C'est tourné avec trois bouts de ficelle.
08:50Et le film va avoir un succès fou.
08:52Ils vont à Cannes, ils ne s'attendent pas du tout à ce qui va se passer.
08:55Le film a la palme d'or.
08:57Le film décroche deux Oscars sur sa lancée.
08:59L'Oscar du meilleur film étranger et du scénario.
09:01Ce qui peut paraître surprenant.
09:02Parce que le scénario, Claude Lelouch l'écrivait un petit peu au fil du temps.
09:05Mais c'était quand même très, très bien construit.
09:07Et ça va être un succès mondial, aussi grâce à cette petite musique.
09:10Ce qui est intéressant, c'est que Trintignant, qui n'a pas été une star en même temps que Bardot
09:14en 56,
09:15là, dix ans après, il aura fait les deux grands films romantiques français qui sont restés dans l'histoire.
09:31Malgré ça, Catherine Balle, il reste dans l'ombre des deux plus grandes stars de sa génération
09:35qui ont quelques années de moins que lui, Jean-Paul Belmondo et Alain Delon.
09:39Oui, à cette époque, Belmondo et Delon vraiment se partagent le cœur des Français,
09:43se partagent le box-office.
09:45Bébel, le charismatique avec ses films d'action.
09:48Delon qui est sublime, qui fait des grands polars.
09:51Au fil de ces interviews, on comprendra que, en fait,
09:55peut-être que le star system, la notoriété, c'était pas vraiment pour Trintignant.
09:59On dit que le star system est en voie de disparition.
10:01En fait, il est plus virulent que jamais.
10:06Et le cinéma se fait de telle façon qu'on propose d'abord, disons, à Belmondo, Delon, moi.
10:14Il l'a parlé avec un certain mépris de ces acteurs qui tournent,
10:18en parlant de lui-même d'ailleurs, en disant,
10:20voilà, il y a un moment où je me suis laissé prendre,
10:21j'ai tourné 4, 5 films par an pour payer mes impôts,
10:24j'ai eu du mal à ne pas descendre du manège de la notoriété.
10:27Trintignant dira, quand même, Belmondo et Delon ont fait une plus grande carrière que la mienne.
10:33Yves Géglet, il a rencontré en 1961 celle qui va devenir la mère de ses enfants,
10:38Nadine Marcant, qui va devenir Nadine Trintignant.
10:41Qui est-elle ?
10:41Elle débute comme monteuse, donc c'est une femme très moderne,
10:44puisqu'à l'époque, il y a très peu de femmes cinéastes.
10:46Elle, elle veut devenir réalisatrice et elle y parvient.
10:49C'est une femme à poigne.
10:50Trintignant s'en est souvent plein avec amusement.
10:53Il a souvent dit, oh, moi, je voulais être un acteur de théâtre,
10:55mais Nadine voulait que je sois célèbre et que je gagne beaucoup d'argent,
10:58alors j'ai fait du cinéma.
10:59En tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'elle l'a beaucoup poussée
11:01et ils ont d'ailleurs beaucoup tourné ensemble.
11:05Et ensemble, ils ont deux filles dans les années 60,
11:08Marie en 1962, puis Pauline en 1969.
11:12Mais quelques mois plus tard, pendant un tournage,
11:15Jean-Louis Trintignant apprend la mort brutale de Pauline.
11:19Pauline naît en 69 et dix mois après meurt probablement d'une asphyxie
11:23liée à une régurgitation de l'air.
11:25Trintignant apprend ce drame sur le tournage du Conformiste.
11:29Il en a voulu beaucoup à Bertolucci parce qu'à un moment,
11:32Bertolucci lui a dit, sur cette scène, tu as été d'une intensité incroyable.
11:35À quoi tu pensais ?
11:36Et Trintignant, évidemment, pensait à sa fille Pauline.
11:39Et parce qu'il trouvait cette question, il dit, terriblement gênant de déplacer,
11:42il a dit, je pensais aux pneus de ma voiture.
11:44Et Bertolucci, au fil d'interview après, a dit,
11:48Trintignant, il est formidable.
11:49Il suffit de penser aux pneus de sa voiture et il est incroyable.
11:52C'est la première grande tragédie de sa vie.
11:55Quelques années plus tard, le couple Trintignant accueillera son troisième enfant, Vincent.
12:00Yves Géglet, concernant sa carrière dans les années 70,
12:04Jean-Louis Trintignant réalise deux films, mais sans succès.
12:07C'était son rêve de devenir réalisateur.
12:09Et il tourne deux films qui sont des comédies un peu loufoques, un peu délirantes.
12:14Une journée bien remplie avec un côté polar et le maître nageur sur la richesse et la stupidité de courir
12:19après l'argent.
12:19C'est des films où le scénario est un peu bancal, où la mise en scène n'est pas tenue
12:23de bout en bout.
12:24Et du coup, ça n'a pas du tout marqué.
12:25À la fin des années 70, il se consacre à l'une de ses passions.
12:29Il devient pilote auto-professionnel.
12:31Ça, c'est vraiment une vocation qu'il a eue sans doute au moins autant que le cinéma.
12:38Son oncle, Maurice Trintignant, était un pilote important qui a gagné les 24 Heures du Mans et le Grand Prix
12:43de Monaco.
12:44Il a un autre oncle qui s'est tué, qui était lui aussi pilote, qui s'est tué en course.
12:49Et donc Trintignant voulait les égaler, il les admirait beaucoup.
12:52Il a donc participé à beaucoup de compétitions.
12:55Il a eu lui-même un accident grave aux 24 Heures du Mans, dans lequel il a failli mourir.
12:59Et après, il a continué, mais comme pilote de rallye, c'est-à-dire de manière moins dangereuse.
13:03En 1983, avec Fanny Ardent, il tourne pour la première fois avec François Truffaut dans Vivement Dimanche.
13:08Ce sera d'ailleurs le dernier film de Truffaut.
13:11Trois ans plus tard, il retrouve Anouk Aimé devant la caméra de Claude Lelouch dans Un nommé une femme, 20
13:16ans déjà.
13:17Mais on est très loin du succès de 1966.
13:20Jean-Louis Trintignant se dit lassé du cinéma, mais il continue de tourner.
13:24Par exemple, en 1994, quand il a 64 ans, il joue pour un jeune réalisateur, Jacques Audiard.
13:31Jacques Audiard, à ce moment-là, a 42 ans.
13:33Il est monteur de cinéma, scénariste, mais il n'a jamais réalisé de film.
13:36Donc c'est vraiment son premier film.
13:38Regarde les hommes tombés, c'est l'histoire de Marx, qui est joué par Jean-Louis Trintignant,
13:41qui est un vieil escroc un peu minable, qui entraîne dans ses combines Johnny,
13:45un gamin paumé qui est interprété par Mathieu Kassovitz.
14:00C'est un film qui va remporter le César de la meilleure première œuvre.
14:08Jean-Louis Trintignant, alors même qu'il disait qu'il voulait arrêter de tourner,
14:11continue de faire du cinéma.
14:12Et il continue de faire du cinéma avec ceux qui sont les auteurs de son époque et des années à
14:17venir.
14:19Yves Géglet, depuis 1985, Jean-Louis Trintignant est parti vivre dans le sud,
14:23dans sa maison d'Uzès, dans le Gard.
14:25Il y fait quoi ?
14:26Il revient à ses racines.
14:28C'était un petit-fils de viticulteur et même son père faisait du vin tout en étant industriel.
14:32Et donc lui va devenir oenologue.
14:35Il fait même de l'huile d'olive.
14:36Il a des centaines d'oliviers.
14:38Alors il va encore travailler, mais c'est un moment d'enracinement avec sa nouvelle femme,
14:42pilote automobile, Marianne Opfner.
14:44Il est beaucoup plus apaisé.
14:46En 1999, Jean-Louis Trintignant remonte sur scène, sur les planches,
14:51pour dire de la poésie avec sa fille aînée, devenue une star, l'actrice Marie Trintignant.
14:56Spectacle qu'ils vont donner pendant quatre ans.
14:58Yves Géglet, vous, vous les voyez à ce moment-là ?
15:00Oui, je suis allé voir ce spectacle parce que j'en avais beaucoup entendu parler.
15:03C'était un spectacle dont vraiment le bouche à oreille était extraordinaire.
15:06On disait que c'était magique, singulier.
15:08Donc ils sont assis face à face, très proches l'un de l'autre.
15:10Ils dégageaient une douceur, une proximité incroyable sur scène.
15:14On a beaucoup dit que c'était un père et une fille fusionnel.
15:18Ils interprétaient les poèmes à loups, qui sont donc des poèmes qu'Apollinaire a écrits
15:22pour sa compagne de l'époque.
15:23Ce qui peut être un peu troublant, c'est des poèmes d'amour entre un homme et une femme
15:27qui sont donc dits par un père et sa fille.
15:29Je voudrais que tu sois mon cœur pour te sentir toujours en moi.
15:37Je voudrais que tu sois le paradis ou l'enfer selon le lieu où j'aille.
15:44Je voudrais que tu sois un petit garçon pour être ton précepteur.
15:52Je voudrais que tu sois la nuit pour nous aimer dans les ténèbres.
15:58Il y avait vraiment quelque chose de très profond, dans ce qui se disait,
16:01de très doux sur le sentiment amoureux.
16:03Et ils jouaient tous les deux avec une grande tranquillité.
16:06Et je me souviens encore très bien qu'en sortant de la salle,
16:08tous les spectateurs, nous étions dans une bulle.
16:10Catherine Ball, en 2003, le 1er août 2003, Marie Trintignant meurt à 41 ans,
16:15à Neuilly, près de Paris, quelques jours après avoir été frappé par son compagnon,
16:19le chanteur Bertrand Cantat, en marge d'un tournage en Lituanie.
16:22Oui, à ce moment-là, Marie Trintignant est en train de tourner
16:25Colette, une femme libre, un téléfilm réalisé par sa mère, Nadine,
16:28à Vilnius, en Lituanie.
16:30Et on apprend le 27 juillet que dans la nuit,
16:33elle est tombée dans le coma après une très violente dispute
16:36avec son compagnon Bertrand Cantat,
16:38qui est à ce moment-là une immense star, c'est le leader de Noir Désir.
16:41Marie Trintignant va être opérée à plusieurs reprises en Lituanie.
16:44Elle va être rapatriée en France en état de mort cérébrale.
16:47Un chirurgien va tenter une opération à la dernière chance.
16:50Et le 1er août, elle meurt à l'âge de 41 ans.
16:53Le soleil de plomb n'a pas eu raison de l'émotion.
16:56Le monde du spectacle, mais aussi un millier d'anonymes
16:58sont venus dire adieu à Marie Trintignant soutenir les siens.
17:02Car au-delà du cinéma, il s'agit de la douleur infinie d'une famille,
17:05de sa mère Nadine, de son père Jean-Louis.
17:27Jean-Louis Trintignant racontera des années plus tard que cette nuit-là,
17:31il devait aller voir Marie à Vilnius et qu'il a été découragé parce que c'était loin.
17:36Et il dira, voilà, si j'avais su qu'elle allait trouver la mort cette nuit-là,
17:40évidemment j'aurais fait les 3500 kilomètres pour l'être que j'aimais le plus au monde.
17:44Jean-Louis Trintignant a 72 ans quand il perd Marie, un drame qui le laisse inconsolable.
17:49Marie, c'était sa fille aînée.
17:51Comme disait Yves, ils avaient une relation fusionnelle.
17:53Ils habitaient juste à côté, dans le gare.
17:55Jean-Louis Trintignant aimait jouer au grand-père en allant chercher ses quatre petits-fils à l'école.
18:00Marie, c'était sa partenaire préférée sur scène, au cinéma.
18:05Jean-Louis Trintignant a raconté plus tard qu'à ce moment-là, il est resté prostré,
18:09qu'il n'a pas parlé pendant six mois et qu'il s'est demandé s'il allait continuer à
18:13vivre.
18:14Il s'est dit peut-être que je serais plus utile en vie pour mes petits-enfants que morts.
18:18Il a dit aussi qu'il n'avait pas le courage de se donner la mort.
18:21Il a dit j'ai appris à vivre sans consolation.
18:31Plusieurs fois, Jean-Louis Trintignant dit qu'il ne jouera plus, qu'il ne tournera plus.
18:35Mais en 2012, il est à l'affiche d'un film du réalisateur autrichien Michael Haneke, Amour.
18:41Oui, alors il a beaucoup hésité à faire ce film.
18:43Il ne connaissait pas Michael Haneke, qui est un réalisateur pourtant célèbre à cette époque.
18:47Il connaît la productrice et il lui dit non, je ne vais pas faire ce film parce que ça va
18:51très mal et je vais me suicider sûrement.
18:53Et elle l'a convaincue en disant mais vous vous suiciderez après, faites le film.
18:57Et c'est un film magnifique avec Emmanuel Rivas sur un couple très âgé.
19:03Elle est atteinte d'une maladie où elle va mourir et c'est vraiment l'accompagnement.
19:07« S'il te plaît, dis-moi ce qu'il y a. »
19:11« Je ne sais pas quoi répondre. Tu es certaine que tu ne te souviens pas de ce qui vient
19:15de se passer. »
19:17« Mais qu'est-ce qui s'est donc passé ? »
19:21« Tu étais là, assise, tu regardais dans le vague et tu n'as pas répondu quand je t'ai
19:27demandé ce qui se passait. »
19:31« J'ai pris ce torchon, je te l'ai posé sur le visage, tu n'as pas réagi. »
19:35« Tiens, regarde, il y a encore des traces sur ton col. »
19:44« C'était quand ? »
19:46« Là, à l'instant, il y a deux minutes. »
19:49« Et ? »
19:50« Il n'y a pas de « et ». Je suis allé dans la chambre pour m'habiller. Je
19:55voulais aller chercher du secours. »
19:57« Du secours, oui. »
20:26« Et il remporte le César du meilleur acteur. C'est Bérénice Bégeot qui annonce cette récompense sur scène. »
20:31« Le César du meilleur acteur est attribué à Jean-Louis Trintignant, dans Amour. »
20:37« C'est Vincent Trintignant, son fils, qui vient recevoir le trophée. »
20:40« C'est une scène très émouvante. Il dit, voilà, Jean-Louis n'a pas pu venir. »
20:43« Il joue au théâtre à Bruxelles. »
20:45« Il dit, moi, déjà, je voudrais remercier ceux qui ont voté pour lui. »
20:48« Depuis qu'il a fait ce film sur les deux vieux qui vont mourir, il a bien rajeuni, il
20:53est bien heureux. »
20:54« Donc ça, ça fait du bien. »
21:07« Je vous remercie tous, tous, merci tous ceux qui ont voté pour moi, tous ceux qui n'ont pas
21:12voté pour moi. »
21:13« Parce que je connais les autres aussi, les six autres, ils sont vachement bien. »
21:17« Il finit, il dit, voilà, je suis un peu confus, je vous remercie. »
21:20« Et il paraît que vous avez pris du retard, donc voilà, au moins je vais vous aider. »
21:25« Et il raccroche. »
21:26« Il paraît que vous avez pris du retard, je vous donne l'occasion de le rattraper. »
21:29« Au moins, je voudrais faire un truc important. »
21:32« Je vous embrasse tous, merci beaucoup. »
21:34« Je t'embrasse, Tom. »
21:36Le 11 décembre 2018, le soir de son anniversaire de ses 88 ans,
21:42Jean-Louis Trintignant remonte sur scène à Paris, au Théâtre de la Porte Saint-Martin.
21:47Première de dix représentations d'un spectacle de poésie et de musique
21:51qu'il avait joué dans plusieurs villes de France en 2017.
21:54Sylvain Merle, vous êtes dans le public pour le Parisien.
21:57« Alors, le Théâtre de la Porte Saint-Martin, c'est un grand théâtre, il y a mille places.
22:01Et sur la scène, on a Jean-Louis Trintignant qui est assis sur un fauteuil, une canne entre les mains.
22:08Donc il est très maigre, il a le visage décharné, il paraît très fragile.
22:12Il est accompagné de musiciens.
22:14Et il va dire pendant une heure et demie des textes d'Alain Leprest, de Jacques Prévert, de Boris Vian.
22:20Des textes forts qui vont être accompagnés par la musique d'Astor Piazzolla, du tango, une sorte de complainte.
22:32Ce sont des textes qui parlent de l'amour, de la mort, et c'est ça qui est très impressionnant.
22:37C'est qu'on a devant nous un vieillard, disons-le, il est malade.
22:40Il a déjà, il le sait, un pied dans la tombe.
22:43Et il parle de la mort d'une manière incroyablement puissante.
22:46On le sent, il le vit.
22:48Mon corps est un dernier réseau de dix amoureux, avec un mes doigts, les ficelles des souvenirs perdus.
22:58Je n'attends pas demain, je t'attends.
23:02Je n'attends pas la fin du monde, je t'attends.
23:06Il y a notamment un moment où il cite du Boris Vian et il dit un texte qui se termine
23:11ainsi.
23:11Je ne voudrais pas crever avant d'avoir goûté la saveur de la mort.
23:17Je peux vous dire qu'à ce moment-là, dans la salle, on est tous pétrifiés.
23:21On a tous des frissons, les larmes vous montent aux yeux et la salle implodit d'un coup.
23:26C'est extrêmement puissant et fort ce qui s'est passé ce soir-là.
23:31Parmi les textes dits ce soir-là, il y en a un de l'un de ses petits-fils, Paul
23:35Cluzet,
23:35le fils de François Cluzet et de Marie Trintignant.
23:38Sylvain Merle, quelques jours plus tôt, vous l'avez interviewé par téléphone.
23:42Qu'est-ce qu'il vous dit de l'importance de la scène, de monter sur scène ?
23:46Il est heureux sur scène.
23:48Il a la trouille de monter sur scène.
23:49À chaque fois qu'il monte sur scène, il a peur.
23:51Mais passé les premiers instants, il ressent un bonheur immense.
23:55Ça le gonfle de bonheur, il me dit.
23:57Il me dit en ce moment, c'est peut-être le plus grand bonheur que je connaisse.
24:01Et il me dit, il m'aide à vivre.
24:03À ce moment-là, on sait qu'il se bat contre un cancer.
24:06Et il vous semble très sombre.
24:07Il sait qu'il a peu de temps à vivre.
24:10Il suit des traitements qu'il pense à arrêter, d'ailleurs.
24:14Quand je lui signale qu'il va fêter ses 88 ans sur scène,
24:18il me dit, vous savez, à partir d'un certain âge,
24:21quand vous fêtez votre anniversaire, ce n'est plus un cadeau.
24:23Ça veut dire qu'on a un an de plus.
24:25Alors, évidemment, je lui dis, mais ça veut dire que vous avez vécu un an de plus.
24:28Alors, il dit, oui.
24:29Oui, oui, oui, vous avez raison.
24:30Il faut être optimiste.
24:32La vie est belle.
24:32Et là, il me cite un verre de prévers.
24:35Il me dit, la vie est belle.
24:36La vie est belle.
24:37Je me tue à vous le dire, dit la fleur.
24:40Et elle meurt.
24:41Il était dans cet état d'esprit.
24:44Yves Géglet, dans les dernières années de sa vie, dans plusieurs interviews,
24:48Jean-Louis Trintignant se définissait comme un raté qui a eu de la chance.
24:52Ça peut surprendre qu'il se voit comme un raté.
24:54Ça peut surprendre, mais d'une part, je pense qu'il y a toujours eu chez lui une part de
24:58doute.
24:58C'est quelqu'un pour qui les choses n'ont pas été faciles quand il a débuté.
25:02Je pense qu'il y a aussi quand même un petit peu une part de cabotinage.
25:04Quand on lit les interviews tout au long de sa vie, il aime bien jouer avec l'idée qu'il
25:08aurait pu faire mieux.
25:09Et je crois aussi que ce qu'il estime avoir raté, c'est qu'il aurait aimé être différentes choses.
25:13Il aurait sûrement aimé être un grand coureur automobile.
25:16Vraiment, il aurait aimé gagner des courses.
25:18Il a eu ce fantasme de devenir un grand réalisateur.
25:21Il ne l'est pas devenu.
25:22Je pense que c'est par rapport à ça qu'il dit tout ça.
25:24C'est un acteur génial.
25:26Mais au fond, malgré toute son humilité, il voulait encore plus.
25:37Jean-Louis Tratignan, est-ce que vous considérez aujourd'hui à 40 ans après le nombre de films que vous
25:42avez fait comme une vedette ?
25:46Non.
25:47Comme une star ?
25:49Non, alors encore moins.
25:51Je me considère comme un étudiant.
25:54Parce que c'est mon esprit, parce que si je n'étais plus étudiant, ça ne m'intéresserait plus.
26:00Et vous étudiez quoi ?
26:01J'étudie l'art dramatique.
26:03Toujours ?
26:03Toujours, oui.
26:08Merci à Catherine Ball, Yves Géglet et Sylvain Merle.
26:11Cet épisode de Codesources a été produit par Marion Bottorel, Thibaut Lambert, Sarah Amny et Lola Sauty.
26:17Réalisation, Julien Moncouquiol.
26:19Codesources est le podcast d'actualité du Parisien.
26:22Un nouvel épisode publié chaque soir de la semaine.
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